La vie très privée de Mr Sim
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Je suis resté sur la plage jusqu’au coucher du soleil.
(Vous m’arrêtez, si vous commencez à saturer.)
J’ai regardé le ciel changer de couleur.
(Rien ne vous oblige à en lire davantage ; l’histoire s’arrête là.)
J’ai téléphoné à Clive, et j’ai compris que tout allait bien se passer.
(On revient de loin, je sais. Merci à ceux qui m’ont accompagné jusqu’ici. Sincèrement, j’apprécie. Et j’admire votre endurance, il faut le dire. Elle force le respect.)
Et puis…
Et puis il est arrivé des gens sur la plage. Toute une famille. Ils venaient de Manly Wharf par le sentier côtier, mais depuis l’ouest contrairement à moi. Ils étaient sept en tout. Le mari, la femme et leurs deux filles, faciles à repérer comme tels, et puis les autres, moins évidents à identifier. Des grands-parents, peut-être ? Des oncles et tantes, des amis de la famille ? Je n’aurais pas su dire. Les deux fillettes étaient très pâles, et elles portaient des robes d’été floues sur leurs maillots de bain. La cadette paraissait dans les huit ans, l’aînée douze ou treize, à peu près l’âge de Lucy. Elles ont couru droit vers l’eau et elles ont commencé à s’éclabousser et à patauger sur les hauts-fonds. Leur mère, qui avait de longs cheveux blonds, est descendue les surveiller, tandis que leur père restait sur le sentier au-dessus de la plage, où il avançait lentement, mi-rêveur mi-préoccupé. Il avait les cheveux gris, bientôt blancs, et portait une veste camel sur un T-shirt blanc qui trahissait un peu trop son petit bedon de quadragénaire. Toute sa silhouette évoquait un caffè latte servi dans un grand verre bombé.
Il y avait des bancs libres de part et d’autre du mien mais, à ma grande surprise, il les a ignorés pour venir s’asseoir à côté de moi. En d’autres circonstances, cette intrusion aurait pu me déplaire, mais je me sentais d’humeur si détendue, si expansive, je me sentais si plein d’espoir. Je commençais à penser que tout ce qui m’arriverait désormais ne saurait être que positif. Et, en outre, j’avais l’impression de détecter une certaine gentillesse, une certaine bienveillance, dans les yeux bleu foncé de cet inconnu affable Alors, s’il voulait engager la conversation, j’étais prêt.
« ‘Soir, j’ai dit.
— ‘Soir », a-t-il répété, à quoi il a ajouté : « Comment va ? »
C’était une de ces questions dépourvues de sens, qui n’appellent pas de vraie réponse en temps normal. Mais ce jour-là, au contraire, j’ai décidé d’y répondre sérieusement, au mépris des conventions.
« Eh bien, puisque vous me le demandez, ça ne va pas mal du tout. Les deux derniers jours ont été assez épuisants, à certains égards, mais finalement je dois dire que je suis en forme. Très en forme.
— Excellent. C’est ce que je voulais entendre.
— Vous êtes anglais, vous aussi, hein ?
— Ha ! Notre accent nous trahit ! Oui, nous sommes venus passer une quinzaine de jours ici. Ma femme est d’origine australienne, elle voulait renouer avec des cousins.
— C’est votre femme, là-bas ? j’ai demandé en désignant la jolie blonde sur les rochers, avec les deux fillettes pâles.
— Oui, c’est elle. »
J’ai regardé l’homme de plus près.
« Ça peut sembler bizarre à dire, mais nous nous sommes déjà rencontrés quelque part, si je ne m’abuse ?
— C’est ce que j’étais en train de me dire, figurez-vous. Je crois, oui, j’en suis sûr – tiens, je me rappelle même où.
— Alors là, vous êtes plus avancé que moi. Mais je vous en prie, ne vous formalisez pas, ce qui se passe, c’est que ces dernières semaines j’ai croisé tellement de gens…
— Ça n’est pas grave, je comprends, a dit l’homme. Du reste, “rencontrer” est un abus de langage. Nos chemins se sont croisés, vaudrait-il mieux dire. Nous ne nous sommes pas parlé.
— Où était-ce, alors ?
— Vous ne vous en souvenez vraiment pas ?
— Non, j’en ai peur.
— C’était à l’aéroport d’Heathrow, il y a presque deux mois. Vous étiez attablé dans un des cafés, et vous essayiez de boire un cappuccino qui était tellement chaud que vous n’arriviez même pas à tenir la tasse. Moi, j’étais assis à la table à côté, je m’envolais pour Moscou.
— Très juste ! Votre femme et vos filles étaient avec vous.
— Elles étaient venues me dire au revoir. »
Oui, je m’en souvenais très bien, à présent. C’était la seule rencontre que j’avais omis de mentionner à Lian, quand je lui retraçais l’histoire de mes dernières semaines. Je me rappelais avoir écouté la conversation de cette famille, et en avoir été passablement mystifié.
« Au fait, qu’est-ce que vous alliez faire à Moscou ? Il se trouve que j’ai entendu certaines de vos paroles, et il me semble qu’il était question… d’interviews ?
— Tout à fait. C’était un voyage de promotion. Figurez-vous que je suis écrivain.
— Ah, écrivain ! Tout s’explique, alors. » Je me suis dit que si Caroline était là, elle serait tout émoustillée de rencontrer un écrivain, un vrai. Moi, par contre, je ne dirais pas que la chose m’emballait. « Je vous connais de nom ? » j’ai demandé.
Il s’est mis à rire. « Bien sûr que non.
— Et qu’est-ce que vous écrivez, comme livres ?
— Des romans, surtout. De la fiction.
— Ah. Je n’en lis pas beaucoup, de fiction. Et vous travaillez à un livre, en ce moment ?
— Je suis en train d’en finir un, si vous voulez savoir. J’approche vraiment de la fin, à présent. »
J’ai hoché la tête d’une façon qui se voulait encourageante, et puis nous nous sommes tus.
« Il y a une chose que je me suis toujours demandée, chez les écrivains. Où allez-vous chercher vos idées ? »
Il m’a regardé avec une certaine surprise. Il était fort possible qu’on ne lui ait jamais posé la question.
« Hmm, c’est une question délicate. Parce qu’il est très difficile de généraliser, vous savez…
— Bon, mais ce livre que vous êtes en train de finir, par exemple ?
— Où est-ce que j’en ai trouvé l’idée, vous voulez dire ?
— Oui, si vous voulez.
— Bon, attendez que je réfléchisse. » Il s’est carré sur le banc en regardant le ciel. « Ça devient un peu difficile à se rappeler dans le détail… mais, oui, c’est ça ! Je peux vous dire exactement comment l’idée m’en est venue.
— Allez-y, je vous en prie.
— Eh bien, il y a deux ans, pour Pâques 2007, c’est-à-dire, je suis venu en Australie ; or un soir, nous dînions dans ce restaurant qui domine la baie, et il s’est trouvé que j’y ai vu une Chinoise avec sa fille, qui jouaient aux cartes à leur table. »
Je l’ai regardé, baba.
« Et je ne sais pas pourquoi, il a poursuivi, il y avait quelque chose de tellement touchant, chez elles, une telle intimité, une telle complicité… je me suis demandé quel effet ça ferait sur un homme dînant là en solitaire, qui entreverrait leur univers, et voudrait en faire partie. »
J’ai tenté de l’arrêter, mais il était lancé, à présent.
« Et puis, lors du même voyage, j’avais pris rendez-vous avec Ian – mon vieil ami de la fac de Warwick, qui enseigne aujourd’hui à l’ANU, à Canberra ; j’avais rendez-vous avec lui au salon de thé des Jardins botaniques de Melbourne, mais je ne m’étais pas rendu compte qu’il y avait deux salons de thé, et nous avons failli nous rater. Et je crois bien que c’est la combinaison de ces deux idées qui a donné naissance à mon livre. C’est souvent comme ça que les choses s’enclenchent. Deux idées qui viennent se… frotter l’une à l’autre. » Il s’est tourné vers moi. Je n’avais plus envie de l’interrompre, ayant quasiment, et pas pour la première fois de la journée, perdu l’usage de la parole. « Ça vous rappelle des souvenirs ? »
J’avais la gorge sèche.
« Je commence à me faire une idée, j’ai fini par dire.
— Et alors, quel effet ça fait d’habiter l’histoire de quelqu’un d’autre ?
— Je… il faut voir, j’ai répondu en pesant mes mots. Il va falloir que je m’y habitue, je crois. » Puis, le cœur en berne, connaissant d’avance la réponse : « Est-ce que par hasard les brosses à dents joueraient un rôle dans votre livre ? Et Donald Crowhurst ?
— C’est assez drôle, a dit l’écrivain, mais oui, en effet, il est question des deux. Je voulais que le récit tourne autour d’un objet domestique, d’un objet d’usage quotidien, qui n’inspire aucune réflexion sur ses implications politiques et environnementales. J’avais du mal à trouver l’objet adéquat, et c’est ma femme qui m’a suggéré les brosses à dents. Et puis, peu de temps après, je prenais un café à Londres avec mon amie Laura, et elle s’est mise à me parler de Tacita Dean, et de ses œuvres inspirées par Donald Crowhurst ; c’est aussi elle qui m’a révélé ce livre brillant de Nicholas Tomalin et Ron Hall. Donc vous voyez, pour répondre à votre question, en général, voilà comment ça se passe, les idées, les lieux, quand je les mets en résonance, d’autres aspects émergent. Des gens, pour être précis, des personnages. Ou bien, en l’occurrence (il m’a regardé droit dans les yeux), vous. »
Tout à coup, je me suis fait l’effet du héros d’un film d’espionnage de série B qui s’aperçoit qu’il vient de tomber dans le piège tendu par le méchant.
« Je vois… j’ai dit. Alors, c’est… moi, ça ? » Je jouais la montre, autant qu’autre chose. « Je ne suis donc qu’un sous-produit de votre imagination, c’est ça ? Eh bien, laissez-moi vous dire que ça ne va pas m’aider à remonter dans ma propre estime.
— Ne le prenez pas si mal : ce n’est pas pire que de découvrir que vous devez la vie à deux pubs proches l’un de l’autre et tous deux nommés le Rising Sun. Ou de savoir, d’ailleurs, que vous ne la devez qu’à la conjonction aléatoire – à un contre un milliard – d’un spermatozoïde de votre père et d’un ovule de votre mère. Sincèrement, Max, je dirais que votre existence a plus de sens que bien d’autres. »
Le ton de l’écrivain, pendant qu’il me disait tout cela, était difficile à jauger. Essayait-il d’être gentil avec moi, ou bien jouait-il au chat et à la souris en attendant de me donner le coup de grâce ?
J’ai regardé vers la plage. Ses filles avaient retiré leur robe et elles plongeaient à tour de rôle dans la piscine pour en ressortir aussitôt. Avec toute l’ampleur de la baie pour toile de fond, et les roses et les ors changeants des dernières braises du couchant, c’était un tableau ravissant. J’avais l’impression qu’il y avait des jours, des mois, des années, que Yanmei et sa petite camarade s’étaient baignées ici ; toute ma conversation avec Lian était désormais d’un autre âge.
« Vous voyez, j’avais planifié votre itinéraire dans les moindres détails, a dit l’écrivain avec un soupçon d’arrogance, m’a-t-il semblé. Il devait commencer le jour de la Saint-Valentin 2009. Et puis, quand je me suis aperçu qu’il vous faudrait arriver à Heathrow deux jours plus tard, et que je devrais m’y trouver moi-même ce matin-là, je me suis dit que ce serait bien d’aller vous apercevoir, au passage, en somme. Simplement pour vérifier si tout allait bien, quoi. Je me sens de lourdes responsabilités envers vous, moi.
— Et Fairlight Beach, à Sydney ? » Je commençais à saisir les cheminements de son esprit tortueux, à présent. « Je devine déjà que vous étiez ici le jour de Pâques avec votre famille, je me trompe ?
— Bien sûr que j’y étais. C’est vrai, hein, regardez cet endroit. C’est tellement beau, non, à cette époque de l’année, dans cette lumière ? C’est si beau, si triste, cette plage. Dès que je l’ai vue, j’ai su que la dernière scène du roman se passerait ici. »
J’étais anéanti. Ces mots résonnaient comme un glas.
« La dernière scène. Vous êtes vraiment si près de finir ?
— Je crois oui. Alors, ça vous a plu ? Je veux dire, ça vous a plu d’être dedans ? Quel effet ça vous a fait Max ?
— Je ne suis pas sûr que “plaire” soit le mot. Ça a été… une expérience, bien sûr. J’ai bien dû apprendre une ou deux choses en chemin.
— C’était l’idée. »
Quelle fatuité ! Je commençais à me dire que, sous ses dehors de courtoisie, ce type était bouffi de suffisance et d’autosatisfaction.
« Fabriquer des contes pour gagner sa vie, vous ne trouvez pas que c’est une activité peu reluisante ? » J’étais bien décidé à l’aiguillonner à présent. « Il faut voir les choses en face, vous n’êtes plus un perdreau de l’année. Pourquoi ne pas écrire quelque chose de plus sérieux ? De l’histoire, des sciences.
— Eh bien, c’est une question fort intéressante », a dit l’écrivain en se carrant sur le banc avec la posture et le ton du mandarin face à son amphithéâtre, « parce que vous avez tout à fait raison de juger que, d’une certaine manière, ce que j’écris n’est pas “vrai” objectivement. Mais moi, je me plais à penser qu’il est un autre type de vérité, plus universelle, euh… excusez-moi, vous allez où, comme ça ? »
Je m’étais dit que pendant qu’il discourait complaisamment j’allais en profiter pour me tirer en douce. Mon avion décollait à dix heures, après tout, et il fallait se présenter au check-in deux bonnes heures à l’avance.
« Mais c’est qu’il faut que j’y aille, à présent. Vous comprenez, j’ai un avion à prendre. »
L’écrivain s’est levé pour me barrer le passage.
« Je crois que vous n’avez pas compris, Max. Vous n’allez nulle part. »
À cet instant précis, sa femme est venue lui dire un mot.
« Tu ne pourrais pas faire sortir les petites de la piscine ? Papa a l’air un peu fatigué, je crois qu’il serait temps de rentrer.
— Oui, une minute, a-t-il répondu avec impatience.
— Tu parles encore à ton ami imaginaire ? » a-t-elle dit avec des sous-entendus désobligeants dans la voix, en se dirigeant vers la piscine pour prendre les choses en main elle-même.
Il s’est tourné vers moi.
« Je vous le répète, Max, vous n’allez nulle part, désolé.
— Il faut pourtant que j’attrape mon avion, j’ai dit avec un commencement de tremblement dans la voix. Il faut que je sois à Londres demain, je dîne avec Clive le soir, et puis mon père va revenir vivre à Lichfield, et on va s’occuper de la tombe de Maman.
— Mais l’histoire est finie, Max. »
Je l’ai regardé dans les yeux, et je n’y ai plus lu la moindre gentillesse. Il avait un regard de tueur en série.
« Ça ne peut pas être fini, j’ai protesté, je ne sais toujours pas comment ça finit.
— Facile, a dit l’écrivain, je vais vous le dire, moi, comment ça finit. » Il m’a fait un dernier sourire, navré mais impitoyable, et il a claqué dans ses doigts : « Comme ça. »
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Ce roman a été écrit en partie lors d’un séjour dans les Flandres, à la Villa Hellebosch, grâce au mécénat du gouvernement flamand dans le cadre du projet Résidences en Flandres, administré à Bruxelles par Het Beschrijf.
J’aimerais exprimer ici ma gratitude envers mon hôtesse Alexandra Cool pour sa prévenance et sa gentillesse. Tous mes remerciements aussi à Ilke Froyen, Sigrid Bousset et Paul Buekenhout, ainsi qu’à James Cañón, qui me fut d’excellente compagnie pendant mon séjour.
« La fosse aux orties » a été publié pour la première fois dans le recueil Ox-Tales : Earth, chez Profile Books au profit d’Oxfam. Grand merci à Mark Ellingham de chez Profile, et à Tom Childs de chez Oxfam pour leurs encouragements et leurs conseils inspirants.
Website : www jonathancoewriter com
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1 Le malentendu repose sur le nom du héros d’Updike, Rabbit, « lapin » en anglais. Les Garennes de Watership Down est un roman pour la jeunesse, qui met en scène des lapins. (N.d.T.)
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Jonathan Coe