La cité des eaux

Henri de Régnier · Chapitre 1 sur 50

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La cité des eaux

Paris

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

 

XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

MCMII

DU MÊME AUTEUR

 

Poésie

 

PREMIERS POÈMES 1 vol.

POÈMES 1 vol.

LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS 1 vol.

LES MÉDAILLES D’ARGILE 1 vol.

 

Roman

 

LA CANNE DE JASPE 1 vol.

LA DOUBLE MAÎTRESSE 1 vol.

LE TRÈFLE BLANC 1 vol.

LES AMANTS SINGULIERS 1 vol.

LE BON PLAISIR 1 vol.

 

Littérature

 

FIGURES ET CARACTÈRES 1 vol.

 

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

 

_Cinq exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 5; Vingt-neuf exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 6 à 34

Et trois exemplaires sur chine, marqués A. B. C._

 

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

 

[Illustration]

 

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

 

A JOSÉ MARIA DE HEREDIA

 

LA CITÉ DES EAUX

 

Versailles, Cité des Eaux.

 

MICHELET.

 

SALUT A VERSAILLES

 

Celui dont l’âme est triste et qui porte à l’automne Son coeur brûlant encor des cendres de l’été, Est le Prince sans sceptre et le Roi sans couronne De votre solitude et de votre beauté.

 

Car ce qu’il cherche en vous, ô jardins de silence, Sous votre ombrage grave où le bruit de ses pas Poursuit en vain l’écho qui toujours le devance, Ce qu’il cherche en votre ombre, ô jardins, ce n’est pas

 

Le murmure secret de la rumeur illustre, Dont le siècle a rempli vos bosquets toujours beaux, Ni quelque vaine gloire accoudée au balustre, Ni quelque jeune grâce au bord des fraîches eaux;

 

Il ne demande pas qu’y passe ou qu’y revienne Le héros immortel ou le vivant fameux Dont la vie orgueilleuse, éclatante et hautaine Fut l’astre et le soleil de ces augustes lieux.

 

Ce qu’il veut, c’est le calme et c’est la solitude, La perspective avec l’allée et l’escalier, Et le rond-point, et le parterre, et l’attitude De l’if pyramidal auprès du buis taillé;

 

La grandeur taciturne et la paix monotone De ce mélancolique et suprême séjour; Et ce parfum de soir et cette odeur d’automne Qui s’exhalent de l’ombre avec la fin du jour.

 

*

 

O toi que l’aube effraie, ô toi qui crains l’aurore, Et que ne tentent plus la route et le chemin, Quitte la ville vaine, arrogante et sonore Qui parle avec des voix de soleil ou d’airain.

 

C’est là que l’homme fait sa boue et sa poussière Pour élever son mur autour de l’horizon; Mais toi, dont le désir n’apporte plus sa pierre Au travail en commun qui bâtit la maison,

 

Laisse ceux dont le bloc charge, sans qu’elle plie, L’épaule et dont les bras sont propres aux fardeaux, Se construire sans toi les demeures de vie Et va vivre ton songe en la Cité des Eaux.

 

*

 

_L’onde ne chante plus en tes mille fontaines, O Versailles, Cité des Eaux, Jardin des Rois!

Ta couronne ne porte plus, ô souveraine, Les clairs lys de cristal qui l’ornaient autrefois!_

 

La nymphe qui parlait par ta bouche s’est tue Et le temps a terni sous le souffle des jours Les fluides miroirs où tu t’es jadis vue Royale et souriante en tes jeunes atours.

 

Tes bassins endormis à l’ombre des grands arbres Verdissent en silence au milieu de l’oubli, Et leur tain qui s’encadre aux bordures de marbre Ne reconnaîtrait plus ta face d’aujourd’hui.

 

Qu’importe! ce n’est pas ta splendeur et ta gloire Que visitent mes pas et que veulent mes yeux; Et je ne monte pas les marches de l’histoire Au-devant du Héros qui survit en tes Dieux.

 

Il suffit que tes eaux égales et sans fête Reposent dans leur ordre et leur tranquillité, Sans que demeure rien en leur noble défaite De ce qui fut jadis un spectacle enchanté.

 

Que m’importent le jet, la gerbe et la cascade Et que Neptune à sec ait brisé son trident, Ni qu’en son bronze aride un farouche Encelade Se soulève, une feuille morte entre les dents,

 

Pourvu que faible, basse, et dans l’ombre incertaine, Du fond d’un vert bosquet qu’elle a pris pour tombeau, J’entende longuement ta dernière fontaine, O Versailles, pleurer sur toi, Cité des Eaux!

 

LA FAÇADE

 

Glorieuse, monumentale et monotone, La façade de pierre effrite au vent qui passe Son chapiteau friable et sa guirlande lasse En face du parc jaune où s’accoude l’Automne.

 

Au médaillon de marbre où Pallas la couronne, La double lettre encor se croise et s’entrelace; A porter le balcon l’Hercule se harasse; La fleur de lys s’effeuille au temps qui la moissonne.

 

Le vieux Palais, miré dans ses bassins déserts, Regarde s’accroupir en bronze noir et vert La Solitude nue et le Passé dormant; Mais le soleil aux vitres d’or qu’il incendie Y semble rallumer intérieurement

Le sursaut, chaque soir, de la Gloire engourdie.

 

L’ESCALIER

 

Toute la Gloire avec le glaive et l’étrier, Et la terre qui saigne et la mer qui écume, Le feutre balayant le parquet de sa plume, La Puissance et l’Amour, la rose et le laurier, De ce songe royal et de ce bruit guerrier, Soleil d’or qui s’efface ébloui dans la brume, Il ne reste que l’oeuvre anonyme et posthume Du marteau d’un sculpteur dans le bloc du carrier; Et le marbre du buste arrogant et romain, Sans yeux pour regarder et pour prendre sans mains, Se dresse taciturne et solitaire, au haut De l’escalier qui garde à ses marches tassées, Dans le porphyre roux, la trace sans écho Du pas sanglant encor des Victoires passées.