La cité des eaux

Henri de Régnier · Chapitre 32 sur 50

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La cité des eaux

Les Cloches

Ce matin est si clair, si pur et si limpide Que les cloches, qui l’ont à l’aurore éveillé En sa douceur soyeuse et en sa fraîcheur vive, Semblent tinter au ciel, où longtemps elle vibre, Une gamme d’argent et de cristal mouillé.

 

Midi. Le fort soleil accable la ramure Et verse ses rayons sur les choses et pleut Sa lumière éclatante, impitoyable et dure; Et les cloches, dans l’air qui brûle leur murmure, Semblent fondre les gouttes d’or de l’heure en feu.

 

Les cloches de ce soir ont des rumeurs de bronze Comme si se heurtaient entre eux des fruits d’airain Et, mûres maintenant pour la nuit et pour l’ombre, Elles sonnent au fond d’un ciel d’où filtre et tombe La cendre qui succède au crépuscule éteint.

 

Le jour renaîtra-t-il de la nuit taciturne?

La vie est-elle morte avec lui sourdement?

Vous entendrai-je encore, ô cloches, une à une, Recommencer—Espoir, Amour, Regret—chacune Votre bruit tour à tour d’or, de bronze et d’argent?

 

LE PASSÉ

 

Avec des mains de haine et de colère, Amour!

J’ai rompu rudement à mon genou farouche Le beau cep qui porta la grappe dont toujours Le goût voluptueux se ravive à ma bouche; Et j’ai fait, tout ce jour, des treilles de ma vie Brûler le sarment sec et la feuille séchée Pour qu’il n’en reste au soir que la cendre et la suie Qui demeurent après une vaine fumée.

 

Et c’est ainsi qu’avant que s’éteignît dans l’ombre Ce feu dont les tisons ont mordu la nuit sombre, O Passé, j’ai voulu que ta flamme suprême Couronnât et rougît une dernière fois, Comme d’un éclatant et pourpre diadème, Le visage brûlant que je penchais sur toi.