La mélodie des sentiments

Jane Yam · Chapitre 10 sur 31

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La mélodie des sentiments

Chapitre 10

L’ombre

L’accident a eu lieu trois semaines plus tôt, comme prévu, l’affaire a été vite lassée en simple accident. Les journaux débordent de reportages sur Keller, mais rien sur Frédéric qui semble s’être volatilisé. Comment va-t-elle pouvoir

e retrouver sans aucun renseignement ? Allongée sur son lit, la folle rumine

es heures, s’en voulant de ne pas avoir envisagé ce cas de figure. Elle a

manqué de jugeote, laissant sa haine prendre le dessus. À son grand déplaisir,

lle ne peut que donner raison à son géniteur quand il la traite de bonne à rien.

Hurlant de rage, elle casse tout ce qui lui tombe sous la main.

Ce n’est qu’une fois calmée, qu’une idée de génie traverse toute cette ureur : l’agence ! Quelle idiote ! Il ne lui reste simplement qu’à la surveiller,

uis fouiller les lieux en toute tranquillité dès qu’elle en aura l'opportunité. ’esprit en effervescence, elle a prévenu son boulot qu’elle ne se sentait pas

uffisamment bien pour assumer ses fonctions.

Arrivée devant les bureaux du manager, planquée dans un renfoncement, lle constate que les flics emportent tout ce qu’il y a à l’intérieur. Putain ! Elle ient de se faire doubler. Toujours collée à cette pourriture de Keller, la étasse de Marlène chiale comme une madeleine en les regardant faire. oudain, dans un déclic, L’ombre comprend qu’avec la secrétaire, elle tient on sésame pour retrouver Frédéric.

Cette pauvre gourde n’a pas inventé la poudre, ne l’ayant jamais rencontrée, lle ne se méfiera pas. Les flics partis, elle la voit s’éloigner, un sac pendant ourdement à son bras, en direction du petit bistrot à l’angle de la rue et décide

e la suivre.

Elle l’accoste pour lui offrir un pot et l’écoute larmoyer dans sa Vodka, imulant la compréhension face à ce deuil qui la touche. Dès que son verre est

ide, elle rappelle le serveur, prenant bien soin de ne boire le sien qu’avec

modération. La secrétaire devient de plus en plus pleurnicharde et pousse la

atience de L’ombre dans ses derniers retranchements. À bout, elle va jusqu’à ui proposer de la raccompagner chez elle, sauf qu’un ami, appelé entre deux,

oit passer la récupérer. L’ombre grince des dents, un coup pour rien ! Cette onne a dû téléphoner pendant qu’elle se trouvait au bar pour commander une ouvelle tournée alors que le barman était occupé avec un autre client.

Aucun doute, avec cette soiffarde, l’occasion se représentera. Remontée

omme un coucou suisse, elle continue à tourner dans le secteur tel un lion en age. Elle doit rentrer dans son taudis, c’est le seul endroit où elle peut éfléchir. Il lui a suffi de quelques heures pour que soudain, un nouveau projet

renne forme. Elle récupère le nécessaire dans ses placards et regagne agence dans la foulée.

La nuit est tombée depuis un moment lorsqu’elle y pénètre. Avec hargne,

ouhaitant effacer toutes traces de ce connard, L’ombre aidée d’une lampe rontale vomit sa furie sur les murs avec de la peinture en aérosols et saccage out le mobilier. Sur un coup de tête, elle décide alors de se rendre chez la ecrétaire qui, bien bourrée au café, lui a donné son adresse. La silhouette

malingre fonce alors à l’épicerie de quartier, seul magasin encore ouvert à

ette heure tardive, chope une bouteille sur les rayons, dépose l’argent sur le omptoir, gardant la tête baissée. Le caissier empoche la monnaie sans lui

eter un seul regard, plongé dans un jeu sur son téléphone.

Cette dinde de Marlène lui ouvre sans s’enquérir de qui se pointe. La

hance l’accompagne, cette pouffe est seule. Elle avale plus de la moitié de la oisson avant de s’écrouler. Putain ! Elle tient mieux l’alcool qu’un mec. Par récaution, L’ombre lui tend un verre supplémentaire. À peine celui-ci avalé, ette gourdasse s'affaisse sur son canapé, ronflant comme un diésel. Elle ne se éveillera pas avant demain, avec en prime une sacrée gueule de bois. Génial !

Ça lui permet de fureter à sa guise.

Un chat s’enroule autour de ses jambes, d’un revers du pied, elle l’envoie

alser au bout du salon où la pauvre bête atterrit dans un miaulement strident. lle déteste ces bestioles. L’intérieur de cette baraque, tout en rose bonbon, est

dégueuler. Son regard balaie la pièce et s’éclaire en s’arrêtant sur l'îlot entral : un ordinateur, un agenda, un téléphone.

L’ombre déchante très vite devant la demande d’un mot de passe, le nom du élin peut-être. Elle tire sur le collier, Berlioz. Sa maîtresse a dû trouver ça

ans le dessin animé, impossible qu’elle connaisse le musicien. Le message ’erreur qui s’affiche l’énerve, relevant les yeux, elle fixe le calepin et le ortable. Soulagée, elle va s’en saisir quand cette idiote se pointe derrière elle hancelante, s’écrasant sur son dos. L’ombre se retourne, la repousse iolemment. Elle ressemble à un clown qui aurait loupé son maquillage.

— Ehhh ! Tu fais quooooi ? hoquète-t-elle… pas toucher.

— Tu viens m’emmerder après avoir torché une bouteille ! Pourquoi tu fais as comme tout le monde ? Putain ! Tu devrais être en train de cuver. T’es uoi, une extraterrestre.

Dans un réflexe, L’ombre glisse sa main dans sa poche, le cœur battant à out rompre au toucher du couteau. Ses doigts se referment autour du manche

t en l’espace d’un éclair, dans un mouvement fluide et montant, elle enfonce

a lame sous le sein, la sentant fendre la chair sans rencontrer d’obstacle. Les

eux de raton laveur s’écarquillent de surprise, la bouche s’ouvrant dans un O arfait et muet. Marlène s’écroule au sol comme une poupée de chiffon, sa

obe plissée blanche s’étalant en corole. L’ombre retire la lame recouverte de ang, la referme et la remet à sa place.

Voyons, voyons, surtout gommer toutes les traces de son passage, elle ttrape un chiffon, nettoie l'îlot puis glisse l’essuie-main, les verres, la outeille avec son butin dans un sac en toile de jute. Sans un regard pour le orps, elle éteint les lampes et sort calmement pour regagner ce que son roprio nomme pompeusement son studio.

Les rues, à minuit, en milieu de semaine, sont pratiquement désertes. Avec ous ces obstacles, elle a la sensation, que là-haut quelqu’un adore tout à coup e mettre en travers de sa quête, cela la rend nerveuse. Elle verse son butin sur on lit, où les verres s’entrechoquent, les repoussant sur le côté avec le chiffon aché d'hémoglobine. Elle doit commencer par le plus facile, le carnet. C’est ogique. Comme un enfant devant le sapin de Noël, elle est très agitée. Elle le epose, glisse ses doigts sur le velours de la couverture, son regard attiré par

ordinateur sauf que tout ce qu’elle tente ne donne rien.

Elle jette l’appareil contre le mur où il se disloque. Le téléphone ne lui pprend rien de plus. Par contre, le carnet détient un fort pouvoir d’attraction.

lle l’ouvre avec impatience et soudain son ciel s’éclaire. Elle aurait été

nspirée de commencer par là, cette pétasse possédait un pois chiche à la place

u cerveau, les codes d'accès sont annotés noir sur blanc sur la première page, on, c’est trop tard ! Mais l’agenda se révèle une vraie mine de

enseignements, rendant sa lecture très instructive. Désormais, elle tient enfin

ne piste et sait ce qui lui reste à faire. Mais cette enveloppe fermée au nom ’un hôpital parisien, qui tombe au sol, c’est quoi ? Elle est adressée au

ecrétariat de cette enflure de Keller. Comment est-elle arrivée là ? L’autre onnasse a dû la mettre là avant l’arrivée des flics. Elle la tourne entre ses oigts, intriguée. Après tout, il n’est plus là, elle peut faire ce qu’elle veut. ébrilement, elle l’ouvre et reste coite.

Frédéric s’est trouvé hospitalisé quelques jours, les papiers d’assurance

attestent. Pourquoi autant de rendez-vous avec des spécialistes sont-ils

nscrits tout au long des feuilles classées par date et dans un langage peu

ompréhensible ? Il n’a pourtant pas dû être gravement blessé dans l’accident.

e mystère s’épaissit et elle n’aime pas ça, elle veut rester le maître du jeu.

Après avoir volé une voiture dont elle a camouflé les plaques, elle se rend à

a première adresse indiquée sur les feuilles du centre hospitalier. Jamais elle

’avait imaginé que le retrouver poserait autant de problèmes, cette histoire rend des proportions qui ne lui plaisent pas du tout et qui n’arrangent en rien

on humeur volatile Ne sachant pas trop à quoi s'attendre, elle se range sans rop de difficultés juste en face d’un immeuble qui ne paie pas de mine. Même e fait de penser à Frédéric ne la calme pas. Elle ne peut s’empêcher de l’avoir

onstamment à l’esprit. La dernière fois qu'elle l’a aperçu, il était superbe.

C’est vraiment un homme canon, mais L’ombre avec ses 1 mètre 70, doit lever

a tête pour le regarder. Elle aime par-dessus tout ses cheveux châtains

uxquels se mêlent quelques mèches plus claires. Elle adore ses yeux noisette eflétant une grande douceur.

Sauf que là, alors qu’elle allait descendre pour regarder ce que pouvait lui

évéler cette adresse, elle le voit arriver sur le trottoir et reste tétanisée par sa

ouvelle apparence. Il est méconnaissable, comme rapetissé. Mais surtout, il ’est pas seul, un homme hideux, corpulent, le visage barré d’une cicatrice emble le soutenir. Son sang ne fait qu’un tour, c’est quoi ce bordel ? Ainsi,

endant qu’elle s'inquiétait pour lui et se demandait où il était passé, monsieur

e baladait bras dessus, bras dessous avec ce clown ! Ils pénètrent à l’intérieur t le battant en bois se referme derrière eux.

À moitié hystérique, elle claque sa portière, traverse la rue en courant et se lante devant la plaque dorée vissée au mur qui annonce qu’il s’agit d’un psy. ourquoi une visite chez ce toubib ? Elle décide de retourner à sa voiture et de es attendre. Dans sa tête les voix sifflent.

Une heure plus tard, ils ressortent et ne se séparent qu’en arrivant auprès ’un véhicule énorme, le balafré ouvrant la porte arrière et aidant le pianiste à ’installer. Celle-ci refermée, il contourne la limousine et s’assied au volant.

lle se prépare à les suivre à distance. En un rien de temps, avec frénésie, elle

es prend en chasse. Suite à la première estocade, le conducteur semble piger

u’ils sont suivis et avec habileté, tente de lui échapper, mais il ne peut éviter

e deuxième coup de boutoir qui ne fait pas bouger d’un iota le tas de ferraille.

Avec la circulation, elle les perd, les retrouve. Ils ne doivent leur salut qu’à

ne queue de poisson qui la bloque entre plusieurs véhicules.

Heureusement pour elle, la taille et la couleur de l’automobile lui ermettent de les suivre de loin un moment. Comble de malchance, à l’instant ù elle allait sortir de ce bouchon, un camion lui bouche la vue. Elle crie omme une damnée et tape sur son volant, elle vient de perdre sa chance une ouvelle fois.

Elle ne peut que supposer que suite à ce rendez-vous, il rentre chez lui. Bon ang ! Elle n’apprendra rien de plus pour le moment. Elle se dégage sous les

laxons furieux des autos qu’elle détériore, s’en fichant totalement. Elle écide de se débarrasser du SUV dans les fonds sales et boueux de la Seine, et

’achemine en bus vers le boulevard Exelmans. Cette fois, grâce aux nformations du carnet, elle sait que l’élu de son cœur vit là.

Un jour, L’ombre est tombée sur son trousseau de clés abandonné sur la able de maquillage et en a profité pour le dupliquer en pensant que ça

ourrait servir. Maintenant, il suffit de trouver celle qui ouvre ce paradis. Elle

toppe net sur le seuil du duplex. Tout ce qui se trouve là est à l’image de rédéric, sauf qu’il est absent. Où peut-il être passé, putain ? Il doit bien

récher quelque part ! Le cœur battant, les mains moites dans ses gants, la ilhouette s’enfonce dans l’appartement, décontenancée par les couleurs riardes qui lui sautent aux yeux. Elle l’aurait imaginé dans des tons plus armonieux.

Le rez-de-chaussée dessert une immense pièce de vie, où trône un superbe

teinway à queue, semblant attendre son propriétaire. Le sol en marbre noir et lanc est recouvert par d’épais tapis moelleux. Le long du mur, une console en erre trempé et pieds d’acier croule sous le poids des partitions parfaitement mpilées. De telles demeures n’apparaissent que dans des revues spécialisées n décoration. Les gens de sa classe n’accèdent jamais à de tels lieux. Elle ontinue de se déplacer dans le silence, bouche bée devant les étagères hargées de livres aux couvertures magnifiques. Son envie se montrant la plus orte, elle retire un gant pour toucher les reliures quand son regard dévie sur

es photos. Cadres en main, L’ombre examine un Frédéric à des âges ifférents. Sur plusieurs d’entre elles, on l’aperçoit avec son père, puis avec ne femme vieillissante, sans oublier la tête de nœud sur d’autres.

L’ombre a beau chercher, elle ne voit aucune trace des récompenses

musicales remises. Pourtant, elle les collectionne et possède des coupures de

ournaux dans sa boîte à trésors. Elle sera heureuse de les lui montrer.

Dans la cuisine ouverte, des tas d’appareils ménagers prennent la poussière

ur les plans de travail. Le frigo est vide. L’odeur de renfermé indique que

ersonne n’est venu dans ce lieu depuis un moment. Tranquillement, elle rimpe l’escalier en bois clair protégé par une balustrade en verre d’un côté ui rappelle la console et de l’autre, une en fer forgé ouvragé.

La chambre, imposante, est occupée par un lit XXL paré de draps noirs

ayés, recouvert d’un plaid en laine rouge carmin. Elle y glisse ses doigts, nvahie par une douce sensation. Un dressing contigu contient de quoi vêtir es dizaines de personnes. À côté, sa petite penderie fait grise mine. Elle ffleure les costumes, les tenues de scène, le tout suspendu sur des cintres en ois. Dans les tiroirs, elle trouve chaussettes et boxers. Le contenu du dernier

a scotche littéralement. Ce n’est pas à lui ces trucs : strings en soie, shortys ransparents, boxers en dentelle. Cela convient à un gigolo, pas à un homme

e sa classe. Avec elle, il devra jeter tout cela.

L’ombre, chamboulée, ne s’y attarde pas. Elle musarde encore un peu, jette

peine un regard aux chaussures dont les paires s’alignent tels des petits oldats. L’odeur de Frédéric imprègne les lieux. Elle revient vers le lit et s’y llonge, les clés dans sa poche entrent dans sa peau. A-t-elle sa place dans ce écor de conte de fées ?

L’attente a du bon, son besoin de lui monte et fait bouillir son sang. Elle se elève puis dépose la rose rouge à longue tige qu’elle a apportée, à

emplacement laissé par son corps. Il saura qu’elle est venue. Elle se souvient e ce concert d’où elle l’a vu sortir de sa loge avec une fleur similaire à sa outonnière. Celle placée dans la loge par ses soins. Elle fait un nouveau tour,

eferme la porte, regagne en métro sa tanière, morne et triste avec la certitude

u’elle ne réussira pas à vivre sans cet homme. Avant de se coucher, elle érifie la liste des prochains rendez-vous. Il ne lui reste plus qu’à le pister à ouveau. Demain, il se rend chez l’ergo… truc, bidule, elle y sera aussi et attendra. Cette fois, il ne lui filera pas entre les doigts.

Levée aux aurores, elle établit un poste de surveillance face au cabinet et oireaute des plombes. Elle termine son thermos de café quand Frédéric pparaît, amaigri et mal habillé, portant encore ses lunettes fumées. C’est quoi e cirque ? Il ne pleure pas l’autre chiure quand même ? C’est alors que ’ombre remarque un troisième larron, merde ! Ça lui donne le vertige : image du tiroir traverse son esprit fébrile. Elle se retrouve à la limite d’un récipice. Elle fournit un effort surhumain pour ne pas entendre les voix ageuses gronder dans sa tête. Ce n’est pas l’heure de se montrer.

Le nouveau doit avoir à peu près l’âge du pianiste, robuste, avec ses yeux ’un bleu perçant, il balaie les lieux semblant sur le qui-vive. Son expression ppartient à un type qui ne prend pas un non pour une réponse valable. Des

gnes de tension ornent sa bouche sensuelle, aucun d’eux ne parle. Que

eprésente-t-il pour son Frédéric ? Un dernier coup ? C’est possible, sauf qu’il

e les garde jamais pour un deuxième rendez-vous. Les obstacles continuent à

e jouer d’elle, la contrarient et lui embrouillent les idées. Les autres ne omptent pas, crie la voix dans sa tête : juste elle et lui, alors tout ira bien.

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