La vie très privée de Mr Sim
Chapitre X
Le vendredi avait commencé dans un élan d’euphorie et d’optimisme rare ; il s’est achevé sur un cruel camouflet.
J’avais rendez-vous avec le médecin du travail à 10 h 30. J’ai pris le train de 8 h 19 à Watford Junction, et je suis arrivé en gare de Euston à 8 h 49, avec sept minutes de retard. J’avais choisi ce train parce que Trevor venait à Londres, lui aussi, et qu’il m’avait proposé qu’on prenne le petit déjeuner ensemble.
Nous nous sommes retrouvés dans un Caffè Nero de Wigmore Street. J’ai pris un panini œufs au bacon-champignons. Quand je l’ai commandé, le type du comptoir, qui était italien, m’a fait remarquer que « panini » était un pluriel, et que si je n’en voulais qu’un, alors il fallait dire « panino ». Il avait l’air d’y tenir, mais comme il me paraissait un peu dérangé, j’ai laissé glisser.
Pendant que nous mangions nos paninis, Trevor m’a appris une nouvelle intéressante et non sans incidence directe sur mon rendez-vous avec le médecin du travail.
Il se passait des choses chez Guest. David Webster, leur seul VRP à plein temps, allait prochainement donner sa démission, ayant été approché par un chasseur de têtes pour le compte de GlaxoSmithKline. Guest devrait donc bientôt passer une offre d’emploi pour le remplacer ; pourvu que je sache tirer mon épingle du jeu lors de mon voyage aux Shetlands, Trevor ne voyait pas pourquoi le poste ne me reviendrait pas de plein droit. Si j’ai bien compris, la décision finale leur reviendrait, à lui et à Alan Guest : que je fasse bonne impression sur Alan, et l’affaire était dans le sac.
De mieux en mieux, vraiment.
J’ai ruminé ces nouvelles sur les quelques centaines de mètres me séparant du magasin qui, six mois plus tôt encore, était mon lieu de travail. Le soleil avait fini par faire son apparition, et il ne semblait pas trop chimérique de croire le printemps au coin de la rue. Je me sentais marcher d’un pas plus léger, que je n’associais pas à nos latitudes. Non pas que j’appréhendais particulièrement de voir le médecin du travail, une dame avenante et policée, qui ne m’avait jamais traité autrement qu’avec sympathie et gentillesse. Nous nous étions rencontrés trois fois auparavant, la première vers la mi-août de l’année précédente. Quelques semaines plus tôt, Caroline était partie en emmenant Lucy. La chose couvait depuis longtemps, sans doute, mais quand même : le choc, la certitude abominable que ce que je redoutais le plus au monde s’était effectivement produit… enfin, ça m’a fichu à plat, mais alors complètement, avant qu’il soit longtemps. Je me suis battu une ou deux semaines, et puis un matin, au réveil, quand j’ai voulu me lever pour aller travailler, mon corps a tout bonnement refusé de bouger. J’éprouvais l’impression que je vous ai déjà décrite, comme dans ce film d’horreur que j’avais vu enfant, où un homme était prisonnier d’une pièce dont le plafond descendait inexorablement sur lui. Je suis resté toute la journée au lit, n’en sortant qu’à sept heures du soir, si je me rappelle bien, chassé par la fringale et un besoin pressant. Après quoi j’ai passé le plus gros de la semaine chez moi, essentiellement au lit, parfois avachi devant la télé, impossible de me traîner au magasin avant le vendredi après-midi, où ma chef m’a convoqué dans son bureau, et m’a illico envoyé voir Helen, le médecin du travail, pour la première fois. Peu après, j’ai consulté mon médecin traitant, et au début de l’automne, je prenais toutes sortes de pilules sans amélioration notoire. Ma vie ne rimait plus à rien, l’avenir était bouché. C’était certes le départ de Caroline et Lucy qui avait déclenché la crise, mais elle avait atteint un stade où tout, absolument tout, me déprimait. L’économie mondiale semblait au bord de l’effondrement, et s’il fallait en croire les manchettes apocalyptiques des journaux, les banques étaient à la veille de la faillite ; nous serions bientôt tous ruinés et ce serait la fin de la civilisation occidentale telle que nous la connaissions. Vrai ou pas, et qu’y faire, je n’en avais pas la moindre idée. Comme tous les gens que je connaissais, j’avais une lourde hypothèque, des crédits à la consommation considérables, et pas un sou de côté. Est-ce que c’était bien, est-ce que c’était mal, personne ne semblait en mesure de me le dire. Alors je restais vissé devant les journaux télévisés, sans rien y comprendre, sinon le climat d’anxiété et de désespoir que tout le monde semblait s’accorder à faire régner. À ce train-là, j’ai rapidement sombré dans une angoisse diffuse qui ne s’accordait que trop à mon inertie générale. Helen, le médecin du travail, m’a envoyé chez un psychiatre ; au bout de deux heures d’entretien, son diagnostic est tombé : j’étais dépressif. Je l’ai remercié pour cet avis, il a envoyé la note de ses honoraires au magasin, et je suis rentré chez moi. Des semaines ont passé, puis des mois. Je ne m’en sortais toujours pas, jusqu’au moment où, en ouvrant mes courriels, j’ai trouvé celui d’Expedia pour me rappeler mon départ en Australie, dans quelques semaines seulement – moi qui ne savais même pas que je partais ! Comme je l’ai dit, Caroline m’avait réservé ce billet à la veille de son départ. Dans l’état où je me trouvais, il faut avouer que la perspective de m’envoler pour l’Australie ne me souriait guère. Mais Helen était convaincue que ça me ferait du bien, et elle m’a encouragé à partir. Je suis donc allé à Sydney, j’ai vu mon père, et vous connaissez la suite. Du moins savez-vous ce que j’ai bien voulu vous dire.
Mon entretien avec Helen a duré vingt minutes.
Elle m’a rappelé que j’arrivais au terme des six mois de congé maladie à plein traitement, et elle m’a demandé ce que je comptais faire, et si j’étais prêt à reprendre mon poste. Je lui ai répondu que je ne voulais pas reprendre, sans rien lui dire de la nouvelle vie que j’envisageais comme VRP en brosses à dents car je jugeais plus prudent de garder la chose pour moi, en somme. Helen a eu l’air sincèrement navrée que je ne souhaite pas revenir au magasin. Ma chef le lui avait confié – et par écrit, encore –, j’étais de l’avis général un responsable du service après-vente de toute première classe ; ce serait une grosse perte pour la société. Je lui ai répondu que ma décision était prise, et qu’elle était irrévocable. Nous nous sommes serré la main ; elle a promis de mettre en route toute la paperasse nécessaire ; nous nous sommes dit au revoir.
J’avais bien pensé passer à mon ancien rayon, au quatrième étage, dire au revoir à mes ex-collègues, mais j’y ai renoncé, il risquait d’y avoir trop de moments de gêne, trop d’explications empêtrées. Mieux valait la rupture chirurgicale. Je suis descendu au rez-de-chaussée par l’escalator, et je suis sorti par l’une des grandes portes, au lieu de prendre celle du personnel. À dire le vrai, j’avais hâte d’être dehors.
La mère de Poppy habitait un quartier riche, celui qui a pour code postal SW7. J’avais tout l’après-midi devant moi, j’ai donc pris mon temps, et j’ai passé une heure ou deux à me balader dans ces rues d’un chic insolent et d’une opulence exorbitante. L’alignement des façades grandioses, hautaines et imperturbables dans ces rues géorgiennes disait clairement qu’il faudrait des années, des décennies, avant que la récession s’y fasse sentir. Ces gens s’étaient entourés d’un rempart de fric, qui n’était pas près de s’écrouler.
À quelques centaines de mètres de là, dans High Street Kensington, où j’ai passé le plus clair de l’après-midi, ce n’était plus la même aisance. J’ai compté une demi-douzaine de boutiques affichant leur fermeture définitive par des vitrines condamnées. Celles qui restaient faisaient le plus souvent partie de grandes chaînes nationales et internationales. Il fallait croire que les gens ne voulaient plus acheter de chaussures ni d’articles de papeterie, alors qu’ils manifestaient un appétit insatiable pour les téléphones mobiles et dépensaient allègrement 3,50 livres pour boire un café. Moi aussi, du reste : je suis entré dans un Starbucks pour commander un tall mocha au peppermint, avec, en guise de déjeuner tardif, un panini tomate-mozzarella. Le type qui m’a servi était un Asiatique, il ne m’a pas corrigé quand j’ai commandé ce panini. Tout en le mangeant et en buvant mon café, j’ai repensé à la décision que je venais de prendre. Avais-je fait une bêtise ? Les temps étaient incertains. Trevor m’assurait que les Brosses à Dents Guest avaient les reins solides, mais on voyait tous les jours la petite entreprise aller dans le mur. Mon grand magasin, au contraire, était une véritable institution, qui jouissait d’une fidèle clientèle, d’un nom reconnu partout dans le pays. Et moi je lâchais cette proie-là pour l’ombre d’une offre de poste permanent dans une société dont je savais trois fois rien. Mais j’avais confiance en Trevor. Et puis le salaire évoqué était supérieur à celui que je touchais actuellement. Difficile de prendre la bonne décision : trop d’inconnues.
Incapable de résoudre ces difficultés, je me suis mis à penser au voyage que j’allais faire dans un peu plus d’une semaine. Le détaillant auquel je rendrais visite était un pharmacien du village de Norwick, à la pointe septentrionale de Unst. Trevor avait déjà pris contact avec l’officine, on m’attendait. Si j’avais bien compris, leur faire acheter quelques-uns de nos produits ne serait guère qu’une formalité. Les jalons avaient été posés au téléphone, la négociation serait de pure forme. Trevor m’avait dit que ma tâche consisterait surtout à me détendre, à profiter du voyage, et à produire un journal vidéo aussi passionnant que possible. Le ferry quotidien quittait Aberdeen pour les Shetlands à cinq heures de l’après-midi, ce qui me laissait toutes sortes de possibilités. Si je voulais en avoir fini au plus vite, je n’aurais qu’à prévoir une seule étape et coucher le lundi soir entre Reading et Aberdeen. Un point de chute s’imposait : le comté de Cumbria. Je tenais là le prétexte rêvé pour aller voir Caroline, et peut-être même emmener Lucy dîner au restaurant (je doutais fort que Caroline veuille se joindre à nous). Il fallait d’ailleurs que je songe à acheter quelque chose à ma fille, quelque chose de joli, à lui apporter…
À propos d’apporter quelque chose, il ne fallait pas que j’oublie mes hôtes du soir. En quittant le Starbucks, je suis entré dans une boutique qui vendait des tablettes de chocolat à un prix prohibitif – des tablettes profilées, avec un conditionnement minimaliste, comme si les designers d’Apple s’étaient lancés dans la confiserie. J’en ai acheté une pour Poppy – fine plaque de chocolat au lait, subtilement veinée par la rencontre de deux essences, une claire, une foncée ; et puis j’ai décidé d’en prendre une de la même gamme pour sa mère. Je suis sorti de la boutique ravi de mes emplettes. C’est seulement plus tard, en retournant dans le SW7, que je me suis senti un peu bête. Je venais d’échanger vingt-cinq livres contre deux tablettes de chocolat. Est-ce que j’étais en train de perdre toute notion de la valeur des choses, comme les autres ?
« En tout cas, a dit Clive, l’une des choses dont nous sommes en train de prendre conscience, tous tant que nous sommes, c’est qu’un objet donné, une maison, mettons, ou », avec un coup d’œil dans ma direction, « une brosse à dents, n’a finalement aucune valeur en soi ! Sa valeur n’est que l’amalgame des diverses estimations de divers membres de la société à un moment précis. On est dans l’abstraction, l’immatériel. Et pourtant, ces entités absolument vides qu’on appelle les prix sont la base même de la société. C’est toute une civilisation qui est bâtie sur… sur du vent, en somme. Du vent, et rien d’autre. »
Il y a eu une courte pause.
« Pas très original, comme remarque, a dit Richard, en prenant une autre olive.
— Bien sûr que non, a répondu Clive, je n’ai rien prétendu de tel. Sauf que jusqu’à maintenant la plupart des gens n’avaient jamais vraiment pris la mesure des choses. Ils vaquaient à leurs occupations au fil des jours en partant du principe confortable qu’il y avait du solide et du réel derrière toutes nos actions. Or ce présupposé est devenu caduc. Et à mesure que le constat fait son chemin, toute notre vision des choses est remise en question. » Il a décoché un sourire de défi à Richard. « Certes, je comprends bien que dans votre domaine ça n’est pas un scoop. Ça fait des années que vous savez ce que les autres parviennent tout juste à mettre au jour. Par-dessus le marché, vous avez tiré un joli parti de cette avance, je dirais. »
Richard était dans la banque d’investissement, si j’avais bien compris. J’avais suivi d’une oreille distraite les explications. Il m’avait déplu d’instinct, sitôt présenté, et j’imaginais que l’antipathie devait être réciproque. On l’avait invité parce qu’il était le compagnon de Jocaste, la plus ancienne amie de fac de Poppy. Elle avait l’air tout à fait sympathique, cette Jocaste, mais il était clair qu’elle se proposait de monopoliser Poppy tout le dîner. Nous avions des cartons à nos noms, et le plan de table avait été établi selon des critères générationnels : moi, j’étais coincé en bout de table, avec les anciens – la mère de Poppy, qui s’appelait Charlotte, son oncle Clive et Richard ; ce type désagréable, qui était mon voisin, avait Jocaste en face de lui ; Poppy se trouvait à l’autre bout de la table, nous aurions difficilement pu être plus loin l’un de l’autre. J’avais Clive en face de moi, et je reconnais qu’il était aussi cordial et avenant qu’elle me l’avait décrit. Sa mère, je la trouvais impénétrable. Elle correspondait sans doute à ce que les vrais écrivains appellent une « belle femme », peut-être avait-elle même été une beauté dix ou quinze ans plus tôt. Il ne ressortait pas de sa conversation qu’elle travaillait, mais plutôt qu’elle avait du bien à titre personnel, cependant il était difficile d’en savoir davantage parce qu’elle parlait peu d’elle, préférant me mitrailler de questions sur les circonstances dans lesquelles j’avais rencontré sa fille, et (de façon oblique) sur mes intentions à son sujet. L’avoir pour voisine n’était pas une partie de plaisir. J’ai remarqué qu’elle buvait verre sur verre de rouge avant même les hors-d’œuvre, et j’étais tenté de faire comme elle : cette soirée s’annonçait moins distrayante que prévu.
« J’appelle ça un coup bas, Clive, a dit Jocaste en se cabrant à son dernier commentaire, on ne frappe pas un homme à terre.
— Un homme à terre ?
— Richard a perdu son emploi il y a deux semaines, lui a expliqué Poppy. Personne ne te l’a dit ?
— Ah bon ? Non, désolé, je ne savais pas.
— On m’a botté le train sans cérémonie, j’ai eu droit au carton avec mes affaires, et tout et tout. Enfin, ça n’était pas une surprise, je le voyais venir depuis des semaines. D’ailleurs, j’étais un des derniers à partir, dans mon service.
— Et vous étiez dans quel service ? a demandé Charlotte.
— À la recherche.
— Ah bon ? C’est curieux, pour une banque, d’avoir un service de recherche.
— Du tout. Cette banque-là possède même l’un des plus importants du genre.
— Mais qui sont les chercheurs qui y travaillent ? Des diplômés en économie, je présume ?
— Non, en général, non. Il y a pas mal de chercheurs en mathématiques pures, vous trouvez aussi des physiciens, plutôt du côté de la recherche fondamentale. Et puis un certain nombre d’ingénieurs, comme moi. Il faut au moins une thèse pour être pris. »
J’ai tenté vaillamment de mettre mon grain de sel dans la conversation, m’efforçant de comprendre à quoi un service de physiciens et d’ingénieurs pouvait servir dans une banque.
« Mais alors, qu’est-ce qu’on vous demandait au juste ? Vous conceviez des distributeurs de billets, c’est ça ? »
Jocaste a éclaté d’un rire débridé à ces mots. Richard s’est contenté de me répondre : « Mais non, mais non », avec le sourire le plus condescendant qui soit. J’ai dûment accusé le coup, mais Clive est venu à ma rescousse en bon petit soldat.
« Eh bien, qu’est-ce que vous faisiez, alors ? Vous savez, nous ne sommes pas tous des spécialistes de la banque. »
Richard a bu une gorgée de vin et, pendant un instant, on a eu l’impression qu’il délibérait pour savoir si la question méritait réponse. Enfin, il a dit : « Nous étions payés pour concevoir de nouveaux instruments financiers. Des instruments financiers ultra complexes et élaborés. Vous avez entendu parler de Crispin Lambert ?
— Bien sûr », a répondu Clive. (Je n’aurais pas pu en dire autant.) « Sir Crispin, je crois qu’il a été anobli, depuis sa retraite. Je viens de lire un article, pas plus tard qu’hier, où son opinion était citée.
— Ah ? Et qu’est-ce qu’il disait ?
— Euh, si j’ai bonne mémoire, il disait que le bon temps était de toute évidence révolu, mais que ce n’était la faute de personne, en fait – surtout pas la sienne ni celle de ses pareils –, et qu’il allait bien falloir qu’on s’habitue tous à se serrer la ceinture ; l’écran plasma, les vacances à Ibiza, il fallait oublier pour cette année. Il me semble qu’il était interviewé dans le living d’une de ses nombreuses résidences secondaires.
— Ironisez tant que vous voudrez, mais tous ceux qui connaissent quelque chose à l’histoire de la banque d’investissement chez nous savent que Crispin était un génie.
— Je n’en doute pas, a répondu Clive, mais n’est-ce pas des génies dans son genre qui nous ont fourrés dans le pétrin où nous sommes ?
— Quels sont vos liens avec lui, Richard ? a demandé Charlotte.
— Notre banque a racheté sa société de bourse dans les années quatre-vingt, et depuis son influence se manifeste sur tout ce qu’on a fait, à des degrés divers. Bien sûr, il était parti depuis quelque temps quand je suis entré, mais c’était encore une figure légendaire. C’est lui qui a fondé le service de la recherche. Il l’a monté à partir de rien.
— Et ces instruments financiers que vous fabriquiez, a dit Clive, ils forment la base de la plupart de nos hypothèques et investissements, c’est ça ?
— En très gros, oui.
— Et est-ce que de simples mortels comme nous y comprendraient quelque chose si vous nous expliquiez ?
— Sans doute pas.
— Eh bien, essayez quand même.
— Ça n’a aucun intérêt. Il s’agit d’un domaine hyperspécialisé. Ça ne vous avancerait à rien, je veux dire, si je vous racontais qu’une obligation complexe est une obligation combinant les caractéristiques d’un instrument de dette et d’un instrument de capital, qui porte l’intérêt au taux le plus bas entre le taux d’inflation indexé et l’écart entre les taux d’intérêt fixes pour une durée donnée afférent à des créances faisant l’objet d’un échange. »
Il y a eu un silence ébahi autour de la table. Richard s’est accordé un mince sourire de triomphe. « Et voilà. Ces dispositifs, mieux vaut les laisser aux gens qui les comprennent.
— Parmi lesquels ceux qui vendent ces produits ?
— Les commerciaux ? Hmm, ils étaient censés y comprendre quelque chose, évidemment, mais je soupçonne que c’était rarement le cas. Enfin bon, ça n’a jamais vraiment été notre problème.
— Ça n’était peut-être pas votre problème, j’ai dit, mais il ne faut pas être grand clerc pour se douter que vous couriez à la catastrophe. Comment voulez-vous qu’un commercial vende un produit qui lui échappe ? Et il ne suffit pas qu’il le comprenne, son produit, encore faut-il qu’il y croie. »
Il s’est fait un silence passablement surpris quand j’ai dit ça. Et pour le rompre, ou peut-être pour justifier mon intervention, Poppy a expliqué : « Max a beaucoup travaillé dans la vente, par le passé.
— Dans le secteur financier ? a demandé Jocaste.
— C’est curieux, a enchaîné Richard, je croyais vous avoir entendu dire à Clive que vous étiez dans la brosse à dents.
— Non, pas dans le secteur financier », j’ai avoué – j’aurais voulu être à des années-lumière de cette table. « Je… je vendais des produits de loisir pour enfants. Et maintenant, oui, je… je suis en train d’évoluer vers la brosse à dents, c’est exact. » Jocaste réprimait son fou rire à grand-peine ; Richard n’a rien dit, mais un tel dédain se lisait au coin de ses lèvres que j’ai dû ajouter : « Ça me passionne, figurez-vous. Ça ne va peut-être pas me rapporter trois cents K par an et des bonus de cinq cent mille livres, mais moi, au moins, je vends un produit de qualité. Sacrément bien conçu, fabriqué avec soin et non pas à la chaîne, dans une perspective de développement durable… » j’ai achevé dans un souffle, intimidé par les regards braqués sur moi. « Après tout, j’ai conclu un peu piteusement, on a tous besoin de brosses à dents, hein ? »
Clive s’est levé pour desservir. « Tout à fait, il a dit. On pourrait même soutenir qu’on en a davantage besoin que d’obligations complexes. »
Après qu’il a quitté la pièce, Charlotte a demandé à Richard : « Et alors, vous cherchez autre chose, en ce moment ?
— Non, pas dans l’immédiat. Il faut d’abord que je me récupère. On a de quoi voir venir un ou deux ans, et au pire, on pourra toujours vendre la Porsche. »
Jocaste lui a jeté un regard aigu, comme s’il venait de suggérer tranquillement qu’elle se prostitue. Poppy s’est mise à rire : « Mais vous ne la prenez jamais, de toute façon. Elle n’a pas bougé de devant chez vous depuis trois mois.
— On a peur de se faire souffler notre place de stationnement », a sifflé Jocaste, sans la moindre trace d’autodérision. Elle s’est levée pour aller aux toilettes.
Là-dessus, Richard m’a ouvertement tourné le dos pour entamer une longue conversation animée avec Poppy. À vrai dire, d’après ce que j’en entendais, il flirtait sans vergogne avec elle. J’avais remarqué que lui et Jocaste ne semblaient pas avoir grand-chose à se dire ; il n’était pas exclu que cette perte d’emploi et de statut mette leur relation à rude épreuve. Mais quel charme Poppy pouvait-elle bien trouver à ce rustre auto satisfait ? Je tendais désespérément l’oreille, mais entre Clive qui essayait d’engager la conversation sur Donald Crowhurst (« Poppy me dit que son histoire vous a enflammé l’imagination ? ») et Madame Mère qui babillait sur une amie qui venait d’acheter un cottage dans les Shetlands, je n’attrapais pas grand-chose. Pendant l’heure et demie qui a suivi, Poppy et moi n’avons pas eu l’occasion d’échanger un seul mot. Enfin, j’ai regardé ma montre, et je me suis aperçu que je ferais bien de partir si je voulais attraper le 23 h 34 pour Watford. Ce n’était pas le dernier, mais je n’avais pas envie de rentrer chez moi au milieu de la nuit, et puis, pourquoi se le cacher, la soirée n’était pas à marquer d’une pierre blanche.
« Accompagnez-moi à côté un instant, a dit Clive. J’ai des choses à vous donner, avant que vous partiez. »
Nous sommes passés dans la pièce à côté, un genre de salon-bureau. Charlotte occupait le troisième étage d’une demeure qui donnait sur un square privé, feuillu et serein. Nous étions peut-être dans une ancienne chambre ; il me semblait que l’appartement était grand pour une femme seule.
« Tenez, je vous ai apporté le livre, m’a dit fièrement Clive. Et le DVD. »
Il m’a tendu un vieil exemplaire relié du livre de Ron Hall et Nicholas Tomalin, L’Étrange Voyage de Donald Crowhurst. Avec le DVD Deep Water, long documentaire que l’on venait de tourner sur le sujet.
« Ça va vous plaire, m’a-t-il promis. Plus on en apprend, plus l’histoire fascine.
— Merci. Dites-moi comment je peux vous les rendre. Par l’intermédiaire de Poppy, peut-être ?
— Ou sans intermédiaire, si vous préférez. » Il m’a tendu sa carte, qui donnait son adresse professionnelle à Lincoln’s Inn Fields. Je ne savais même pas qu’il était avocat. « Envoyez-moi donc un mail, par exemple, racontez-moi ce que vous pensez du film.
— Oui, j’ai dit pour la forme. Je n’y manquerai pas. »
Il a hésité ; il était clair qu’il allait ajouter quelque chose de plus personnel.
« Poppy m’a dit que… » il a commencé, en ménageant un silence pendant lequel je me suis demandé ce qu’elle avait pu lui dire de moi au juste. Peut-être lui avait-elle confié qu’elle me trouvait follement attirant, mais avait du mal à le reconnaître, à cause de la différence d’âge ? « Poppy m’a dit que vous étiez en congé pour dépression.
— Ah, c’est ça. » Curieux comme ce détail semblait me poursuivre. « Oui, mais je crois… je crois que je suis tiré d’affaire à présent.
— Tant mieux, je m’en réjouis, m’a dit Clive avec un sourire plein de gentillesse. Mais tout de même, vous savez, ça prend du temps, ces choses-là. Et je pensais à votre voyage dans les Shetlands…
— C’est sans doute tout à fait ce qu’il me faut. Ça va me sortir de moi-même.
— Sans doute. Mais vous serez bien seul, là-haut. Loin de tous les gens que vous connaissez.
— Non, ça ira très bien. J’ai même hâte d’y être.
— Tant mieux, j’en suis ravi. » Il m’a donné une petite tape dans le dos en disant, de manière assez inattendue : « Prenez soin de vous, Max. » Mais ce qui m’intéressait bien davantage, c’est que Poppy venait d’apparaître à côté de lui, et qu’elle avait enfilé son manteau.
« Je me disais que j’allais vous raccompagner à la gare, m’a-t-elle annoncé. On n’a pas trop eu l’occasion de se parler, hein ? »
Nous nous sommes dirigés côte à côte vers la station South Kensington ; je rayonnais de bonheur. Elle avait pris la peine de me tenir compagnie. Nous marchions si près l’un de l’autre que nous étions tout le temps sur le point de nous tamponner : tout semblait obéir à une logique parfaite. J’avais l’impression que tout ce qui m’était arrivé depuis que je l’avais rencontrée ne menait qu’à un instant crucial, lourd de sens, et désormais imminent. Encore quelques pas et nous passerions sous l’arcade marquant l’entrée du métro ; alors, il serait temps ; temps de faire ce que j’avais espéré faire toute la soirée.
« Bon, m’a dit Poppy allègrement quand nous sommes arrivés. Ça m’a fait plaisir de vous voir, Max. Je pars demain pour Tokyo, si je trouve un vol, bien sûr ; mais… bonne chance dans votre virée aux Shetlands, si je ne vous revois pas avant. Et merci pour le chocolat. »
Elle s’est dressée en me tendant la joue. J’ai pris ses deux joues dans mes mains, j’ai levé son visage vers moi avec décision, et je l’ai embrassée sur la bouche. Le baiser a duré une ou deux secondes, peut-être, et j’ai senti ses lèvres se raidir et se dérober. Elle a reculé violemment.
« Hmm… pardon ? a-t-elle dit en s’essuyant la bouche. Qu’est-ce qui vous a pris, au juste ? »
À ce moment-là, j’ai remarqué que les passants nous regardaient avec une curiosité amusée. Ou plus exactement qu’ils me regardaient, moi. Tout à coup, je me suis senti très bête, et très vieux.
« Ça n’était pas… ce que vous attendiez ? »
Sur le moment, elle n’a pas répondu ; elle a reculé de quelques pas, et m’a jeté un regard incrédule. « Il vaut mieux que je m’en aille, je crois, a-t-elle dit.
— Poppy… j’ai commencé, mais je ne trouvais pas mes mots.
— Écoutez, Max. » Elle s’est rapprochée un peu ; c’était déjà quelque chose. « Vous ne comprenez donc pas ?
— Comprendre ? Comprendre quoi ?
— La raison de ce soir, le but du jeu ? »
J’ai froncé les sourcils : qu’est-ce qu’elle racontait ?
« Max… » Elle a poussé un petit soupir de découragement. « Vous avez vingt ans de plus que moi. Comment voulez-vous qu’on… forme un couple, vous et moi ? Vous avez l’âge d’être… »
Elle a laissé sa phrase en suspens, mais il n’était pas difficile de la compléter, même pour un benêt dans mon genre.
« D’accord, je vois, je comprends. Bonne nuit, Poppy. Merci de m’avoir accompagné à la gare.
— Je suis désolée, Max.
— Il n’y a pas de quoi. Ne vous en faites pas, je comprends, à présent. C’était gentil, comme idée. Et votre mère est une femme tout à fait séduisante. Charmante, même. C’est juste que… elle n’est pas mon genre, malheureusement. »
Elle a peut-être tenté de me répondre, je ne sais pas. J’ai tourné les talons et sans regarder derrière moi j’ai descendu l’escalier qui mène au portillon. J’avais les joues en feu, des larmes d’humiliation me piquaient les yeux. Je les ai essuyées du revers de ma manche de veste, en fouillant dans ma poche pour trouver ma carte de transport.
On pourrait croire que j’avais touché le fond. Et pourtant, non. Sous le coup d’une bizarre pulsion masochiste, j’ai relevé mes courriels au nom de Liz Hammond, et j’ai vu que Caroline m’avait envoyé un message accompagné de la pièce jointe demandée, la dernière nouvelle qu’elle avait écrite. Ça s’appelait La Fosse aux orties.
Je vous jure que quand j’ai vu ce dire mon cœur s’est arrêté de battre quelques secondes. Elle ne pouvait pas avoir fait ça, quand même ? Elle n’avait pas raconté cet épisode-là ?
Le temps que la nouvelle sorte de l’imprimante, je suis allé me verser un verre. Il n’y avait pas grand-chose à boire, chez moi ; j’ai dû me contenter d’une vodka. J’avais les mains qui tremblaient. Pourquoi m’imposer encore cette épreuve après les circonstances abominables dans lesquelles nous nous étions quittés, Poppy et moi ? Ne me suffisait-il pas que cette soirée sur laquelle j’avais placé (à tort) tant d’espoirs se soit terminée en catastrophe ?
Rien à faire ; incapable de résister à la curiosité morbide, je suis allé m’installer au salon en traînant les pieds, vodka dans une main, feuillets imprimés dans l’autre – une dizaine de feuillets A4. Je me suis laissé tomber sur le canapé Ikea couleur chocolat, j’ai lancé un regard torve au sous-verre de Caroline, Lucy et leur sapin, qui me considérait, narquois, sur la cheminée, et puis j’ai commencé à lire. Commencé à lire sa version écrite à la troisième personne pour lui donner de la « distance objective », s’il vous plaît – de ce qui s’était passé lors de nos vacances familiales en Irlande, cinq ans plus tôt.
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