La cité des eaux

Henri de Régnier · Chapitre 18 sur 50

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La cité des eaux

La Neige

La neige astucieuse et le silence adroit Ont immobilisé au bout de l’avenue

Vulcain jaloux et Mars surpris et Vénus nue.

La Déesse est couchée et l’Amant se tient droit.

 

Les blancs flocons qui emmaillent le marbre froid Ont assourdi le guet, le pas et la venue Et semé des poils blancs dans la barbe chenue De l’Époux outragé de sa honte qu’il voit; Et tous deux à jamais pris aux ruses du piège Dans l’enchevêtrement du filet de la neige Restent, couple captif autour de qui Vulcain, Farouche et les bras nus sous le gel et le givre, A l’enclume de bronze et d’un ciseau d’airain, Martèle un parc d’argent et forge un ciel de cuivre.

 

L’HEURE

 

L’invariable buis et le cyprès constant Bordent l’allée égale et le parterre où songe Dans le bassin carré l’eau qui reflète et ronge Un Triton fatigué de sa conque qu’il tend; En sa gaîne de pierre aussi l’hermès attend Que tourne autour de lui son socle qui s’allonge; Un Pégase cabré, le pied pris dans sa longe, Lève un sabot de bronze et gonfle un crin flottant.

 

L’heure est longue pour ceux qui, figés en statues, Vol brisé, saut captif, dont les voix se sont tues, Demeurent au jardin vaste et monumental; Et le Temps qui s’en va, hibou noir ou colombe, Dessine au vieux cadran de pierre et de métal Une aile d’ombre oblique où fuit le jour qui tombe.

 

LA LOUANGE DES EAUX, DES ARBRES ET DES DIEUX

 

Plus même un cygne errant aux herbes qu’il remue Dans l’eau silencieuse et déserte aujourd’hui, De l’ombre de son aile en marquant l’heure aiguë Ne trouble les bassins où rôde son ennui.

 

La source souterraine où le flot pur abonde Confond son frais cristal à leur tiède torpeur, Et son onde secrète au lieu que vagabonde Se disperse, s’ajoute et se mêle à la leur; Plutôt que d’arroser les roses riveraines, De sourdre en les roseaux et, du soir au matin, De chanter et de rire aux gorges des fontaines, Elle entre au lourd sommeil des antiques bassins.

 

Je sais bien que, parfois, pour un faste suprême, Le parc silencieux peut ranimer ses eaux Et d’un fluide, clair et mouvant diadème, Couronner sa tristesse et sacrer son repos; Alors s’épanouit, monte, bifurque et fuse Le jet qui joue au ciel un clair bouquet vivant Et, bruine, pluie éparse et poussière confuse, S’irise aux feux du prisme et se disperse au vent.

 

Ce qui fut neige, éclairs, cristal et pierreries Retombe et flotte encor sur le bassin troublé Et bave et rôde autour des bêtes accroupies, Béantes de l’effort où leur col s’est enflé.

 

Car l’eau, pour qu’elle darde, étincelle et jaillisse, A passé par leur gorge en hoquets lumineux, Lavant le bronze rauque et mouillant le plomb lisse Où rampe un ventre mou près d’un dos épineux.

 

Je sais que pour dompter la horde fabuleuse Qui aboie en silence et qui hurle sans voix Et jette à leurs pieds nus sa colère écumeuse, Il est toujours des dieux debout et l’arc aux doigts.

 

J’en ai vu qui dressaient sous la pluie irisée Le sceptre, le trident, la massue et la faux Et, divins moissonneurs de la gerbe brisée, Cassaient d’un geste dur la tige des jets d’eaux; D’autres, le pied au socle ou serrés dans la gaîne Qui porte leur stature ou qui leur monte au flanc, Et l’un d’eux dont la course éternellement vaine Précipitait encor son immobile élan.

 

Aucun n’a plus besoin, pour réduire au silence Les Dauphins de la vasque et les Dragons du bord, De lever le trident ou de brandir la lance Sur le mufle d’airain ou sur la gueule d’or.

 

Tout s’est tu. Le soleil aux jointures des dalles Chauffe la mousse droite et, tournant autour d’eux, Allonge doublement les ombres inégales Des buis pyramidaux et des ifs anguleux; Mais toi, las des jardins somnolents et superbes Où le bronze verdit à l’abri du cyprès, Laisse l’allée aride et marche dans les herbes Loin du parc mort taillé au milieu des forêts; Si ta bouche désire une eau qui désaltère Et non l’onde croupie aux feuilles des bassins, Couche-toi sur le ventre et pose contre terre Ton oreille attentive aux appels souterrains; Car toute la forêt chante de sources vives Dont le murmure épars circule au sol vivant, Et leur sombre fraîcheur, nourricière et furtive, En elle s’insinue et partout se répand.

 

Ce sont elles qui font du tissu des racines Surgir le hêtre droit et le chêne aux durs noeuds, Et c’est vers leur attrait que se penche et s’incline Le bouleau jaune et blanc parmi les saules bleus.

 

Ce sont elles qui font, sur les mousses des sentes, Errer les mêmes dieux à longs traits enivrés D’avoir rebu la vie aux eaux adolescentes Où se sont rajeunis leurs corps régénérés.

 

Salut, ô vous, amis des sources forestières!

Nul ne vous a sculpté des visages d’airain, Ni des torses de bronze ou des hanches de pierre; Aucun marbre immortel ne vous a faits divins.

 

Le chêne vous ébauche en son tronc énergique.

Vous êtes à la fois partout où la forêt Pousse des profondeurs de la terre magique Son aspect surhumain où le vôtre apparaît.

 

Elle vous a prêté ses formes et ses forces; Votre souffle est en elle et le sien vous émeut, Et par vos muscles sourds qui bombent les écorces, Chaque arbre porte en lui la stature d’un dieu.

 

Janvier-Mars 1896.