La cité des eaux

Henri de Régnier · Chapitre 13 sur 50

Pages du PDF

La cité des eaux

Trianon

Un souvenir royal, mélancolique et tendre, Erre dans le palais et rôde par l’allée, Destin à qui la Mort tragique s’est mêlée, Poudre et fard devenus du sang et de la cendre.

 

Dans le jardin désert j’entends la hache fendre Le saule où roucoula la colombe envolée; Les roses ont fleuri l’ombre du mausolée, Et le ruisseau s’attarde et le banc semble attendre.

 

Un souvenir s’accoude au dossier des fauteuils; Un pas résonne encor sur le marbre des seuils; Un fantôme au miroir vient sourire et s’efface.

 

Le bassin se tarit, et les feuilles au fond Dessinent, sous l’eau noire où leur or s’entrelace, La couronne d’un chiffre et la lettre d’un nom.

 

L’ABANDON

 

Le carrosse d’or roux, la chaise, le sabot Qui piaffe au pavé clair et sonne sur la dalle, N’animent plus la cour vaste, vide et royale Où se sont tus les pas, le fouet et le grelot.

 

La porte s’entrebâille et le volet se clôt; Le vent use, tout bas, la pierre jaune et pâle; Le silence engourdi crispe de salle en salle Ses deux ailes de cendre et sa bouche d’écho.

 

La fontaine qui chante en gouttes dans la vasque, Ni le faune qui rit sous le marbre du masque, Ni le vase fleuri, ni les blanches statues N’ont pu faire s’entresourire l’un à l’autre, Lui qui porte un miroir, elle qui s’y voit nue, La Solitude assise et le Passé qui rôde.

 

INTÉRIEUR

 

Le Temps sentencieux et le muet Amour Se tiennent côte à côte et debout devant l’âtre, Et l’on voit se croiser dans le miroir verdâtre La faulx vaine du Temps et l’aile de l’Amour.

 

L’aile est lasse. Le Temps parfois parle à l’Amour; La voix douce reprend la voix acariâtre; L’enfant résiste et le vieillard s’opiniâtre, Et l’enfant ne veut pas comprendre, étant l’Amour.

 

Rosaces au parquet et lustres au plafond, Éclair qui va tonner, roses qui fleuriront!

Le miroir s’interroge et scrute le miroir.

 

Le meuble se contracte et crispe ses pieds tors; La porte s’entrebâille et l’on attend l’Espoir Qui de l’aile de cendre eût fait une aile d’or.