La mélodie des sentiments

Jane Yam · Chapitre 13 sur 31

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La mélodie des sentiments

Chapitre 13

Florian

Dans le hall, un homme faisant les cent pas écarquille les yeux en voyant le

uo passer l’entrée, puis le sourire aux lèvres se précipite vers eux.

— Je rêve, le grand Frédéric Carmichaël ! s’exclame-t-il.

Frédéric, reconnaissant la voix d’Edouard, s’emmêle dans ses propres pieds

t serait tombé sans l’aide de Florian. Par réflexe, celui-ci se positionne en rotecteur. Énervé, l’artiste repousse son ange gardien.

Surpris, le policier se tient en retrait, regardant les deux hommes interagir.

— Je n’suis pas une princesse en détresse, putain ! Je ne risque rien. Lui et

moi nous nous connaissons depuis si longtemps. Que fabriques-tu ici vieux

enard ?

— Une sale affaire. Te souviens-tu de Lord et Lady Craven ? Ils sont les

arents d’une jeune Alicia, portée disparue depuis la soirée qui a suivi ton ernier récital. Je les soutiens dans cette épreuve.

— Effectivement, je me souviens qu’ils discutaient avec ce connard, mais je

e m’y suis pas attardé. Keller râlait parce que je le dérangeais et que je

ouhaitais rentrer. Je crois qu’il leur a dit un truc du genre : attendez-moi, nous

’en avons pas terminé. La femme m’a fait de la peine. Elle était livide, par ontre son mari retenait une certaine colère. J’espérais qu’il lui en colle une, ’énerve le pianiste. Merde ! j’aurais peut-être dû les écouter.

— Tu es certain de ça ? demande Edouard, intrigué.

— Évidemment, ne me prends pas pour un con, je n’étais ni bourré ni

rogué. Je n’ai jamais vu leur fille. Trop de monde, trop de bruit, trop de trop,

e n’avais qu’une envie ficher le camp de cet endroit de malheur. Keller avait,

omme toujours, vu trop grand…

— Merci, mon garçon, le coupe-t-il, je vais signaler cela à l’équipe chargée e cette enquête, peut-être que ça leur sera utile. Tu peux m’expliquer ce qui est arrivé là ? Tu t’es blessé ? s’inquiète l’homme en remarquant soudain attitude empruntée du jeune artiste.

Florian, patientant toujours à leurs côtés, ne tient pas à parler dans l’entrée, ar on ne sait jamais qui traine vraiment dans les commissariats.

— Je me présente, capitaine Delavent, accepteriez-vous de nous suivre dans n endroit plus discret ? demande-t-il. Je pense que vous allez peut-être ouvoir nous aider.

— Un problème ? s’étonne l’homme qui les a alpagués.

— Suivez-nous, insiste le flic.

Florian se pose la question, à savoir que représente cet homme pour rédéric, le voir lui sourire aiguise sa jalousie envers le musicien. Un amant ? N’est-il pas trop vieux ? Que sait-il des goûts de l’artiste dans ce domaine,

près tout il est libre d’agir comme il l’entend, ce n’est pas son problème. Une ois dans son bureau, il les installe devant sa table de travail, referme la porte.

— Comment vous êtes-vous rencontrés ? questionne-t-il plus sèchement u’il ne l’aurait voulu.

L’homme le fixe, étonné par l’agressivité de son interlocuteur et secoue la ête. Son regard passe de Florian à Frédéric, mais soudain il semble saisir un mystère et sourit.

— J’aurais dû me présenter. La surprise de voir ce garçon a dû vider mon erveau du peu qu’il lui reste. Je me nomme Édouard Capestang, avocat en roit de la propriété intellectuelle pour quelques jours encore. C’est moi qui ai monté le contrat entre Keller et ce pianiste émérite, à la demande de son père.

out cela remonte à quelques années déjà et ça ne me rajeunit pas.

L’avocat semble plonger dans ses souvenirs puis reprend.

— Je ne t’avais pas revu depuis, mais je t’ai suivi de loin, entre parenthèses, u as bien travaillé. Il aurait été bien que l’on te voie aux obsèques de ton manager. Grossière erreur, la presse va te pourrir. J’ai entendu dire que ce

rave Clément avait changé, les rumeurs sur lui courent avec un intérêt roissant, ce monde est vraiment petit, souligne-t-il, désolé.

— Vous parlez de quel genre de rumeur ? ose Florian.

— Il serait question de drogue, d’argent voire de filles enrôlées dans un

éseau. Les gens ont la langue bien pendue et une fois que les morts sont nterrés, ils ont tôt fait de se délier. C’est dingue ce qui peut alors circuler.

— Sauf que là, c’est vrai. Ce brave Clément, comme vous dites, volait

rédéric, lance Florian, glacial.

— S’il n’y avait que ça ! aboie le jeune pianiste. Il s’est servi de moi pour

es saloperies. Si la presse a vent de ce scoop, nous allons être associés l’un à

autre, au mieux, je vais passer pour le connard de service, au pire pour un

tre immonde. Puisque je ne remonterai pas sur scène, ça n’a plus ’importance de toute façon. As-tu déjà eu l’impression que le ciel allait te

omber sur la tête ? Eh bien, c’est ce que je ressens depuis l’accident. Je me rouvais dans la voiture. Ce fumier m’a tout pris.

— C’est donc ça ta main, mais peux-tu m'expliquer le pourquoi des

unettes.

— Cécité ! Je ne distingue plus que le jour et la nuit, insiste le musicien ’une voix tranchante.

Sous le choc, l’avocat vire au vert, cherche une confirmation dans les yeux

e Florian qui acquiesce d’un signe de tête.

— Je suis désolé pour cette épreuve qui te frappe, mon garçon. Quelque

art, je me sens un peu fautif de ce désastre. Mon cabinet a grandi si vite que ai délégué des tas de dossiers. Ce n’est pas une excuse, mais ma femme

ouffre depuis des années d’une sclérose en plaques et l’on vient de lui

iagnostiquer un cancer incurable des ovaires. Tu comprends que je veux

ester près d’elle le plus possible et de ce fait, je ne peux pas m’occuper de toi.

Capestang, débordé par les émotions, tente de se ressaisir et se retourne vers

rédéric.

— Tu comprends qu’il est impossible que tu restes sans manager ou eprésentant légal. Je connais deux personnes de qualité en qui tu pourras voir confiance. Serais-tu d’accord pour les rencontrer ? demande l’avocat.

— Qu’est-ce que tu ne saisis pas Edouard, dans : je suis aveugle ? Je ne ouerai plus jamais, s’emporte Frédéric, hargneux.

— Tu oublies que je te connais depuis tes 15 ans. Combien de fois, ton père a-t-il obligé à jouer les yeux bandés ? Ce que je n’ai jamais approuvé ’ailleurs, mais tu te débrouillais alors sans partition. Aveugle ou pas, tu peux

arriver, il suffit que tu te fasses confiance. Le seul souci demeure ta main, je

ois que tu as subi une opération. Qui t’a opéré, rassure-moi, ce n’était pas un oucher ?

— Mathéa Charmille, à la clinique du Trocadéro.

— Dieu merci ! Elle fait partie des meilleures, tu es entre de bonnes mains. Maintenant, voyons le côté juridique, j’appelle Philippe Dacran, c’est lui qui

eprend mes clients. Son mari, Karl Messanguer, manage le groupe de rock

ui fait fureur en ce moment : ONEXO.

L’avocat attend de voir leurs réactions, rien ne venant, il sourit, ONEXO est rès loin du monde de Frédéric.

— Tous les deux aspirent à changer de vie, vous pourriez représenter la olution à vos problèmes respectifs. Je ne crois pas placer leur secret entre de mauvaises mains si je te dis qu’ils ont lancé une procédure d’adoption. Leur

etite Ella ne devrait pas tarder à faire son entrée dans le monde. Tu ne m’as

oujours pas donné la raison de ta présence ici.

Aidé de Ludovic venu les rejoindre, Florian résume de façon nette et oncise les deux derniers mois qui viennent de s’écouler.

L'avocat, abasourdi, demeure sidéré devant ces révélations.

— Par la barbe de Samuel ! Si je m’attendais ! Vous pensez coincer cette ersonne rapidement, vous avez des pistes ?

Capestang est certain qu’il n’extrapole pas en imaginant que ces deux

ommes sont attirés l’un par l’autre, il suffit de les regarder à leur insu pour

aisir qu’ils n’en sont pas encore vraiment conscients. Ce capitaine se montre ssez protecteur envers le jeune pianiste. Le comportement du policier aux heveux tressés et au regard bleu acéré outrepasse, certes, les lignes de son evoir, mais l’avocat a dépassé depuis longtemps le stade du jugement ’autrui. Néanmoins, si ce flic souhaite aller plus loin, il va devoir se battre ontre l’éducation de fer que le jeune pianiste a reçue. S’installer dans une elation homosexuelle après tant de temps caché aux yeux du monde entier era peut-être un immense pas à sauter. Edouard ne connaît malgré tout pas

rand-chose de la vie privée de Carmichaël depuis qu’il est parti après cette

ameuse signature de contrat. Il n’est pas étonné de savoir que celui-ci est

ay. Des années plus tôt, il l’avait envisagé et souhaité que le père ne apprenne jamais. La voix de velours du policier le ramène à l’instant présent.

— Le dénominateur commun reste sans conteste Frédéric. Nous naviguons l’aveugle, sans mauvais jeu de mots. Nous courons après une chimère les

mains liées dans le dos. Pour moi, il s’agit d’un homme, alors que le groupe

enche plutôt vers une femme. C’est vous dire dans quel merdier on nage,

’agace Florian.

— Si j’avais su quel minable était vraiment ton manager ! Il cachait bien

on jeu ce salaud. Je comprends ton tourment. Tu te trouves désormais dans

obligation de devancer les fouineurs et vite, persiste l’avocat.

Florian s’énerve, ce mec est un serviteur de la loi, il doit connaitre le secret

’une enquête, putain ! Il ne manquait plus que ça !

— Il y a un moyen de révéler certaines choses sans dévoiler le plus

mportant, continue l’homme, comme s’il se trouvait relié à son esprit.

Capestang continue sur sa lancée.

— Je connais ce milieu, s’ils n’ont qu’un infime doute, ils vont creuser.

nsuite, Frédéric pourra dire ou faire ce qu’il veut, il sera trop tard. Je te

onjure de voir ces deux hommes.

— Personne ne me verra comme un handicapé, explose l’artiste, belliqueux.

— Je ne peux pas parler à leur place, nom d’une pipe ! Tes lunettes ourraient être un caprice de star, quant à ta main, tu expliqueras avoir fait une hute dans ton escalier.

Capestang se débat pour trouver une solution un peu nerveusement, puis se alme.

— Mais là, on discute sans savoir, Karl envisagera peut-être d’agir sans ta résence. Il certifiera que l’on doit te laisser du temps pour te remettre de cette ragédie. Personne ne te tiendra rigueur de vouloir rester au calme. Capitaine,

ous êtes certain qu’il n’y a pas eu de fuites sur l’enquête en cours concernant

Keller ?

— On ne peut plus, lorsque l’on sait combien nos gars dans nos locaux endraient père et mère pour une minute de célébrité. Une chance, hein ? ronise-t-il.

— Nos deux groupes sont sauvages, les autres ne s’y frottent pas, confirme udovic avant que Florian ne puisse intervenir, encore plus depuis le retour du apitaine.

— Frédéric, à un moment donné tu devras redémarrer ta carrière, même si our le moment cela te parait impossible, s’agace Capestang. Ta façon de érer la situation va te fermer des portes. On pardonne à une célébrité des carts, mais on l’oublie aussi très vite. Le Frédéric que je connais foncerait ans le tas sans se soucier du qu’en-dira-t-on.

Un ange passe, le temps semble s’arrêter de longues secondes, chacun emeurant dans ses pensées.

— La cuvée est bonne ! C'est ma fête tous les jours en ce moment, murmure rédéric, les lèvres pincées.

Ses sourcils, sous son froncement, ne forment plus qu’une barre sur son ront. Il retire ses lunettes. Aidé de son pouce et de son index, il frotte ses

eux. Florian l’étudie en silence. Il observe ses mains aux doigts longs et fins ui se terminent par des ongles parfaitement manucurés. Ses traits nobles ’ont rien d’une beauté de magazine. Il apparaît brut de décoffrage. Florian essent cette attraction, se bat comme un lion contre celle-ci. Il doit sortir tout a de sa tête, même si le gars le fascine, il n’y aura jamais rien entre eux.

Il ne peut pas éprouver ce qu’il a touché du doigt avec Charline. Il en est

ésarçonné. C’est comme s’il la trompait, il ne trahira pas ses vœux. « Tu n’es u’un idiot, mon amour, murmure la voix de sa femme dans sa tête. Tu as le roit de vivre après moi et lui a besoin de toi, tout entier. Aime-le comme tu

m’as aimée, je te garde pour toujours, je veille sur toi, sur vous deux. » Il manque de tomber de sa chaise. Tous ces mois, il a souhaité l’entendre et

oilà qu’elle arrive amusée, pour lui susurrer son assentiment. C’est dingue ! on amour est à elle, uniquement pour elle. Il aurait adoré lui répondre, lui ire ce qu’il n’avait pas eu le temps de lui avouer, mais elle était partie. Il sent

es yeux s’embuer.

L’urgence dans les paroles autour de lui le ramène dans la salle, il essuie ses

eux discrètement, tentant de se reprendre.

— Capitaine, Frédéric a-t-il besoin d’un représentant ?

— Euh, d’un avocat ? Pour quelle raison ? demande Florian troublé. Bien

ûr que non, il est victime, ce sera à envisager si nous faisons face au procès

e ce traqueur. Je dois juste revoir quelques faits avec lui, réveiller sa

mémoire. Si ça le sécurise, vous pouvez rester, vous assurer que ses droits

ont respectés.

Capestang en fait un jeu. La voix du policier change de tonalité dès que ça

oncerne Frédéric. Il veut voir le résultat de cette histoire pour midinettes.

— Je vais accepter votre charmante invitation. Peut-on avertir les Craven de

e contretemps ?

— Ludovic, tu veux bien avertir Maxence. C’est notre commandant,

ndique-t-il au vieil avocat.

Florian doute que Frédéric en sache plus : il n’est pas déçu, rien ne sort de

eur entretien. Le jeune homme prostré tient un verre d’eau d’une main remblante. L’effort a été violent.

Et si Florian l’avait trop poussé, si c’était sa faute, se questionne le flic, mal

l’aise. Quand il est lancé, il lui arrive de pousser le bouchon trop loin. C’est

à que, comme piqué par une guêpe, le musicien se redresse, les surprenant ous.

— Un truc me revient, à une période, lors de mes concerts à la salle Gaveau, au philharmonique de Berlin, ainsi qu’à la salle de Berwald à

tockholm, je trouvais dans ma loge des bouquets, des chocolats, des oèmes. Le pianiste se tait, réfléchit un moment. Maintenant que j’y pense, à leyel aussi. J’avais posé la question à Clément pour savoir ce qui lui prenait

vec tout ça ? Il m’avait ri au nez, en déclarant qu’il n’avait pas de temps à erdre avec des conneries pareilles. Je ne m’y suis plus intéressé ensuite. J’ai

out balancé dans un carton qui doit toujours se trouver dans ma loge. Mon

abilleuse a bénéficié des fleurs.

— Des mots avec les cadeaux ? questionne Florian aussitôt sur le qui-vive.

— Non, jamais, je l’aurais précisé autrement, lance le musicien, revêche.

— On se calme, intime Ludovic, cela remonte à peu près à quelle date ?

— Hum, si je prends la première salle, je dirais huit mois. Avant ça, je ’avais rien remarqué, il y a même eu une accalmie entre l’Allemagne et la uède. Ensuite, un soir j’ai trouvé une superbe rose rouge à longue tige, d’un renat éclatant. La seule chose à laquelle j’ai pensé, c’est qu’elle rendrait ssez bien à la boutonnière de mon costume en jersey noir lorsque je me endrais sur scène.

— Putain ! s’exclame Ludovic excité, c’est ça ton déclic, t’avais raison, lorian. C’est à ce moment que ce siphonné a pris ce geste pour lui.

— Il ou elle, cela lui est apparu comme un encouragement, un signe que ous lui portez des sentiments, reprend le capitaine.

— C’est une histoire de fou, Frédéric doit être placé sous protection, s’agite Capestang. Votre cinglé est un réel danger.

— Henri me suffit, soulève Frédéric.

— Non ! s’entête l’avocat, il te faut un vrai service de sécurité.

— Nous ne vous avons pas attendu, Maître, une voiture banalisée stationne

éjà en bas de chez lui, insiste Florian.

 

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