La mélodie des sentiments

Jane Yam · Chapitre 8 sur 31

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La mélodie des sentiments

Chapitre 8

Florian

La visite d’hier chez le psy a laissé Frédéric dans un état mutique, donnant n sujet d'inquiétude au capitaine quant à l’avenir de celui-ci. Il a pensé au ianiste une partie de la nuit, se demandant comment il allait le retrouver. Devant l’immeuble de madame Carmichaël, il presse la sonnette. Une voix

rave, déformée par le haut-parleur du digicode, lui répond. Comme il l’a romis, Henri monte la garde face à un ennemi sans visage. Florian n’a pas

emarqué la voiture banalisée envoyée par Maxence, donc le harceleur ne la

erra pas non plus. Pourtant, ça lui semble très insuffisant.

— Capitaine Delavent, s’annonce-t-il, jetant un œil alentour.

Un déclic, puis il pousse la lourde porte, choisissant les escaliers plutôt que ascenseur, grimpant les marches deux par deux. Henri l’attend sur le palier, on sourire ne masque par un certain abattement.

Ancien commando de marine, la majeure partie de son dossier militaire emeurant inaccessible à un civil, Florian sait qu’il a servi seulement quelques mois en Afghanistan avec pour mission de détruire et saboter des cibles

tratégiques. Par la suite, on l’a affecté à une unité de combats amphibie et errestre. Il a fait partie de ceux qui ont participé à l’assaut contre des erroristes retranchés dans un grand hôtel au Mali, le 20 novembre 2015 au

ébut de l’opération Barkhane. C’est là qu’il a été gravement blessé et

apatrié.

Né à Strasbourg en 1982, il est fils unique de parents qui sont décédés dans incendie de leur maison pendant son deuxième déploiement. Depuis sa sortie ’hôpital et après une période de rééducation, il travaille comme intendant our la famille Carmichaël. Florian a vite saisi que le gars restait un soldat, ès l’instant où Henri a rapporté le déroulement de leur course poursuite, avec ne justesse toute militaire.

— Bonjour Capitaine, vu votre tête, je suppose que votre visite n’est en rien

ne visite de courtoisie.

— Je n’ai pas de bonnes nouvelles, en effet.

— Entrez, madame vous attend.

— Et Frédéric, comment va-t-il ? a-t-il repris des forces ? s’inquiète Florian.

— Disons qu’il n’est pas dans un de ces meilleurs jours. Il se replie

otalement sur lui-même. Ce n’est facile pour personne dans cette maison. J’ai

révenu madame Cécile que le psy lui fait plus de mal que de bien. Lors du ernier rendez-vous, j’ai dû intervenir avant qu’ils n’en viennent aux mains.

Nous avons annulé les suivants. Si vous voulez bien me suivre jusqu’au salon.

Tout cela ne surprend pas Florian. Frédéric pique sa curiosité, il l’étudie lus qu’il ne le devrait. Lors de sa dernière visite, il l’a trouvé asthénique. Si ersonne ne lui botte les fesses, le mec va partir en sucette, se laisser couler omme une pierre jetée du haut d’un puits. Florian connaît parfaitement le hemin que le pianiste emprunte pour l’avoir suivi lui-même. Ce qui le ronge e disparaîtra pas d’un coup de baguette magique. Merde ! D’autres avant lui nt vu leurs vies chamboulées et accompli les efforts nécessaires. Frédéric horripile, il lui en veut d’autant plus, qu’en sa présence, sa température orporelle grimpe en flèche. Pourtant, il s’est promis de ne s’en tenir qu'à son ravail, de ne pas se laisser emporter par cette vague de désir qui gonfle en lui.

lui suffit de penser à Charline, à l’amour qu’il lui portait et tout ira bien. Il

e répète comme un mantra que tout cela n’est dû qu’au manque, il ne voit pas

’autres explications plus logiques que celle-ci. Peut-être que trouver un coup our s’envoyer en l’air l’aiderait, ça fait si longtemps qu’il n’a pas touché de orps. Du moins s’efforce-t-il de se convaincre du bien fondé de ce heminement.

À son entrée dans le salon, Florian reste déconcerté par le changement

marquant de la grand-mère, qui semble avoir pris dix ans d’un coup. Livide,

e larges cernes marquent son visage de porcelaine. Une colère sourde, irigée vers le petit-fils, afflue en lui. Une furieuse envie de le secouer jusqu’à e qu’il cesse de se lamenter sur sa petite personne, le crispe tout entier. Mais e n’est ni l’heure ni l’endroit, à plus forte raison avec ce qu’il vient leur nnoncer. L'ambiance morose risque de chuter rapidement.

— Capitaine Delavent, s’alarme Cécile, votre commandant m’a avertie u’une voiture de police banalisée surveillait la maison. Je présume que si ous vous déplacez en personne, ce n’est pas pour prendre un café.

Elle lui tend sa main menue, même sa voix est différente, tremblotante. Il imerait l’apaiser.

— Florian suffit, madame, capitaine Delavent reste bien trop protocolaire. Comment allez-vous ? Puis-je vous aider de quelque manière que ce soit ?

— Cette surveillance me rassure un peu. Mon petit-fils m’inquiète, il perd es repères et s’isole de plus en plus, continue-t-elle en se tordant les mains. Cette atmosphère lourde nous mine le moral. J’ai proposé d’engager un

ervice de sécurité, mais il refuse. Avant son accident, il gérait le trop-plein

ans sa musique. Aujourd'hui, il n’a même plus ça. Ne roulez pas les gros eux, allons nous asseoir. Laissez-moi vous expliquer certaines choses de otre vie. Avez-vous un peu de temps ?

— Pour vous ? Tout le temps du monde, sourit Florian, tout en s’asseyant ace à elle.

— Charmeur, va ! Le père de Frédéric avait beau être mon fils, je n’étais as d’accord avec son système d’éducation. C’était le Folcoche masculin de Vipère au poing, ce roman magnifique d'Hervé Bazin. Mon mari et moi ne

avions pas élevé de cette manière. J’avoue que sa passion pour la musique ous rendait heureux. Il s’est débrouillé pour atteindre le meilleur niveau, evenant le plus jeune compositeur et chef d’orchestre au monde. Imaginez, il

dirigé son premier philharmonique, à tout juste 20 ans. Il a pris ce que vous

ppelez, « le melon », c’est là que tout a dérapé. Il possédait un certain harme, multipliant les conquêtes et vénérant le Dieu argent. Son unique don ésidait dans son art, à ma grande honte, c’était un être froid et méprisant aisant fi de la vie des autres. Comme un coup de tonnerre, il a découvert la

rossesse de Thérésa, la pauvre l’a chèrement payée. Pas question ’avortement, rien ne devait ternir sa réputation. Contre mon avis, il a donc pousé cette jeune femme que j’envisageais d’aider avec l’enfant. Son omportement envers ma belle-fille a été navrant, honteux. Croyant ne pas ouvoir me parler, sa seule issue face à ce désastre a été de se donner la mort.

Ce sera un regret que j’emporterai dans la tombe. Elle n’était pas en terre,

u’il a fait déposer son fils sur le pas de ma porte, s’en débarrassant comme ’un paquet malodorant.

Cécile se plonge dans ses souvenirs douloureux, Florian ne la coupe pas.

C’est difficile pour elle, vider son sac semble la soulager et la vider de son

eu d’énergie. Elle reprend son récit.

— Aux 5 ans de l’enfant, il a eu le malheur de s’apercevoir que le piano

attirait, aussitôt, il a décrété qu’il représenterait la nouvelle génération et eviendrait un musicien de renom. Il me l’a enlevé du jour au lendemain. Oh !

Ne croyez pas qu’il ait choisi de se comporter ainsi par amour de son fils. Oh

on ! lance-t-elle sèchement, tout cela n’avait pour unique but que d’épater la alerie et me blesser au passage. Dès cet instant, mon monde a chaviré et ma lus grande crainte a été qu’il en fasse son clone.

Comme s’il avait senti l’épuisement de Cécile, Henri arrive à point nommé

vec du café et des gâteaux, coupant le récit de Mama. Il adresse un clin d’œil e complicité à Florian.

Le silence imprègne un instant le salon, chacun demeurant dans son monde.

Cécile reprend des couleurs. Henri la connaît bien, semble-t-il.

— J’espère que je ne vous ennuie pas avec mes histoires. Je souhaite que

ous compreniez un peu le passé de mon petit-fils, continue Mama reposant sa

asse.

— Je vous en prie, vos histoires, comme vous dites, sont passionnantes.

Votre fils semble avoir été une personne assez complexe.

— Vous êtes gentil et très loin de la réalité, vous ne l’auriez pas aimé. Je herche désespérément à comprendre à quel moment il a si mal tourné. À sa mort, contrairement à ce qu’il avait osé me soutenir, j’ai retrouvé une lettre

édigée de la main de Thérésa où elle expliquait son geste et m’adjurait de

rendre soin de son bébé, son joyau… Ses mots hurlaient son amour pour son nfant, mais aussi pour le chant. Elle n’en pouvait plus de subir jour après jour es sarcasmes, les tromperies de son mari à la vue de tous. Ses conquêtes ormaient une liste sans fin. À toutes, il promettait des rôles. J’ai protégé

rédéric du mieux que j’ai pu. Puis est apparu ce Keller avec qui mon fils

’entendait comme larrons en foire.

— Je crois que vous ne devez rien vous reprocher. Étant sans enfant, je ne eux me permettre de juger et j’imagine que chacun agit comme il peut, avec e qu’il a.

— Exact ! Il n’y a pas de mode d’emploi livré avec le nourrisson. Rien de e que je faisais n’obtenait grâce à ses yeux. Lorsque j’ai financé la fondation

notre nom, avec mes propres deniers, mon fils a tempêté à s’en faire claquer

es cordes vocales, mais j’ai tenu bon. Je souhaitais aider ces soldats blessés ans famille qui revenaient du front. En tant qu’unique héritier, monsieur ’était imaginé détenir un droit de naissance, tel un roi. Passant au-dessus de a tête, j’ai légué le maximum à mon petit-fils ne lui laissant que ce que la loi rançaise m’obligeait à faire.

Cécile regarde dans le vide, perdue dans ses souvenirs, puis revient vers le olicier.

— Le destin en a décidé autrement. Je vous demande de ne pas juger âtivement, s’il vous plaît.

— Je n’en ai pas l’intention. Puis-je vous parler franchement, sans vous roisser ?

— L’honnêteté m’a toujours paru une bonne chose, elle manque

ruellement dans ce monde actuellement.

— J’ai entendu tout ce que vous souhaitiez me faire comprendre, mais rédéric n’est plus cet enfant. Vous êtes une formidable grand-mère, très imante. Vous le protégez, c’est normal, sauf qu’il est temps qu’il réalise que ’est à lui de procéder à des changements en se servant à bon escient de la ureté de son éducation. L’opération de sa main et de son poignet montre un ort taux de réussite. Même si ça ne me regarde pas, je me suis renseigné. Charmille est une sacrée chirurgienne, la meilleure dans son domaine. Le

aractère tempétueux de Frédéric n’aide pas les soignants. Il doit diriger sa age sur sa guérison. Je conçois que sa cécité lui donne envie de se rebiffer, la

ilule est difficile à avaler. Il ne possède aucune prise sur son handicap. La vie e se conjugue pas qu’en noir et blanc, bon gré mal gré, on doit souvent ccepter ses zones grises. Croyez-moi je sais de quoi je parle.

Henri, interloqué, passe de Cécile à Florian sans savoir où poser son regard.

e capitaine a grossièrement mis les pieds dans le plat, sans tenir compte du roverbe, qui demande de tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de ouvrir. Cela part d’un bon sentiment, pour lui qui n’a pas cette chance de osséder une famille de sang capable de le soutenir dans ses malheurs. Après n blanc, Cécile s’adresse à lui d’une voix coupante, raide sur son sofa.

— De quel droit vous permettez-vous de juger mon petit-fils ?

— Effectivement, je n’en ai pas le droit et je vous demande d’accepter mes

xcuses. Vous m’avez raconté votre passé, alors je vous prie, à votre tour, ’écouter mon histoire. Il y a un an, j’ai perdu ma femme, l’amour de ma vie. endant un braquage de banque, elle a reçu une balle perdue lors d’échanges e tirs. Elle n’avait que 29 ans, rêvait de devenir pédiatre et venait de résenter sa thèse. Le jour de ses obsèques, après toutes ces années d'études, lle avait atteint son but, elle allait pouvoir exercer.

Florian baisse la tête, cherchant ses mots, l’émotion l’envahissant.

— C’est injuste. Nous avons vécu dix ans ensemble. Mon cœur s’est éteint

e jour-là, brisé, j’ai dû ramasser les morceaux. Je suis tombé très bas. Pour arder mon travail, un toit au-dessus de ma tête et le peu d’esprit qui me

estait, j’ai dû accepter l’aide offerte par mon entourage. Je suis d’abord resté

ébété, puis en colère contre le monde entier. La douleur me dévorait telle une

orche, brûlant comme les feux de l’enfer. Mon unique but était de la ejoindre. Je me suis mis à courir au-devant des balles. J’ai bu jusqu’à ne plus avoir qui j’étais, cherchant à m’anesthésier. Mon cerveau baignait dans les

apeurs capiteuses. Alors vous voyez, je suis apte à comprendre, d’où mon

ugement.

Cécile le fixe, interloquée.

— Votre famille a dû vous soutenir, murmure-t-elle.

— Il existe toute sorte de famille, celle de Charline devait gérer son propre hagrin. Quant à la mienne, nous avons perdu tout contact lorsqu’ils m’ont eté à la rue, il y a des années de cela.

— Comment des parents peuvent-ils jeter leur propre chair à la rue ? Cela me dépasse.

Florian sent ses joues chauffer, malgré ces nombreuses années, il pense ncore que l’on peut le rejeter pour ce qu’il est. Depuis que Maxence l’a amené dans le monde des vivants, il s’est juré de ne plus boire, de ne plus mentir.

— Avant Charline, je n’étais sorti qu’avec des hommes. On me considère omme bisexuel, ce n’est pas le cas. Je ne sais pas ce que me réserve l’avenir, mais il n’y aura jamais une autre femme. Ce que je ressentais pour elle ne

eviendra jamais. Je suis un homosexuel qui a aimé une femme : mon xception. Elle a emporté avec elle toute mon essence.

— Je demeure horrifiée qu’au XXI e siècle, on en soit toujours à taire son soi rofond. Quand va-t-on en terminer avec ces préjugés ? Le cœur aime qui il ime, le genre importe peu. Frédéric aussi vit son existence à moitié, cela me met en colère. En attendant, le comportement de vos parents est inacceptable.

— Ils n’ont pas connu ma femme et ne savent pas qu’elle est décédée. Je uis leur unique enfant, une chance ! Ils ne peuvent blesser personne d’autre.

Une nouvelle connexion se glisse entre Florian et Cécile.

— Ils termineront seuls, idiots et bornés, affirme celle-ci.

Ce petit bout de femme au cœur immense est épatant d’ouverture d’esprit. a vie a malmené Henri. Il s’est lui aussi adapté. Frédéric doit sentir cet mour qui l’entoure, bon sang !

— Comment avez-vous réussi à cesser de boire ?

— Je me bats tous les jours pour ne pas redevenir cette épave. Je suis et je esterai un alcoolique. Mon meilleur ami, qui se trouve être mon supérieur, m’a poussé à me sortir les doigts du cu… oh ! Excusez-moi. Mon équipe me outient, m’engueule. Je n’ai pas touché une seule goutte depuis mon retour ur le terrain. Je regrette d’avoir déçu tant de gens.

Cécile sourit, se penchant vers lui et tapotant sa main.

— Je ne suis pas une oie blanche, certes dans notre milieu, se sortir les oigts du cul n’est pas du meilleur goût. Je ne l’emploie pas, mais je l’entends hez mes soldats. Ils l’utilisent pour pousser ceux qui se laissent dépérir, emandez à Henri. Il en faut plus que ça pour me choquer. Croyez-moi, je ne uis pas la dernière à bousculer ce petit monde. Cependant, il me semble plus acile à manier que mon Frédéric. Jeune homme, vous êtes tout à fait selon mon cœur. Un jour, je vous raconterai ma vie plus en longueur, pas

ujourd’hui. Henri, pourriez-vous nous apporter un nouveau café, s’il vous laît ?

En un quart de seconde, il rejoint la cuisine.

— Cet homme se sent bien ici, sourit Florian.

— Il revient des ténèbres. Je n’ai fait que lui offrir un nid lorsqu’il ne savait

lus où se poser.

— Il est en mesure d’apporter son aide à Frédéric, non.

— Il essaie, il essaie. Saviez-vous que notre Henri a perdu sa fiancée au

ébut de son déploiement ? Elle aussi était militaire. Son véhicule a sauté sur ne mine ne laissant aucun survivant.

— Il ne donne pas l’impression d’avoir subi un tel malheur, lance le flic, tupéfait.

— Vous avez choisi l’alcool, lui, épaule ses frères d’armes. Il passe tout son

emps libre avec eux. Pour Frédéric, ses perspectives ont tellement changé

u'il ne sait plus quitter le labyrinthe dans lequel il évolue.

— Trop de gentillesse ne va pas l’aider. Il connaît parfaitement vos

entiments pour lui, il ne s’enfuira pas si vous montrez les dents.

— Voilà les cafés, signale Henri, déposant le plateau avec beaucoup de élicatesse malgré sa corpulence. Personne n’a touché aux pâtisseries.

Tous semblent perdus dans la résonance de cette conversation surprenante.

Florian, le front plissé, soupire tout en reposant sa tasse. Cécile et Henri se etrouvent intrigués par sa position soudain affectée, le sourire n’est plus de mise.

— À vous voir si emprunté tout à coup, j’en déduis que vous ne nous pportez pas des nouvelles réjouissantes, émet sourdement la grand-mère. Je ais me répéter, mais cette visite n’est pas due à un besoin subit de papoter vec la vieille femme que je suis n’est-ce pas ?

— Malheureusement, vous avez raison, mon emploi du temps ne me permet uère de faire de pause. Et ce que je vais vous apprendre ne va rien arranger… y a eu un autre meurtre. Nous avons trouvé le corps de mademoiselle Yvette anglois.

— La secrétaire de Keller ? Cet homme l’avait embauchée pour sa lastique, pas pour ses connaissances en tenue de comptes, déclare Cécile. Ma mère, Dieu ait son âme, aurait certifié que c’était une femme facile. Je l’ai

arement vue sobre lors de ces soirées qui suivaient un récital. Désolée, vous llez trouver mon attitude un peu cavalière car en règle générale on ne balance as sur une morte.

— Dans l’armée, on les repère de loin, on emploie un terme plus cru. Mes opains auraient dit qu’elle avait le feu au cul, en plus d’une jolie descente.

our ma part, je lui trouve des circonstances atténuantes. Travailler avec ce orc ne devait pas l’aider, affirme Henri.

— Je suis navrée qu’elle soit morte, mais en quoi son assassinat est-il lié vec l’accident de mon petit-fils ?

— Je pense qu’elle fait partie intégrante de l’histoire, assure Florian, assant ses doigts crispés sur sa nuque. Elle possédait des renseignements sur otre petit-fils, adresses, téléphone, planning de travail et nous nous posons la uestion pour ses rendez-vous médicaux. L’hôpital nous ayant certifié qu’il vait adressé un courrier à l’agence, nous étudions cette piste.

— Je lâcherais bien un « Oh, mon Dieu » ! Mais je doute de son utilité en ce

moment.

— Je ne peux qu’être de votre avis, s’amuse Florian. Maintenant, nous

vons affaire à deux enquêtes distinctes. Celle qui concerne Keller et ses

malversations vient d’être affectée à une autre unité. Nous gardons le côté

riminel et ce meurtre s’ajoute aux investigations concernant Frédéric. Malgré

out, nous pensons tous que le manager représentait un obstacle vite éliminé.

a eu tort de ne pas prendre au sérieux ces lettres anonymes. Elles

eprésentent une sorte d’avertissement, les tags en sont un autre. Le tueur limine tous ceux qui l’empêchent d’atteindre son but : votre petit-fils. Savez-ous ce qu’est l’érotomanie ?

— À vrai dire pas vraiment, déclare Cécile soudain intéressée, pourquoi ?

— Je suppose que notre client en souffre, peut-être avec un zeste de

chizophrénie et autres soucis psy. Il doit constamment s’ajuster entre le

monde réel et celui de son délire, explique le policier.

— Pensez-vous qu’il pourrait vouloir tuer Frédéric ? murmure-t-elle,

lanche comme un linge.

— En toute honnêteté, je ne peux vous l’assurer. Ses troubles se nourrissent

es uns des autres. Pour moi, il s’agit d’un homme dont la fixation sur Frédéric

a grandissant. Mes collègues doutent de ma vision des choses, parce qu’en

ègle générale, ce diagnostic intervient chez des sujets féminins, assure

lorian, déterminé à faire entendre son point de vue.

— Comment allez-vous coincer cette personne ? questionne Henri. Ça

araît aussi difficile que d’attraper des terroristes. Expliquez-moi un peu ce ue c’est ce truc, érot, machin chose, j’avoue ne pas connaître le sujet. Cela

me semble inquiétant.

Florian se plie de bonne grâce à la demande de l’intendant.

— Il s’agit d’un trouble délirant. Le patient est persuadé que la personne sur ui se fixent ses sentiments les lui renvoie à distance. Il s’agit d’un amour à ens unique, car l’autre n’est pas au courant, pendant un temps du moins. C’est une espèce de groupie XXL. On le classe dans les troubles sexuels avec

rois phases, l’espoir, le dépit et enfin la rancune.

— C’est tordu ! Qu’est-ce qui lui fait penser que l’autre l’aime ? insiste Henri.

— L’objet de son désir peut involontairement avoir dit ou fait quelque chose ue l’érotomane a pris comme un aveu. Frédéric semble se trouver, malheureusement, à l’origine de cet amour illusoire. Il a dû lui parler, le

uspect l’a approché, lui a laissé des petits cadeaux, pas nécessairement de

aleur. Keller mort, il envisageait que tout se déroulerait parfaitement. Et

Bing ! Son fantasme disparaît. Désormais, la phase de dépit est devenue de la

ancune, d’où les meurtres.

— Et ensuite ? interroge à nouveau l’intendant.

— Il ne va pas revenir en arrière, sa dangerosité va augmenter dès qu’il va éaliser que ses sentiments ne lui sont pas retournés. Il va se sentir spolié. Avec cette pathologie, il peut aussi souffrir d’hallucinations auditives. Ses

ériodes de rémission s’espacent de façon nette. Dans son désordre, il obéit à ne certaine logique, hors de ses crises, il paraît normal. Il doit travailler, dans uelque chose de simple ou répétitif. Le meurtre de la secrétaire n’était, à mon vis, pas prémédité.

Florian leur laisse un petit moment pour intégrer ce qu’il vient de leur xpliquer. Il sait que cela doit être difficile à assimiler.

— Vous comprenez que j’aurai besoin de discuter avec Frédéric.

— Je ne crois pas… commence Cécile.

— Je suis là, Mama. Comment un être humain peut-il tuer pour moi ? Notre nivers vient-il de basculer dans une autre dimension ? se préoccupe Frédéric ’une voix rauque, frappé de stupeur.

Le jeune homme vacille. Henri se précipite vers lui pour le soutenir sans

rop s'imposer, le guidant vers le canapé et sa grand-mère. Florian retient un

oquet devant l’état effroyable de Frédéric : son visage cireux, ses cheveux lus longs tout emmêlés. Il tremble et a perdu du poids. Sourcils froncés, il se

ourne vers le policier qui se demande depuis quand il est là, à les écouter.

— Si toutefois, un aveugle peut être utile, ironise-t-il, en quoi puis-je vous

tre d’une aide quelconque ?

— Bonjour, Frédéric, je sais que vous êtes fatigué et je suis désolé de venir

ous ennuyer avec mes questions, mais pourriez-vous prendre le temps de

éfléchir aux derniers mois qui viennent de s’écouler. Me dire si un individu,

n homme ou une femme, s’est imposé à vous de manière anormale. Auriez-ous trouvé des petits messages ou des cadeaux jugés puérils, futiles ? Des bjets qui vous appartenaient ont-ils disparu ? Le moindre petit indice nous

erait d’une grande utilité.

Florian appréhende qu’à nouveau Frédéric joue au connard. Ses yeux

oisette restent fixés sur Florian, un peu comme s’il savait où il se tenait. Cela

ui fait tout drôle, il frissonne. Frédéric, de sa voix éraillée faute de s’en servir, e lance.

— La majorité de ceux qui m’approche les soirs de concert tient à être vue

n ma compagnie. C’est cet abruti de Keller qui a instauré ces rencontres à la on qui me font horreur. Mon détecteur à conneries tinte alors aussi fort u’une alarme incendie. Je ne suis pas une putain de star du rock, merde !

C’est une pure perte de temps et d’énergie. Autrement, ceux qui travaillent

our le spectacle vont et viennent dans ma loge… enfin, allaient et venaient, evrais-je dire. Keller a passé un contrat avec une entreprise, qui emploie ussi bien des hommes que des femmes. Ma loge demeurait vide pendant mon assage sur scène.

 

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