La mélodie des sentiments

Jane Yam · Chapitre 3 sur 31

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La mélodie des sentiments

Chapitre 3

Frédéric

Sans vouloir passer pour un vantard, chaque génération de Carmichaël

donne un génie. Son arrière-grand-père repérait les grandes cantatrices et

chanteurs d’opéra. Il avait monté, pour eux, une des premières agences

artistiques. Son grand-père restait encore maintenant un luthier de

renommée mondiale. Frédéric se souvient de l’odeur du bois et du vernis

dans son atelier. Son propre père avait suivi des études pour devenir chef

d’orchestre. Il avait fini par diriger les plus grands philharmoniques de par

le monde. Cet homme froid n’avait jamais ri avec l’enfant qu’il était. Le

travail encore et toujours, il l’avait assis devant un piano dès ses 5 ans,

faisant de l’apprentissage du solfège une torture.

Quant à elle, sa merveilleuse grand-mère a toujours tenté de combler le

vide affectif laissé par sa mère. Thérésa Bartoli, mezzo soprano, une des

nombreuses maîtresses du grand chef qui avait commis une faute majeure :

tomber enceinte. L’union contrainte n’avait ressemblé en rien à un joli conte

de fées. Frédéric n’avait que 3 ans à son décès. Les raisons restèrent

longtemps pour lui un mystère. Sa grand-mère Cécile avait fini par céder

face aux demandes répétées de son petit-fils.

Suite à une grosse dispute, une de plus, sa mère avait assuré sa

représentation des noces de Figaro de Mozart. Elle avait repris le chemin de

sa loge pour tomber sur son mari qui pilonnait joyeusement sa remplaçante.

Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. On la retrouva sans vie, en

tenue de chérubin. Son père assura au monde entier que sa chère épouse

avait succombé à un A.V.C., mais c’était faux, elle s’était suicidée. Frédéric

leur en voulait à tous les deux, au premier, pour s’être comporté comme un

salaud, à la deuxième pour avoir oublié son jeune enfant.

À 14 ans, il ne connaissait rien d’autre que la musique. Ses études se

pratiquaient en parallèle avec des précepteurs. Il passait son temps assis sur

un tabouret, ses mains survolant les touches noires et blanches du clavier.

Son père avait autorisé la construction d’une salle de sport avec piscine

dans les sous-sols du manoir. À cette époque, n’avoir que peu d’amis ne l’avait pas dérangé. Il acceptait ce prix à payer pour devenir le grand pianiste que son père souhaitait.

Il ne lui serait pas venu à l’esprit de s’opposer à celui-ci, sachant qu’il ne

tolérait pas les oisifs. Cette année-là, son acharnement paya, en remportant ses premiers concours, dont le plus important : celui du conservatoire de Paris. Frédéric y rencontra des danseurs et d’autres musiciens. Il eut besoin de temps pour s’adapter à ce nouvel environnement. La même année, le grand chef mourut de ce qu’on appelle désormais, une longue maladie. Il avait malgré tout eu la possibilité de voir les débuts retentissants de son fils. Aurait-il adhéré à ses choix ? C’est moins sûr, mais Frédéric sélectionne ses œuvres en fonction de ce qu’il souhaite faire passer de ses humeurs, de ses sentiments.

Malgré les nombreuses récompenses qui jalonnent son parcours, quelque

chose lui manque. Il reste frustré de ne pas pouvoir mettre le doigt dessus. La célébrité s’avère grisante pour un jeune homme que l’on porte aux nues. Il a pu compter sur Cécile pour le ramener brutalement sur terre. Elle l’a conduit dans un foyer pour jeunes sans-abris, où il a travaillé quelques heures sur son temps libre. Grâce à ce passage, il s’est juré de tout tenter pour rendre la musique et son apprentissage accessible à tous, pourquoi les réserver à une élite ? L’année qui précéda sa mort, son père avait embauché un manager. Et depuis quinze ans, Clément Keller occupe ce poste.

Leurs douze premiers mois, sous la houlette paternelle, son

comportement avait été exemplaire. Une fois maître du navire, l’homme mua à la manière d’un serpent, agissant de plus en plus comme si les hommages lui revenaient. Il oublie que sans Frédéric, personne ne prêterait attention à lui.

Ce récital clôture dix-huit mois ininterrompus d’une longue tournée. Il le

termine sous une longue ovation de son public debout. Il salue et reçoit un énorme bouquet de roses blanches apporté par une jeune enfant intimidée. Bach et Mozart viennent de résonner dans ces murs. À 33 ans, Frédéric se situe au sommet de son art. Il doit son prénom à Chopin, l’un des plus grands compositeurs de la période romantique.

Rien que de penser qu’il doit se rendre à cette satanée soirée le met en

rage. Il les exècre. Son unique envie en regagnant sa loge est de retrouver

son duplex pour y récupérer sa tranquillité. Mais non ! Il doit parader

encore une fois et s’ennuyer tel un rat mort. Il s’oblige à subir ces

impératifs pour ceux qui le suivent depuis ses débuts. Il a obtenu, contre

l’avis de Keller, des prix qui permettent aux moins riches d’acquérir des

places. Ceux qu’il va rejoindre au Georges V n’en font pas partie.

Les ronds de jambe l’ennuient : boire et manger des petits fours aussi.

Cet emmerdeur a trouvé le moyen de le coincer en le prenant comme

passager dans sa Porsche rutilante. Il se plaît à mettre en scène leurs entrées.

Ils laissent la salle Pleyel derrière eux, et roulent dans un silence à couper

au couteau.

À leur arrivée dans le salon Vendôme : superficie exceptionnelle,

décoration majestueuse, une tonne d’applaudissements lui agresse les

oreilles. Il plaque un sourire de circonstance sur ses lèvres. Il commence à

serrer des mains, oppressé par ces gens qui l’entourent. La fatigue s’abat sur

lui. En tant que personne, il ne représente rien pour eux. Ils veulent juste se

trouver avec la célébrité du moment. Dans ce rassemblement bruyant, les

hommes l’envient, les femmes minaudent. Elles espèrent toutes que leurs

filles lui passent la bague aux doigts. Malheureusement, cela ne risque pas

d’arriver, elles ne possèdent pas les attributs qui l’attirent. Ni son père ni

son agent ne connaissent son orientation sexuelle.

Son père, en cavaleur certifié, conservateur malgré tout, l’aurait renié, et

Clément se montre un homophobe pur et dur. Frédéric évolue en

permanence entre deux vies, dans un monde de faux-semblants, avec un

portable pour chacune d’elle. D’un côté, ses coups d’un soir, de l’autre, le

musicien et sa nuée de perruches.

Keller le tanne pour qu’il apparaisse sur des réseaux sociaux que lui

considère inutiles, vrais ramassis de conneries. Quelle utilité à se mettre en

images ? Il ne souhaite pas être pisté, que l’on sache s’il dort à poil ou en

pyjama de soie, et le pire, s’il mange végan ou pas. C’est ouvrir une fenêtre

sur sa vie privée. Les habitués de ces sites vivent une vie par procuration et

qui parfois les place en futures victimes d’individus peu scrupuleux.

Frédéric leur donne sa musique, cela suffit amplement. Le pourcentage de

ceux qui se foutent de son art dépasse ce soir le seuil tolérable. Il est prêt à parier que les trois quarts ne sont même pas venus au récital. Ils raconteront pourtant l’avoir approché. Il juge que la plaisanterie a assez duré, trois heures du matin viennent de sonner, il est temps qu’il parte.

Sa contribution aux vœux de Keller cesse là, il arrive à saturation. Il

balaie l’endroit à la recherche de son crétin d’agent. Il le repère en grande conversation avec un couple près d’une porte-fenêtre ouverte sur la rue. Il traverse cette faune mondaine, sans s’arrêter, pour l’avertir de son départ.

— Madame, monsieur, je dois vous enlever notre ami, affirme Frédéric le

plus poliment qu’il peut, en le tirant vers lui à l’écart. Bon ! Maintenant que j’ai fait acte de présence, je souhaite rentrer. Je vais appeler un taxi. De toute façon, tout ce qui t’intéresse c’est de pérorer au milieu de ta cour.

Le manager le fixe méchamment. Ses pupilles dilatées, ses joues

rubicondes dénotent un alcoolisme latent. L’homme ne le sait pas encore, mais leurs chemins vont se séparer après cette fastueuse soirée. Autant qu’il en profite. À 48 ans, Clément en paraît nettement plus. Tassé, son visage bouffi et son léger embonpoint attestent de sa vie de débauche. Le temps effectue son œuvre, sans égard. Cette fois, il a amplement dépassé les bornes, oubliant juste que Frédéric n’est plus le jeune adolescent qu’il a pris en charge.

Ce matin, son chargé de fortune l’a appelé aux aurores, catastrophé.

Estomaqué, le pianiste a appris que son agent détourne de l’argent depuis environ deux ans. Il s’y prend de telle manière, que jusqu’à ce contrôle inopiné, personne n’a mis à jour cette falsification de comptabilité. D’ailleurs, les vérifications ne sont pas terminées sur l’ordre de Frédéric. Il ne lui reste plus qu’à le confronter. Cette journée ne sera pas celle dont il se souviendra avec plaisir. Reprendre son calme, ne rien montrer, jouer son récital a mis ses nerfs à rude épreuve. Il se sent comme le pire des imbéciles. Cette basse manœuvre le conforte dans son envie de se séparer de ce connard et de prendre une année sabbatique.

Inutile de dire que pour ce gros lard, la surprise va être de taille.

Désormais, il n’a plus accès aux comptes, sa carte bancaire est bloquée. Il

sera déconfit devant cette découverte explosive. Là, il ressent un besoin

urgent de quitter cette fête de merde.

— On ne va pas y passer la nuit, s’énerve Frédéric, je me tire.

— Tu vois pas que je suis en discussion avec ces gens ? gronde-t-il entre

ses dents.

Avant de se retourner vers le couple, l’imprésario plaque un sourire

mielleux sur ses lèvres.

— Carmichaël, laisse-moi te présenter lord et lady Craven, leur fille doit

se trouver quelque part, voudrais-tu…

Quel que soit ce que Keller veut dire, il s’en fout. Il ne voit que le duo

blafard qui se force à sourire. Il se pose subrepticement la question de

connaître le sujet de leur discussion. Il sent l’énervement de son imprésario.

— J’espère que vous m’excuserez, mais vu l’heure tardive, je dois rentrer

me reposer. Notre ami ici présent adore montrer son chien savant, ironise-t-

il. Comme je vous coupe dans votre conversation, je vous ferai parvenir des

places.

— Je vais reconduire notre célébrité. Sa tête prend les mensurations d’un

ballon des frères Montgolfier. Aucun respect pour son vieil agent, continue-

t-il dans un mouvement d’humeur en ignorant le regard outré des Anglais et

leur attitude interloquée. Si vous voulez bien m’attendre, je borde bébé et

nous terminerons notre petite conversation. Se méprenant sur leur silence, il

leur adresse un sourire.

L’homme et la femme se tournent vers Frédéric. Étrangement, il est saisi

par l’impression qu’ils veulent lui demander quelque chose, mais qu’ils

n’osent pas. Sans chercher plus avant, il leur adresse un regard d’excuse

alors que Keller se concentre à nouveau sur lui.

— Je dois revenir ici rapidement pour régler quelques affaires en suspens,

alors ne perdons pas de temps, allons-y, continue-t-il horripilé.

— Tu peux rester jouer au paon, les taxis n’existent pas pour les chiens,

maintient Frédéric froidement.

— Maintenant que tu m’as dérangé, c’est trop tard, éructe-t-il.

Keller, les dents serrées, part au pas de charge, bousculant certaines

personnes sans pour autant s’excuser. Dans le hall d’entrée, il se retourne

vers Frédéric qui le percute, remonté comme une pendule.

— Tu as trop souvent tendance à oublier où se trouve ta place. J’en ai ras-

le-bol. Quel genre d’affaires peux-tu traiter dans ces sauteries ? Puis merde ! Je m’en tape. Nous devons discuter de certains problèmes, viens me retrouver à 13 heures au restaurant à côté de chez moi, s’exaspère le musicien.

— Tu joues à quoi, là ? Tes…

— Si tu possèdes un minimum d’intelligence, tu seras à ce rendez-vous.

Je te conseille de fermer ta grande bouche. Je suis sur les rotules, et crois-moi, tu risques de ne pas apprécier que l’on démarre cette conversation sur le trottoir. Tu as tenu à ce que je me pointe dans ce cirque, je m’en suis acquitté. C’est quoi cette façon de t’adresser à moi ? Je ne suis pas ton coursier. Réfléchis un peu, qui dépend de l’autre ? Autre chose, tu devrais envisager de diminuer les Mojitos Royal, claque-t-il.

L’homme, par une sagesse heureuse, reste muet comme une carpe alors

que le voiturier stationne la Porsche devant l’établissement. Sans un merci, sans un pourboire, il lui arrache les clés. Frédéric lui tend un billet et face à son sourire, il comprend qu’il a dû lui donner une grosse coupure, au moins un qui sera heureux de sa soirée.

La portière à peine claquée, le véhicule bondit en avant dans un

crissement de pneus. En un éclair, il regrette son choix et pense qu’il aurait effectivement dû prendre un taxi. En cherchant la paix, le pianiste se place parfois dans des situations compliquées. En général, il se tient loin des conflits. Accroché à la poignée, il lui en veut de rouler comme un dingue dans les rues de Paris, plus ou moins désertes, à cette heure de la nuit.

Les lumières des réverbères se transforment en de nombreux points

lumineux. Les vitrines ne laissent rien deviner de leurs contours flous.

— Tu conduis comme un cinglé, tu pourrais ralentir bon sang ! vocifère-

t-il.

— Si seulement je le pouvais ! Tu n’entends pas l’emballement de ce

putain de moteur.

— Freine alors ! hurle Frédéric.

— Tu crois que je fais quoi ? Bordel, la bagnole devient folle ! Je ne la

contrôle plus. Plus rien ne répond.

Frédéric voit la sueur rouler sur le visage rougeaud de Keller, la peur

s’étalant sur ses traits. Ses phalanges serrent le volant comme des griffes,

ses yeux ne quittent pas l’asphalte qui défile sous les roues de son bolide.

En constatant les vaines tentatives du conducteur, il sent son cœur tressauter

dans sa poitrine si fort qu’il pense à une crise cardiaque. Il est terrorisé. Sa

ceinture de sécurité se bloque, lui coupant le souffle. Il lui semble que son

cerveau vient de se vider. Le musicien n’entend plus que le ronflement

strident du moteur. Sur le tableau de bord, tous les témoins clignotent. Les

yeux écarquillés, Frédéric voit le mur en béton se profiler devant eux,

impossible de l’éviter. Il ne perçoit, désormais, que le bruit de tôle froissée,

des étincelles. Une odeur de caoutchouc brûlé envahit l’habitacle défoncé.

Sa tête, ballotée de gauche à droite, tape contre la charnière de la porte. Ses

dents s’entrechoquent, et un immense éclair blanc traverse son champ de

vision. Une fraction de seconde plus tard, une douleur atroce le plonge dans

les ténèbres. N’étant plus maître de la situation, il s’y laisse engloutir.

Petit à petit, il reprend connaissance. Des voix hurlent, des mains palpent

son corps endolori, l’obscurité l’envahit à nouveau. Quand il revient à lui, il

se trouve sur une civière en mouvement. L’éclairage brutal des néons au-

dessus de sa tête le blesse et le pousse à fermer les paupières. Tout lui

apparaît tremblotant et indistinct. Sa migraine roule en rythme avec les

pulsions de son bras, les deux en perpétuelle augmentation. Quelque chose

l’empêche de bouger. Il panique. Son cœur s’emballe, prêt à bondir de sa

cage thoracique. Il étouffe. À nouveau, des ordres fusent, une piqûre dans la cuisse l’envoie dans un silence ouaté qu’il accueille avec allégresse.

Malheureusement, il n’y demeure pas. En premier, un son bizarre atteint

ses oreilles et bipe avec régularité. La souffrance s’est apaisée, Frédéric voudrait savoir où il se trouve. Il doit ouvrir les yeux, il tente de relever ses paupières, en vain. Il a l’étrange sensation d’avoir avalé du sable. Une forte odeur d’antiseptique, mêlée à une autre senteur, ne laisse aucun doute sur l’endroit où il est allongé. L’accident ! Un flot de bruits et de sensations envahit son esprit. Ça le frappe aussi fort qu’un coup de poing au plexus. Il revoit la soirée, l’engueulade avec Clément, leur départ. Au-delà de ça, ses pensées demeurent peu cohérentes.

Plus il s’agite, plus les sons augmentent le submergeant. Aussitôt, une

porte s’ouvre, une voix douce et mélodieuse s’infiltre dans ce tumulte. Une main se pose sur son bras pour l’apaiser.

— Monsieur Carmichaël, il faut vous calmer. Vous avez eu un accident,

vous vous trouvez en réanimation depuis soixante-douze heures. Je suis Héloïse, votre infirmière. Le docteur Charmille va venir discuter avec vous au sujet de votre état.

Le bruit infernal cesse enfin. Héloïse tourbillonne autour de son lit. Le

jasmin de son parfum surmonte quelques secondes celui de la chambre. Il souhaite effectivement qu’on lui donne des renseignements. Sa langue claque sur son palais, il tente de parler.

— Tout… noir… là de… puis quand ? Pourrrquoi ?

Il s’énerve. Comment, avec si peu de mots, peut-il se sentir si fatigué ?

Cela lui a demandé un tel effort.

— Vous êtes arrivé en urgence cette nuit.

— Clément ?... Blessé ?... Où ?

— Je suis désolée, mais je me dois malheureusement de vous annoncer le

décès du chauffeur. Si cela peut vous soulager, il n’a pas souffert, il est mort sur le coup.

Frédéric réagit avec retard à ces différentes annonces.

— Je suis… tout ce… temps ? Il... ? croasse-t-il.

Il se rendort aussitôt. L’infirmière le regarde tristement. Tous les malades

qui passent dans son service deviennent spéciaux pour elle. Ils luttent

ensemble. Cette fois, le monde de ce patient va être chamboulé, encore une

vie qui bascule. Pour lui, ça sera compliqué. Elle préfère que ce soit la

cheffe du service qui le lui annonce. Héloïse l’a reconnu dès qu’elle est

entrée dans la chambre. Elle se trouvait à son concert du Nouvel An. Sa

manière de jouer la remue chaque fois au plus profond d’elle.

***

Lorsqu’elle entre dans la pièce, le lendemain, elle le trouve trop calme.

Pourtant, elle sait qu’il est réveillé. Hier, il n’était pas assez bien et la

docteure Charmille a préféré reculer le moment fatal. La seule parente du

jeune homme a été appelée.

— Bonjour, Frédéric, comment vous sentez-vous ce matin ? questionne

Héloïse.

Il se renfrogne sans répondre. Depuis quinze ans qu’elle bosse dans ce

service, elle a l’habitude des réactions changeantes de ses patients. Elle a

choisi de les nommer par leur prénom pour adoucir l’instant.

— J’ai une bonne nouvelle, votre charmante grand-mère discute avec la

doctoresse. Elles vont venir dans un petit moment.

— Il ne fallait pas lui infliger cela, elle est âgée, murmure-t-il toujours

avec difficulté.

— Elle est venue avec son chauffeur, confirme Héloïse, et je doute que

vous sachant ici, elle soit restée chez elle. Ce monsieur attend patiemment

dans le couloir. Si mon mari n’était pas dans le paysage, je tenterais ma

chance.

Frédéric entend un vrai sourire dans sa voix. Elle termine de prendre ses

constantes.

— Reposez-vous, continue-t-elle en sortant.

Se reposer ? Que veut-elle qu’il fasse d’autre ? Courir un cent mètres

dans le couloir ? Il a autant de force qu’un nouveau-né. Le pianiste aurait dû lui demander d’ouvrir les volets. Il a horreur de l’obscurité. Sa conversation avec Keller lui revient. Elle cogne, limpide, dans son cerveau. On peut dire qu’il y a une justice. Cet enfoiré ne volera plus personne et le monde se portera mieux sans lui. Ceci mis à part, on lui cache quelque chose. Frédéric n’aime pas ça, et appréhende ce qu’on va lui annoncer. Du coup, c’est bien que Mama soit là. Depuis qu’elle a enfin obtenu, après une opposition farouche de son fils, de l’avoir à ses côtés pour l’éduquer et l’aimer, elle a toujours su trouver les mots pour l’apaiser.

Le pianiste reconnaît la voix de sa grand-mère qui répond à une autre

inconnue dont la sonorité apaisante lui plaît. Son débit montre une personne de caractère. Quelqu’un pousse la porte de sa chambre. Une main se pose sur son épaule, alors que le trottinement de Cécile se fait entendre. Il tente un sourire, probablement le premier depuis qu’il est allongé là.

— Frédéric, vous vous souvenez de moi, docteur Mathéa Charmille,

chirurgien en traumatologie. Je suis passée hier, mais vous n’étiez pas en état de m’écouter. Votre accident a été très violent. Si vous avez des questions et je ne doute pas que vous en ayez, vous pouvez me les poser, je m’efforcerai d’y répondre en toute franchise. Par contre, votre infirmière me rapporte que vous refusez de manger, il va falloir faire un effort. Je sais que votre appétit n’est pas votre priorité, mais pour vous rétablir, c’est essentiel.

Le blessé s’agite, son visage se crispe, sa main valide serre le drap.

— Pourquoi suis-je toujours dans le noir ? Pourquoi mon bras est-il

immobilisé ? Quand vais-je pouvoir rentrer chez moi ? Pourquoi ai-je des migraines ?

— Pas de détours, pas de temps mort, n’est-ce pas Monsieur

Carmichaël ? Vos inquiétudes sont normales, je vais vous fournir des explications les plus claires possibles.

Un reniflement suivi d’un hoquet à sa droite lui signale que sa grand-

mère pleure. Son odeur talquée, gravée dans ses fibres, envahit ses narines

avec plaisir.

— Mama, ne pleure pas, c’est l’affaire de quelques jours. J’avais besoin

de repos de toute façon.

— Monsieur Carmichaël… temporise le médecin, sachant que ce qu’elle

s’apprête à dire va perturber grandement son patient.

Lorsqu’il sent les doigts de sa grand-mère serrer fort les siens, il

comprend que ça ne s’annonce pas vraiment bien. C’est pire quand elle se

lance de sa voix tremblotante. Son inquiétude transparaît à chaque mot.

— Mon petit chéri, tu vas devoir te montrer fort, encore plus courageux

que d’habitude.

— Si vous êtes prêt, allons-y, j'ai de mauvaises nouvelles et des moins

mauvaises, par quoi commençons-nous ? demande le docteur Charmille.

— Puisqu’apparemment les bonnes se sont fait la malle, passons

directement aux moins mauvaises, s’étrangle Frédéric, tendu.

— Je suis désolée de me transformer en oiseau de mauvais augure. Je

vais vous demander de rester le plus calme possible. Votre bras et votre

main gauche pour commencer : le premier va se remettre assez vite.

Lorsque j’ai recousu, je me suis assurée qu’aucun nerf n’avait été touché.

Par contre, pour votre main, ça va s’avérer plus compliqué, car elle est

cassée en plusieurs endroits. Vous souffrez d’une fracture à la base des

métacarpiens.

Le jeune homme ne semble pas percuter à cette annonce catastrophique.

Il reste muet, puis s’agite, comprenant soudain l’horreur de la situation.

— NON ! Je vais rester infirme ? Je ne pourrai plus jamais jouer de

piano ? C’est totalement impossible, s’insurge-t-il.

Sa vie bascule dans un chaos effroyable. La doctoresse lui donne le temps

d’encaisser tout ce qu'elle vient de lui annoncer.

— Je ne peux me montrer catégorique mais je ne vous cache pas que ça

va être long. À l’inverse, je peux vous promettre une chose, c’est que je

tenterai tout pour que vous retrouviez votre instrument. C’est à cet effet que je vous ai posé cette attelle qui évite toutes douleurs dûes aux mouvements. Dès que ce sera possible, je vous opèrerai.

— Quelles sont les suites à envisager ? s’inquiète-t-il, le visage blême au

milieu des bleus et des coupures.

— Il vous faudra un kinésithérapeute associé à un ergothérapeute. Au

bout d’une trentaine de séances, on pourra y voir plus clair.

— Vais-je devoir rester ici ?

— Non, même si l’opération va se dérouler sous anesthésie générale,

vous pourrez sortir dès le lendemain, si aucune complication n’est intervenue entretemps. Je retirerai le matériel posé environ six semaines après. Si je pose des plaques plutôt que des broches, vous aurez besoin d’une année de convalescence.

— Je ne peux pas rester sans jouer aussi longtemps !

— Frédéric ! Je connais mon travail, vous allez devoir avancer avec moi,

sinon nous n’arriverons à rien. Si vous vous butez, ça rallongera d’autant votre guérison. D’après votre grand-mère, vous possédez un caractère bien trempé, alors servez-vous de cette force à bon escient.

Frédéric, anéanti, voudrait casser la figure à Keller qui vient de ruiner sa

vie. Sans sa main, il n’a plus aucun but dans la vie. Sans la musique, il ne peut que mourir.

— Bon sang ! Si ça, c’est le moins mauvais, je m’attends au pire pour le

reste !

— Depuis que vous êtes sorti du coma, vous vous inquiétez de rester

dans le noir. Malgré votre ceinture, votre tête a tapé de manière répétée dans l’habitacle, au niveau frontal. Nous avons dû nettoyer vos yeux des divers éclats. Il nous a fallu les protéger à l’aide de compresses pour commencer, continue-t-elle doucement. Vos réactions à la lumière et votre scanner ne

nous laissent guère d’espoir. Vous êtes atteint de cécité consécutive à une

fracture du canal optique bilatéral. Les seules choses que vous distinguerez

seront l’obscurité et la lumière.

— Vous êtes en train de m’expliquer qu’en plus d’être dans

l’impossibilité de me servir de ma main, je suis un putain d’aveugle !

— J’ai besoin d’examens complémentaires, mais mon premier diagnostic

laisse craindre le pire, malheureusement. Même si je suis consciente que ces

nouvelles ne sont pas bonnes, je tiens à ce que vous possédiez toutes les

cartes en main.

Cette tragédie le frappe telle une météorite qui tombe du ciel sans que

personne ne soit prévenu. Sa respiration semble rester bloquée

profondément dans son corps statufié. Plus jamais il ne verra le soleil se

lever, les couleurs changer à l’automne, le merveilleux sourire de Mama :

Keller gagne par-delà la mort. Il lui prend tout. Sa vie ressemble à un

foutoir royal ! Exit le grand Carmichaël, un coup du sort vient de le

foudroyer. Pourquoi n’a-t-il pas pris un taxi ? Il aurait dû écouter la petite

voix dans sa tête.

— J’ai autre chose à t’annoncer. Sa grand-mère se racle la gorge et

continue. La police a effectué des analyses sur cet abruti. Elles révèlent un

taux d’alcool qui frôle les trois grammes. Pour couronner le tout, il était

aussi sous l’emprise de la cocaïne. Pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’il

buvait ? fulmine-t-elle. S’il ne se trouvait pas déjà à la morgue, je l’abattrais

de mes mains.

Elle se penche sur son petit-fils, passe ses doigts dans ses mèches, et

dépose un baiser sur son front. Pour la première fois, elle le voit verser des

larmes devant le désastre qui s’abat sur lui.

— Ensemble, nous surmonterons tout ça, mon petit. Nous sommes des

Carmichaël, personne ne nous terrasse. Celui qui l’espère n’est pas encore

né.

Il a beau adorer sa grand-mère, il ne possède pas son optimisme et pense

qu’elle se cache de la réalité. Tout cela n’est que du vent. Dire qu'il

souhaitait prendre une année sabbatique, il est servi. Sa vie vient de rejoindre un vide sidéral. Il ne répond pas à l’au revoir du médecin et laisse la douce main de Mama glisser sur sa joue sans pouvoir articuler un mot, totalement sonné.

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