La vie très privée de Mr Sim
Chapitre VII
En poussant la porte de chez moi, je m’attendais à sentir le poids d’un monceau de paperasses derrière. Mais il n’y en avait pas tellement. Une douzaine d’enveloppes, peut-être. Honnêtement, après trois semaines d’absence, je m’attendais à plus.
J’ai laissé ma valise dans le couloir, j’ai ramassé les lettres, et les ai emportées dans le séjour. Il faisait glacial. Inutile de dire qu’on n’entendait pas la radio à la cuisine, et qu’aucune odeur de café frais ne se répandait dans le couloir. Caroline et Lucy, je le savais bien, se trouvaient dans le Nord, à trois cents kilomètres. Malgré tout, elles m’avaient peut-être écrit. Quand elles sont parties, au début, Lucy m’écrivait assez souvent, tous les quinze jours, à peu près, et en général elle joignait un dessin, un collage, une rédaction faite à l’école. Mais ces temps-ci, les lettres s’étaient espacées, et il me semble que j’avais reçu la dernière en novembre. Voyons voir… j’ai survolé du regard les enveloppes et j’ai tout de suite vu qu’il n’y avait rien de sa main. Trois relevés de cartes de crédit, des lettres d’un fournisseur de gaz et d’électricité qui faisait de la retape, des relevés bancaires, des factures de téléphone mobile. Les conneries habituelles. Aucun intérêt.
Je suis entré dans la cuisine pour allumer le chauffage et mettre la bouilloire en marche ; j’en ai profité pour jeter un coup d’œil au répondeur, qui me clignotait le chiffre 5. Cinq messages, au bout de presque un mois d’absence ! Dérisoire ! Est-ce que j’allais avoir le cran de les écouter ?
Tout en rassemblant mon courage, je suis monté au premier brancher mon ordinateur dans la chambre du fond. Comme toujours, l’astuce consistait à entrer dans la pièce et faire ce que j’avais à faire sans regarder autour de moi. J’étais passé maître en la matière. Il le fallait, car cette pièce était l’ancienne chambre de ma fille. Une personne de bon sens aurait changé la déco après le départ de Caroline et Lucy, mais je n’avais pas pu m’y résoudre – pas tout de suite. En attendant, les murs étaient toujours tapissés du papier rose Barbie qui plaisait à ma fille, avec les marques de punaises aux endroits où elle affichait les posters trouvés dans des magazines animaliers, énormes gros plans de hamsters endormis, de wombats croquignolets, etc. Heureusement, les affiches avaient disparu. Mais le papier restait un douloureux aide-mémoire. Cette semaine, il serait peut-être temps que je m’en occupe. Il n’était même pas nécessaire de l’arracher, je pouvais très bien peindre par-dessus – trois ou quatre couches de blanc brillant devraient suffire à cacher le motif floral. En attendant, je regardais droit devant moi, limitant mon champ visuel aux choses sur lesquelles je souhaitais me concentrer. C’était plus facile.
Redescendu à la cuisine, je me suis fait un mug de thé fort, et j’en ai bu deux gorgées avant d’appuyer sur le bouton « play » du répondeur. Mais mes palpitations d’espoir ont été de courte durée. Il y avait un message de mon employeur, qui me rappelait de me présenter à un dernier rendez-vous avec le médecin du travail dans quelques jours. Il y avait deux messages de mon dentiste ; le premier, alerte automatique, me rappelant de me présenter à mon check-up deux semaines plus tôt, le second, articulé par une voix humaine, celui-là, me demandant pourquoi je n’étais pas venu, et me signalant qu’il faudrait payer le check-up quand même. Ensuite venaient deux messages blancs, deux longs bips, suivis du déclic indiquant que le correspondant avait raccroché. L’un des deux pouvait tout à fait émaner de Caroline, bien sûr, mais impossible de composer le 1471 pour le savoir, parce que ces deux appels étaient antérieurs au message de mon dentiste.
Et voilà pour le téléphone.
Bon, peut-être que Facebook me remonterait le moral. J’y avais plus de soixante-dix amis, après tout. Il avait bien dû y avoir un peu d’activité, en mon absence. J’ai emporté mon thé au premier, je me suis installé devant l’ordinateur, et je suis allé sur ma page d’accueil.
Rien.
Je suis resté là, à fixer l’écran, sous le choc. Pas un seul ami ne m’avait envoyé de message, personne n’avait posté quoi que ce soit sur mon mur depuis le mois dernier. S’il fallait en croire cet indice, en d’autres termes, personne n’avait pensé à moi une seule fois en mon absence.
J’ai senti un gouffre se creuser dans mon estomac, tout à coup. Les yeux me piquaient ; les larmes montaient. C’était encore pire que tout ce que j’aurais pu imaginer.
Il ne me restait plus qu’un espoir, les mails. Mais est-ce que j’étais en état d’ouvrir Outlook Express ? Et si ma boîte de réception me racontait la même chose ?
Mes doigts se sont déplacés sur le clavier, mécaniquement, comme ceux d’un robot ; je serrais la souris dans ma main droite sans jamais quitter des yeux l’écran qui s’est rempli tout d’abord du message de bienvenue, puis des objets de mails reçus à ce jour. Lentement, le cœur cognant dans ma poitrine, un abîme d’appréhension s’ouvrant dans mon ventre, j’ai déplacé la flèche sur l’écran, et j’ai cliqué sur le fatidique « Envoyer / Recevoir ».
La boîte de dialogue s’est affichée, le déroulement du processus indiquait : Recherche de l’hôte, connecté, autorisation, connecté. Puis il y a eu quelques secondes de pause, comme si l’ordinateur me narguait, se repaissait de mes tourments, et tout à coup, OUI ! – joie, ô joie –, « liste de messages du serveur » et, j’avais du mal à y croire, le premier d’entre eux est arrivé avec cette nouvelle sensationnelle : Message 1 sur 137.
Cent trente-sept messages ! Qu’est-ce que vous en dites ? Alors comme ça plus personne ne s’intéressait à Maxwell Sim ? Comme ça je n’avais pas de vrais amis ?
À côté de l’icône, les numéros augmentaient rapidement : vingt messages, soixante, soixante-quinze ; ils s’accumulaient. Il me faudrait la journée pour les lire tous. De qui pouvaient-ils bien émaner ? De Chris, de Caroline, de Lucy ? Ou encore, de mon père, peut-être, désireux de faire amende honorable, mon séjour en Australie s’étant terminé en queue-de-poisson ?
J’ai fermé les yeux un instant, j’ai inspiré profondément, et puis j’ai pris connaissance des premiers messages, qui disaient ceci :
Votre virilité est encore en chantier ? Essayez la pilule bleue magique Vigueur béton dans le pantalon
Avec un gros engin, le reste du monde paraît tout petit
Trique en majesté, femelles excitées
Tout va vraiment très mal quand votre meilleur pote est mort
Un vrai monstre, dur comme le roc
Le pouvoir est au bout du braquemart
À fabuleux engin, réputation fabuleuse
Prenez une longueur d’avance sur les autres hommes
Rentrez dans la dame sabre au clair
Bon, pas grave, ce n’étaient que les dix premiers. Apparemment, le filtre antispams avait été désactivé, allez savoir pourquoi. Mais il devait tout de même bien y avoir quelques messages personnels, dans la quantité. Ensuite ?
Ça va être la fête du slip
Voilà qui va vous aider à oublier le drame d’en avoir une petite Votre magnum se dresse et elles sont toutes sous le choc
Votre joystick se change en boa
Retrouver la gaule de votre jeunesse, c’est possible
La vérité sur 22 cm
Vous ne la décevrez plus jamais
Donnez du calibre à votre matraque
Vous allez l’appeler Pierre le Grand
Participez à un marathon du sexe avec le soutien de nos spécialistes Votre meilleur ami durcit et lève le nez vers les étoiles Faites réviser le matériel Votre fusée mérite du super
Oh mon Dieu ! Il ne pouvait plus y en avoir beaucoup d’autres, si ?
Avec un engin trop petit, la vie est triste, pathétique
Ça, c’était vraiment vache. Parmi les nombreux problèmes que je rencontrais dans ma vie, je n’avais jamais pensé que mon engin était petit ; je m’étais toujours implicitement considéré comme dans la moyenne. Or à présent, confronté à cet assaut, mon « meilleur pote », comme je le nommerais désormais intérieurement, commençait à me faire l’effet d’être chétif et rabougri comme un champignon de Paris.
Marre que votre meilleur pote baisse le nez ?
Marre de finir la nuit en vous contentant d’un bisou ?
Forniquez en vrai macho !
À présent, plus la peine d’éteindre la lumière avant de baisser votre slip Les femmes donneront la lune pour coucher avec vous
Apprenez à la connaître sexuellement, au plus profond d’elle-même Les femmes veulent être pénétrées en force
Seuls les gros braquemarts atteignent le point G
Vrai Mâle, dignité colossale
C’est vous qui aurez la plus longue.
Aidez-la à trouver le bonheur, mettez un terme à sa douleur !
Mettez un terme à sa douleur… ? Intéressant, comme slogan. À mesure qu’ils défilaient dans une sorte de flou, et qu’il devenait évident que c’étaient les seuls messages qu’on m’ait envoyés en trois semaines, mon esprit prenait la tangente ; je me demandais si ces expéditeurs étaient des inconnus, si j’étais le destinataire aléatoire de ces labos pharmaceutiques et de ces sites pornos. Je commençais à trouver une résonance quasi philosophique à certaines de ces formules, et je me suis même surpris à penser qu’elles recelaient peut-être un fond de sagesse – réservé à mon seul usage.
Retrouvez un peu de votre jeunesse
Oui, certes, je n’avais rien contre.
Qu’est-ce qui vous manque pour être un homme parfait ?
Ça, c’était une question que je m’étais maintes fois posée. Ces gens auraient-ils la réponse ?
Apprenez à être vraiment en elle
Justement, je n’ai jamais appris, avec Caroline. Comme c’était vrai. Comme ça aurait été mieux, si j’avais su être vraiment en elle.
Donnez-lui une fermeté concrète
Là encore, était-ce précisément mon erreur ? Était-ce la raison pour laquelle je l’avais laissée me quitter ? Par manque de fermeté concrète ?
J’en étais au centième message, à peu près, et il en arrivait encore.
Votre pote l’inflexible va garder la tête haute
Les femmes se prosterneront devant Sa Majesté le Monstre dans votre slip Oubliez le passé, regardez vers l’avenir – un gros calibre sans plus attendre Aucune femme n’osera plus vous tourner le dos
Vous en avez une toute petite, ça n’est la faute de personne, à vous de changer ça Salut max
Votre gaule ne connaîtra pas les coups de mou
Le plus gros calibre a le dernier mot
La taille ça compte, dans la vraie vie
Attendez voir, « Salut max », ça ne ressemblait pas à un spam, ça.
Je suis redescendu frénétiquement jusqu’à ce message égaré et je l’ai repris. Il venait de Trevor – Trevor Paige. C’était un vrai courriel, envoyé par une vraie personne. J’ai cliqué dessus, et j’ai été submergé par une vague de soulagement et de bonheur en lisant ces mots qui, sur le moment, m’ont paru aussi éloquents, aussi émouvants, aussi empreints de grâce et de sens que des vers de Shakespeare ou de tout autre poète universel.
salut max serai à watford mercredi, on boit une bière ? bien à toi trev
Après avoir lu et relu ce message jusqu’à ce que les mots s’impriment en lettres de feu dans ma mémoire, j’ai posé les avant-bras sur le clavier, et la tête sur les avant-bras, en poussant un soupir de gratitude qui venait du cœur.
OceanofPDF.com