La mélodie des sentiments
Chapitre 1
Frédéric
Frédéric se prépare pour offrir aux spectateurs, son dernier concert, le
dernier d’une longue et fatigante tournée. Quatre jours plus tôt, il se trouvait
à Sydney dans cet édifice qui rappelle la voilure d’un navire. Il y a donné
trois récitals. Toutes les places se sont arrachées en un clin d’œil. Il en sort
épuisé moralement et physiquement. Sa grand-mère lui répète que tout peut
se terminer demain, qu’il doit prendre le temps de penser à lui, ou il finira
sa vie solitaire. Pour un tas de raisons, il n’a jamais osé mettre son cœur
dans la balance. Ne permettant à personne de l’atteindre. Le constat de ces
années est affligeant. Il reconnaît que la musique ne le comble plus.
Pendant tout ce périple, Keller a eu l’intelligence de faire appel à la
même entreprise spécialisée en son et lumière. Pour le pianiste, inutile de se
répéter, les gars savent ce qu’il attend d’eux, aussi bien sur scène qu’en
coulisses. Sa tension grimpe d’un coup en pensant à son abruti de manager.
Comme s’il l’avait appelé, il le voit rentrer dans sa loge.
— Tu es prêt. Tu t’es assez pomponné, la salle est pleine. Tous ces
connards guettent Son Altesse.
— Ces connards, comme tu dis, te donnent la possibilité de vivre tel un
prince.
Son agent est sur le point de lui répondre lorsqu’il remarque un jeune
homme tétanisé dans un coin.
— Qu’est-ce qu’il fout là, celui-là ? gronde-t-il. Tu ne trouves pas mieux
que de nous espionner ?
— Bon sang ! Il est seulement venu changer une ampoule du miroir de
maquillage. Je sais que pour toi, il ne représente rien, mais tu te trouverais
vraiment dans la merde sans ce que tu nommes, le petit personnel. Si tu
estimes n’avoir rien de plus intéressant à dire, tu peux dégager d’ici. J’ai
d’autres chats à fouetter. Ensuite, j’aimerais mettre certaines choses au clair.
Alors, dégote un moment, je ne tolèrerai aucune excuse, tu peux y compter. Sortez, jeune homme, désolé.
— Le récital terminé, je tiens à ta présence à ma petite sauterie. Je ne me
suis pas cassé le cul à tout mettre en place pour qu’encore une fois, la diva joue les filles de l’air. Tu me dois ta renommée. Sans moi, tu ne serais qu’un pauvre pianiste de bar, et… putain !
L’horrible sonnerie hard rock de son portable résonne et le coupe dans sa
diatribe verbale. Il le sort de sa veste Armani, et crache vers Frédéric.
— Lever de rideau dans cinq minutes, je te conseille de te bouger le cul.
Furieux, celui-ci quitte les lieux, claquant la porte derrière lui. L’homme
sait qu’il doit éviter de se mettre Frédéric Carmichaël à dos. Il a besoin de lui, pas l’inverse : ses différents poulains ne valent pas tripette. Comme une pièce, il possède deux faces, une rayonnante pour le public. L’autre recèle une certaine noirceur. Il décroche passablement énervé, tout en se mettant à faire des allers-retours dans la coursive.
— Ouais ! c’est pas l’moment... je sais… j’suis pas un putain de
magicien. Vous avez reçu deux nouvelles unités à dresser : plus, me foutrait en pleine lumière. Si ça ne vous convient pas, prenez le manche ! Vous croyez que je m’amuse ? Le dernier convoi a failli me péter à la gueule. C’est moi qui suis en première ligne, des fois que vous l’auriez oublié… bien sûr que nous ne sommes que rarement contrôlés. Sauf que les douanes australiennes se sont montrées pointilleuses. Seul le nom de mon artiste nous a évité le pire.
Keller frappe le mur d’un poing rageur, ces emmerdeurs s’imaginent
quoi. Il reprend plus menaçant :
— On ne peut pas continuer à jouer avec le feu si l’on veut garder nos
avantages. Continuez à me faire chier, et je reprends mes billes. Bonjour à vous pour remonter ce bordel. Ne me poussez pas à bout, connard, il y a assez de Carmichaël. Retrouvez-moi au Georges V, il y aura du choix. Pas plus d’un, vous êtes averti. Au fait, ma commission vient d’augmenter de dix pour cent… moi aussi, j’en ai autant à votre service.
Il raccroche sans remarquer l’ombre planquée derrière un des nombreux
renfoncements des coulisses, et fonce direct gueuler sur celui qui dirige
l’équipe de techniciens. Ce lieu s’agite en permanence. Proche de
l’ouverture du rideau, chacun s’installe à son poste. La personne attend le
départ du manager pour se déplacer sans se faire repérer. De son côté,
Frédéric grogne en entendant frapper.
— Tu veux me lâcher, je t’ai… oh, excusez-moi ! Je pensais que c’était
quelqu’un d’autre, encore désolé pour tout à l’heure. Il a le chic pour se
montrer désobligeant.
— J’ai été si surpris, que j’en ai oublié mes outils. Ce n’est pas simple de
travailler sans eux. Vous avez perdu quelque chose ? Je peux vous aider ?
— Là, je donnerais tout pour m’en griller une, mais je ne trouve plus mon
briquet. Et ne vous tracassez pas, je comprends que l’on puisse perdre le fil
quand il se trouve dans les parages.
Frédéric cesse de retourner ses affaires, jette un œil à sa montre et lâche.
— De toute façon, je n’ai plus le temps de le chercher. Je verrai ça à
l’entracte. J’y tiens, il appartenait à mon grand-père. Vous ne l’auriez pas vu
par hasard ?
— Entre le changement d’ampoule et le fou furieux, non, désolé. Merde
pour ce soir, vous allez les épater.
— Merci et encore pardon pour son comportement.
L’électricien s’esquive, Frédéric enfile son armure, l’esprit à sa future
discussion avec son manager. Elle va être houleuse, mais impossible de
reculer.
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