La cité des eaux
Le Jardin
Tu m’as vu bien souvent, de ton verger voisin Où le pampre vineux annonce le raisin, Bien souvent, tu m’as vu, par-dessus cette haie Que l’épine hérisse et que rougit la baie, Tout un jour, de l’aurore au soir, en mon enclos…
Il est humble, petit, mélancolique et clos; Sa porte à claire-voie ouvre sur la grand’route; Une fontaine au fond s’épuise goutte à goutte Et ne remplit jamais qu’à demi le bassin; La ruche, dans un coin, bourdonne d’un essaim Qui rentre sous son toit dès que les fleurs sont closes.
Tout est calme. Un rosier balance quelques roses Qui s’empourprent dans l’ombre auprès d’un vieux laurier.
Il fait beau. Sur la route, avec son chevrier, Le troupeau qui piétine en la poussière chaude; Son bâton à la main, un mendiant qui rôde; Une femme qui rit et que l’on ne voit pas; Quelqu’un qui passe: rien, ni la voix, ni les pas Ne te semblent pouvoir de lui-même distraire Cet hôte, aux yeux baissés, du jardin solitaire.
Ai-je l’air de vouloir être ailleurs qu’où je suis?
Le jour s’en va, rayon à rayon, bruit à bruit; Et la ruche incertaine et la rose indistincte Sont l’une d’or pâli, l’autre de pourpre éteinte; Le crépuscule est à genoux devant le soir; Le laurier lentement se bronze et devient noir, Et je reste debout dans l’ombre, et c’est à peine Si l’on entend tout bas un peu plus la fontaine, Et j’écoute à mon coeur en larmes dans mes yeux L’éloquente rumeur de mon sang furieux.
LE CENTAURE BLESSÉ
Le cri qu’il nous arrache est un hennissement.
J. M. DE HEREDIA.
Je t’ai vu devant moi surgir. Tu étais beau.
Le soleil au déclin, de la croupe aux sabots, T’empourprait tout entier de sa splendeur farouche.
Ardent de ta vitesse et cabré de ta course, Tu dressais, sur le ciel derrière toi sanglant, Homme et cheval, le double effort de ton élan Où le poitrail de bête et la poitrine humaine Respiraient d’un seul souffle et d’une seule haleine.
Alors, dans ce ciel rouge où tu m’es apparu, Comme un fatal présage, ô Centaure, j’ai cru Voir monter tout à coup, en un reflet lointain, La tragique rougeur du fabuleux festin Où, sous les yeux d’Hercule et de sa blanche Épouse, Votre troupe avinée et brusquement jalouse Mêla, dans un combat fameux et hennissant, A la pourpre du vin la pourpre de son sang!
J’ai tremblé. Ton galop remplissait mon oreille, Sonore de l’écho de sa rumeur vermeille, Et j’ai tendu mon arc en invoquant les Dieux!
Et l’air porta vers toi mon trait victorieux…
Tu tombas. Maintenant je maudis ma prière, Ma flèche trop certaine et ma peur meurtrière, Cher monstre! je te pleure et je revois encore Ta main d’homme presser à ton flanc, ô Centaure, Ta blessure et j’entends, au fond du soir, j’entends Le cri humain jailli de ton hennissement!
L’OUBLI SUPRÊME
Que m’importe le soir puisque mon âme est pleine De la vaste rumeur du jour où j’ai vécu!
Que d’autres en pleurant maudissent la fontaine D’avoir entre leurs doigts écoulé son eau vaine Où brille au fond l’argent de quelque anneau perdu.
Tous les bruits de ma vie emplissent mes oreilles De leur écho lointain déjà et proche encor; Une rouge saveur aux grappes de ma treille Bourdonne sourdement son ivresse d’abeilles, Et du pampre de pourpre éclate un raisin d’or Le souvenir unit en ma longue mémoire La volupté rieuse au souriant amour, Et le Passé debout me chante, blanche ou noire, Sur sa flûte d’ébène ou sa flûte d’ivoire, Sa tristesse ou sa joie, au pas léger ou lourd.
Toute ma vie en moi toujours chante ou bourdonne; Ma grappe a son abeille et ma source a son eau; Que m’importe le soir, que m’importe l’automne, Si l’été fut fécond et si l’aube fut bonne, Si le désir fut fort et si l’amour fut beau.
Ce ne sera pas trop du Temps sans jours ni nombre Et de tout le silence et de toute la nuit Qui sur l’homme à jamais pèse au sépulcre sombre, Ce ne sera pas trop, vois-tu, de toute l’ombre Pour lui faire oublier ce qui vécut en lui.
L’HOMME ET LES DIEUX
La terre est chaude encor de son passé divin.
Les dieux vivent dans l’homme, ainsi que dans le vin L’ivresse couve, attend, palpite, songe et bout Avant de se dresser dans le buveur debout Qui sent monter en lui, de sa gorge à son front, Et d’un seul trait, sa flamme brusque et son feu prompt.
Les dieux vivent en l’homme et sa chair est leur cendre.
Leur silence prodigieux se fait entendre A qui sait écouter leurs bouches dans le vent.
Tant que l’homme vivra, les dieux seront vivants; C’est pourquoi va, regarde, écoute, épie et sache Voir la torche éclatante au poing que l’ombre cache.
Contemple, qu’elle fuie ou qu’elle dorme, l’eau, Qu’elle soit source ou fleuve et fontaine on ruisseau, Jusqu’à ce que s’étire ou se réveille en elle La Naïade natale et la Nymphe éternelle.
Observe si longtemps le pin, l’orme ou le rouvre Que le tronc se sépare et que l’écorce s’ouvre Sur la Dryade nue et qui rît d’en sortir!
L’univers obéit à ton vaste désir.
Si ton âme est farouche et pleine de rumeurs Hautaines, tu verras dans le soleil qui meurt, Parmi son sang qui coule et sa pourpre qui brûle, Le bûcher toujours rouge où monte encor Hercule, Lorsque tressaille en nous, en un songe enflammé, La justice pour qui son bras fort fut armé.
C’est ainsi que dans tout, le feu, l’eau, l’arbre, l’air, Le vent qui vient du mont ou qui va vers la mer, Tu trouveras l’écho de ce qui fut divin, Car l’argile à jamais garde le goût du vin; Et tu pourras, à ton oreille, entendre encore La Sirène chanter et hennir le Centaure, Et, quand tu marcheras, ivre du vieux mystère Dont s’est paré jadis le passé de la terre, Regarde devant toi ce qui reste de lui Dans la clarté de l’aube et l’ombre de la nuit, Et sache que tu peux, au gré de ton délire, Faire du bouc barbu renaître le Satyre, Que ce cheval, là-bas, qui peine sous le joug Au dur sillon, si tu le veux, peut tout à coup, Frappant d’un sabot d’or la motte qu’il écrase, Aérien, ailé, vivant, être Pégase:
Car tu es homme et l’homme a gardé dans ses yeux Le pouvoir éternel de refaire des dieux.