La cité des eaux

Henri de Régnier · Chapitre 35 sur 50

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La cité des eaux

Lied

Dors lentement avec des rêves Légers de l’air pur respiré Le long des rives fraternelles Où nos pas doubles ont erré.

 

Dors doucement avec des songes Parfumés des fleurs du chemin Qui ce soir encore dans l’ombre Sont odorantes de tes mains.

 

Dors seule en rêve avec toi-même.

Sois ton propre songe; il n’est pas D’autre couronne pour ta tête Que le cercle nu de tes bras.

 

L’URNE

 

Sépulcre de silence et tombeau de beauté, La Tristesse conserve en cendres dans son urne Les grappes de l’automne et les fruits de l’été, Et c’est ce cher fardeau qui la rend taciturne, Car sa mémoire encore y retrouve sa vie Et l’heure disparue avec la saison morte Et tout ce dont jadis, enivrée et fleurie, Elle a senti l’odeur féconde, saine et forte; Et c’est pourquoi tu vas, en ta sombre jeunesse, Portant en l’urne d’or les cendres de l’été Et que je te salue, ô passante, Tristesse, Sépulcre de silence et tombeau de beauté!

 

CRÉPUSCULE

 

C’est un jour dont le soir a la beauté d’un songe, Tant l’air que l’on respire est pur en ces beaux lieux; Et, sous le doigt levé du Temps silencieux, La lumière s’attarde et l’heure se prolonge…

Gardes-en longuement la mémoire en tes yeux.

 

Si la source a la voix de sa Nymphe limpide, Le frêne sous l’écorce étire son Sylvain: Un lent souffle palpite au feuillage incertain; Le ruisseau qui s’esquive est comme un pas rapide, Et, nocturne, le bois va s’éveiller divin!

 

Mais nous, nous n’avons pas en cette nuit mortelle Qui déjà nous entoure et qui rampe à nos pieds De fontaine éloquente et de dieux forestiers; Nous avons peur de l’ombre, et nous redoutons d’elle L’impassible sommeil qui nous prend tout entiers.