La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 24 sur 28

Pages du PDF

La vie très privée de Mr Sim

L’AIR Le Soleil Levant

L’AIR

Le Soleil Levant

 

Juin 1987

La semaine dernière, il m’a fallu me rendre sur le Strand, dans le centre de Londres, pour achever les démarches relatives à mon départ en Australie. À présent, d’ici quelques jours, je quitterai enfin ce pays, pour n’y plus jamais revenir peut-être. En attendant, ma virée à Londres a remué certains souvenirs particulièrement puissants, que je me sens obligé de coucher sur le papier avant de partir.

Ces formalités à la Maison de l’Australie m’ayant pris moins longtemps que prévu, je me suis retrouvé avec l’après-midi devant moi, et j’ai décidé d’aller me promener dans la City – ne serait-ce qu’en souvenir du bon vieux temps. J’avais pris mon appareil photo, mon fidèle Kodak Retina Reflex IV acheté dans les années soixante, et qui n’a encore jamais raté un cliché, car je souhaitais fixer sur la pellicule ces lieux jadis si familiers, à supposer qu’il en restât trace.

Tout en arpentant Fleet Street sous un soleil de plomb, Ludgate Hill dans l’ombre oblongue de la cathédrale Saint-Paul, puis Cheapside jusqu’à apercevoir le portique massif de la Banque d’Angleterre elle-même, je réalisais que je n’avais pas marché dans ces rues depuis presque trente ans, vingt-sept pour être précis. Tout avait changé depuis. Tout. La vieille City, centre de mon univers pendant quelques mois intenses et troublants vers la toute fin des années cinquante, avait connu une révolution que cette époque reculée appelait déjà de ses vœux. C’était une révolution dans l’architecture, dans la mode et, à présent, enfin, dans les pratiques professionnelles. Tous les beaux édifices anciens se dressaient encore dans leur arrogance, le Guildhall, Mansion House, le Royal Exchange et St Mary-le-Bow, mais il était venu se ficher entre eux des douzaines de tours, certaines datant des obscurantistes années soixante, d’autres âgées d’un an ou deux à peine, acrobatiques, fuselées et étincelantes, à l’image de la décennie que nous avions l’honneur et l’avantage de vivre. Les hommes (on voyait encore peu de femmes, malgré tout) portaient le complet, mais ces complets m’ont paru plus anguleux, plus agressifs que dans mon souvenir, et pas un seul chapeau melon alentour. Quant aux pratiques professionnelles, tout se passait sur écran, à présent, s’il fallait en croire ce qui se disait. Les rendez-vous, les poignées de main chaleureuses sur le parterre de la Bourse appartenaient désormais au passé. Finies les transactions esquissées au Gresham Club, entre porto et cigare ; finis les potins financiers échangés sur le mode feutré entre gens policés au George and Vulture. Apparemment, les traders déjeunaient désormais rivés à leur bureau – de sandwiches enrobés de cellophane, livrés par des traiteurs à des prix exorbitants – sans quitter de leur regard fixe l’écran où les chiffres clignotaient en permanence pour annoncer profits et pertes, du matin de bonne heure au soir tard. Quel rôle aurais-je pu jouer, moi, si j’étais arrivé avec mes vingt et un ans et mon ignorance dans ce nouveau monde à l’impatience frénétique ?

Car je n’avais que vingt et un ans quand je suis arrivé à Londres. Ça se passait au cours des dernières semaines de 1958. N’ayant pas fait d’études supérieures, pendant deux ans je m’étais terré dans l’anonymat fastidieux d’un emploi de bureau subalterne à Lichfield ; mais une pulsion rebelle latente – ma juvénile horreur, sans doute, à l’idée d’étouffer ainsi à vie – avait fini par me propulser loin de la sécurité de ma ville natale et de la maison paternelle pour m’expédier à Londres, y chercher fortune, comme dit le cliché, ou, sinon fortune, du moins quelque chose de plus fumeux et fuyant encore : ma vocation, ma destinée. Car, sans en parler à ma famille (pas davantage que je n’en aurais parlé à mes amis si j’en avais eu), je m’étais mis à écrire. Écrire ! Une prétention pareille n’aurait jamais été tolérée si mes parents en avaient eu connaissance. Mon père m’aurait moqué impitoyablement, surtout s’il avait su que mon instinct me portait vers la poésie, et pis encore la poésie moderne, cette aberration culturelle apparemment informe et absurde que détestaient par-dessus tout les classes laborieuses aux goûts conventionnels. Lichfield, berceau de Samuel Johnson, n’était guère un lieu propice au poète en herbe dans les années cinquante. Tandis que Londres, s’il fallait en croire les rumeurs, regorgeait de poètes. Je me figurais les longues conversations copieusement arrosées, dans des petits studios des faubourgs sud ; les soirées enivrantes à écouter des lectures de poésie dans l’atmosphère bohème et enfumée des pubs de Soho. Je m’imaginais une vie bien à moi, où il me serait possible de déclarer solennellement : « Je suis poète » sans encourir l’incrédulité ou la dérision.

J’ai une longue histoire à coucher sur le papier ; il faut que j’avance. Sans trop de difficultés, j’ai trouvé une chambre dans une maison en colocation près du cimetière de Highgate, puis, par les petites annonces du London Evening News, un emploi temporaire de coursier chez Walter, Davis et Warren, courtiers en bourse. Leurs bureaux se trouvaient dans Telegraph Street, et l’essentiel de mon travail consistait à acheminer du courrier en mains propres, entre la Chambre de compensation et les sociétés de bourse de Blossoms Inn ; ce système permettait d’enregistrer transferts de fonds et chèques dans la journée. (Ce ne serait plus nécessaire aujourd’hui, avec les fax et les transferts électroniques.) J’avais droit à une heure de pause-déjeuner, entre treize et quatorze heures, et je la prenais le plus souvent chez Hill’s, un restaurant à l’ancienne mode, près du métro Liverpool Street, dans la City. Si l’on n’était pas rebuté par les céramiques vertes des murs qui lui donnaient un peu l’aspect de toilettes publiques, on pouvait y manger un pâté en croûte bœuf-rognons accompagné de purée et suivi d’un crumble aux pommes pour à peine une demi-couronne.

Manger seul dans un lieu public est chose inconfortable. Je n’avais pas d’amis dans la City, ni ailleurs dans Londres, du reste, et donc personne avec qui bavarder à table. Par conséquent, en général, j’emportais un livre, d’ordinaire un mince volume de poésie contemporaine, vraisemblablement emprunté à la bibliothèque de Highgate. Le restaurant était bondé, et aux tables de six il n’était pas rare de se retrouver avec cinq inconnus. Un jour, début janvier 1959, je levai les yeux de mon livre – Quatre Quatuors de T.S. Eliot – pour découvrir un barbu à peu près de mon âge qui me dévisageait avec intensité. Sa fourchette en suspens au-dessus de son assiette de foie de veau aux oignons, il restait les yeux rivés sur moi au lieu de manger, et se mit à déclamer, d’une voix forte et parfaitement modulée :

Le temps présent comme le passé

Sont peut-être présents dans le futur

Et le futur présent dans le passé.

Si tout temps n’est qu’un éternel présent

Il s’ensuit que le temps n’admet pas la rédemption.

Nos voisins de table nous regardèrent d’un air passablement ébahi. L’un d’entre eux émit peut-être même un claquement de langue réprobateur. Adresser la parole à un inconnu, à haute et intelligible voix, dans un lieu public, et avec une phraséologie aussi baroque, c’était indubitablement une grave entorse au protocole de la City. Pour ma part, j’en restai coi.

« Dites-moi, est-ce que vous tenez Mr Eliot pour un génie, poursuivit ma nouvelle connaissance sur un ton insolent, ou bien pour un escroc et un imposteur de la plus belle eau ?

— Je… je ne sais pas, bredouillai-je. Ou du moins, si (recouvrant un peu d’assurance), à mon avis – et pour ce qu’il vaut – c’est… c’est le plus grand poète vivant. De langue anglaise, j’entends.

— À la bonne heure. Je me réjouis d’avoir pour commensal un homme de goût, un homme raffiné. »

Il me tendit la main, que je serrai. Puis il se présenta. Il se nommait Roger Anstruther. Nous avons encore parlé de T.S. Eliot quelque temps, avec des incursions dans l’œuvre d’Auden et dans celle de Frost, cependant ce qui me reste surtout de cette première conversation n’est pas sa substance, mais l’étrange effet électrisant que me faisait la présence de cet homme singulier et impérieux. Ses cheveux tiraient sur le roux ; sa barbe était drue, quoique taillée très ras ; et si la sobriété de sa vêture proclamait sans équivoque qu’il appartenait à la faune professionnelle du Square Mile, un mouchoir jaune à pois bleus dépassant de sa poche de poitrine dénotait une élégance toute personnelle, pour ne pas dire affectée.

Brusquement, à deux heures moins le quart, il se leva d’un bond en regardant sa montre.

« Eh bien, me dit-il, on joue Fauré au Wigmore Hall, ce soir. Le Quatuor en mi mineur, entre autres. J’ai pris deux billets au premier rang, et j’ai l’intention de m’abîmer dans les délices nébuleuses de l’introspection française. Voici le second billet. Rendez-vous au Cock and Lion à sept heures, c’est tout près de la salle. Si vous arrivez avant moi, je prends un grand gin-tonic, avec de la glace. »

Il me serra la main de nouveau, il jeta sur ses épaules un long pardessus en cachemire noir, et il sortit avec panache. Je le suivis du regard, bouche bée. Mais une fois revenu de ma surprise, je me sentis surtout palpiter, délirer de bonheur.

Faut-il le dire, Roger Anstruther n’avait rien de commun avec quelque homme que j’aie pu croiser au cours de ma courte vie étriquée.

C’était un passionné de musique et, sans qu’il fût lui-même instrumentiste, sa connaissance du répertoire classique, depuis le baroque jusqu’à nos jours, était sans faille, parfaitement maîtrisée. Mais il savait également discourir avec une autorité absolue sur toutes les autres formes d’art. Architecture, peinture, théâtre, roman – il ne semblait pas exister une seule œuvre qu’il n’ait lue, entendue, vue, et qui ne lui ait donné à réfléchir. Pourtant, il n’avait qu’un an de plus que moi. Comment avait-il acquis un tel savoir, une telle expérience – une telle assurance, aussi, naturellement – en si peu de temps ? L’écart entre nous, magnifié par son verbe grandiloquent, professoral, parfois arrogant, voire carrément terroriste, aggravait comme jamais mon sentiment d’insularité, de provincialisme, d’inculture.

Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que commença ce que je tiens pour ma véritable éducation. À partir de ce jour-là, Roger et moi sommes sortis quasiment tous les soirs. Concerts symphoniques au Royal Festival Hall, théâtre d’avant-garde dans Soho et Bloomsbury, peinture à la National Gallery, à Kenwood House, lectures de poésie dans les sous-sols aveugles ou le premier étage de pubs minables à Hampstead. Et quand nous ne trouvions rien à nous mettre sous la dent, nous nous contentions d’arpenter les rues, le dédale des ruelles désertes de Londres, jusque tard dans la nuit, Roger me désignant au passage un détail architectural singulier, un édifice extravagant, un repère oublié auquel s’attachait quelque obscur fragment de l’histoire de Londres. Là encore, son savoir semblait inépuisable. Il était enthousiaste, buté dans ses opinions, fascinant, infatigable, exaspérant, le tout à parts égales. Frivole et charmant à ses heures, il se montrait parfois impatient et cruel. Il me dominait complètement. C’était un rapport qui nous comblait tous deux – au début.

Le plus souvent, nos soirées commençaient au sortir du travail, dans un pub nommé le Rising Sun, près de Smithfield Market, à Cloth Fair. En général, j’arrivais le premier, peu après cinq heures, et je lui prenais son gin tonic en l’attendant. J’avais découvert qu’il travaillait à la corbeille, mais pas au poste prestigieux que je lui aurais prêté. Il était ce qu’on appelait un « bouton bleu », c’est-à-dire qu’il occupait le bas de l’échelle boursière. Au fond, il était coursier, comme moi, à ceci près qu’il se trouvait sûrement plus proche du centre nerveux que je ne le serais jamais. Les hommes qui effectuaient véritablement les transactions, on les appelait les contrepartistes ou jobbers ; n’ayant pas le droit de traiter directement avec le public, ils obéissaient aux ordres des courtiers, dont beaucoup avaient de petits bureaux (les « boxes ») sur le pourtour de la corbeille. Les boutons bleus faisaient le lien entre les courtiers et les jobbers –, ils portaient les messages, relayaient les instructions et, pendant les heures d’ouverture du marché, ils étaient chargés de toute besogne que leur assignait le jobber, fût-elle triviale ou extravagante. Je ne pouvais m’empêcher de considérer que pour un homme comme Roger, avec son intelligence hors du commun (ainsi pensais-je alors) et ses hautes ambitions, cet emploi avait quelque chose de dévalorisant.

« Bah, je ne ferai plus ça très longtemps », me dit-il un soir, devant un verre au Rising Sun où montaient les vapeurs de tabac tandis que dehors la bise de janvier soulevait sans désemparer des tourbillons de neige. « Ma désillusion vis-à-vis du monde de la finance est pour ainsi dire parachevée. »

De bien grands mots, penserez-vous, pour un garçon de vingt-deux ans. Mais Roger ne s’exprimait jamais sur un autre ton.

« J’ai toujours su que la Bourse serait un endroit effroyable, poursuivit-il, mais j’avais de même observé que ceux qui y travaillent, tout en étant ennuyeux à périr, sans exception, ne donnaient jamais l’impression d’être à court d’argent. Certes, beaucoup ont hérité de Papa-Maman. La plupart des courtiers sont passés par Eton, et la moitié des jobbers aussi ; ces écoles-là, nous savons tous ce que ça coûte. Mais quand même, ils font profession de s’ouvrir à des étudiants issus des lycées publics, comme moi ; et je me suis dit que si j’arrivais au moins à me faire une idée des masses d’argent qui passent d’une main à l’autre, alors je finirais bien par en récupérer au passage. Mais, sur ce point, je crois que j’ai été naïf. En outre, je n’ai pas le tempérament adéquat. Je n’aime pas assez l’argent pour passer ma vie à y penser. C’est en quoi je diffère de Crispin, vois-tu. »

Crispin Lambert, je le savais, était le jobber pour qui (avec qui, préférait-il dire) Roger avait mission de travailler.

« Tu t’entends bien avec lui ? demandai-je.

— Oh, pas trop mal. C’est plutôt un type bien, à l’échelle de la canaille boursière. Mais c’est un pur produit du système, au fond. Le charme personnifié, en apparence. Si tu le rencontres, tu penseras que tu n’as jamais vu un type aussi cordial ; mais ce n’est qu’un masque qui cache sa rapacité absolue. Il aime l’argent au-delà de tout, il en veut, et il ne reculera devant aucun moyen à sa disposition pour en avoir. C’est ce que j’entends quand je dis que ces gens sont ennuyeux à périr. Pour moi l’argent est un moyen. Si j’en avais, je voyagerais. Je découvrirais le monde en grande pompe. Il ne me déplairait pas de m’offrir de bonnes places à l’opéra. D’acheter un ou deux Picasso. Mais Crispin et ses semblables voient l’argent comme une fin en soi. Leurs aspirations ne vont pas au-delà. Et pour moi, je regrette, c’est une vision du monde dépourvue d’intérêt. Creuse, superficielle, sans rien derrière. Parce que, enfin, qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête de ces gens ? Quelle vie intérieure ont-ils ?

— Il n’a pas, je ne sais pas, des passe-temps, des marottes, des distractions ?

— C’est un fou de chevaux, reconnut Roger. Il étudie assidûment les journaux de turf, il connaît de nom tous les entraîneurs de toutes les écuries d’Angleterre. Mais je ne suis pas certain qu’il en tire plaisir. Il parie pour gagner, c’est tout. Tu vois, on en revient toujours à l’argent. »

Le hasard voulut que je rencontre effectivement Crispin Lambert quelques semaines plus tard. Mes rapports avec Roger connaissaient déjà à divers égards une évolution infime mais inquiétante. D’abord, j’avais découvert à mes dépens sa propension, pour ne pas dire sa délectation, à provoquer des situations embarrassantes. Nous étions allés voir une création de Titus Andronicus en costumes contemporains, située intégralement dans les bureaux des HLM de Stockton-on-Tees. Cette innovation avait reçu un accueil assez favorable dans la presse, mais il était manifeste qu’elle laissait Roger de marbre. Au bout d’une vingtaine de minutes, il se leva et clama d’une voix forte : « Mesdames et messieurs, je vois que nous sommes menés en bateau par une bande de rustres sans talent. Ces crétins sont en train de profaner notre plus grand dramaturge, et je refuse d’entrer dans leur jeu une minute de plus. Je m’en vais donc promptement quitter ces lieux au profit du pub le plus proche : qui m’aime me suive. Viens, Harold. » Il portait pour la circonstance, et comme souvent, une cape noire doublée de soie, dans laquelle il se drapa avec panache, avant d’enjamber tant bien que mal les spectateurs de sa rangée en me traînant à sa suite, sous le regard outré de tous, acteurs compris. J’avais beau m’effacer volontiers devant lui et lui faire allégeance en toute circonstance, j’en fus profondément mortifié. À la pensée de ces centaines de paires d’yeux fixées sur nous, le rouge me montait aux joues, tandis que Roger, au contraire, devait savourer cet instant. Il n’aimait rien tant qu’être le centre de l’attention. Un peu plus tard, au pub, il en rit de bon cœur : « Il fallait bien que quelqu’un démasque ces imbéciles. Tout le monde serait resté là vissé sur sa chaise, comme des moutons hypnotisés. » Puis, s’apercevant que tout cet épisode m’avait contrarié et gêné, il se mit en devoir de me tancer pour ma pusillanimité. « Tu manques de cran, Harold, me dit-il, tes inhibitions te réduisent à la lâcheté, non seulement tu as peur de dire ce que tu penses, mais tu refuses de réfléchir à ce que tu penses, justement. On dirait que tu fais tout pour préserver l’ordre établi. Cette attitude risque fort de ne te mener nulle part, malheureusement. »

Ce sentiment devait s’exprimer à plusieurs reprises au cours de notre amitié. La suivante survint après que j’eus commis l’erreur de lui faire voir quelques-uns de mes poèmes, geste présomptueux de ma part qui nous mena à la pire soirée que nous ayons passée ensemble, la première qui m’ait passagèrement donné à croire que je le haïssais à mort. Comme d’habitude, nous étions au Rising Sun, attablés depuis plus d’une heure et demie, et il me faisait un cours sur d’antiques rituels païens en Angleterre (la dernière passion en date de cet esprit volatil et inconséquent) sans avoir glissé la moindre allusion au précieux manuscrit que je lui avais remis sous pli discret : une enveloppe en papier kraft, de format A4. Enfin, à la faveur d’un bref interlude dans son monologue, je lâchai, à bout de patience et au comble de la curiosité :

« Tu les as lus ? »

Il hésita, fit tourner son gin dans son verre.

« Oh oui, soupira-t-il enfin, oh que oui, je les ai lus. »

Le silence qui suivit me parut durer une éternité.

« Et alors ? Qu’est-ce que tu en as pensé ?

— J’ai pensé… j’ai pensé qu’il valait sans doute mieux que je ne t’en parle pas, en somme.

— Je vois, répondis-je, sans rien voir du tout, mais profondément blessé cependant. Tu n’as rien à m’en dire ?

— Oh, Harold, à quoi bon ? souffla-t-il dans un gros soupir. Tu n’as aucune poésie en toi, voilà. Aucune poésie dans ton âme. L’âme d’un poète flotte, elle est aérienne. Toi, tu es cloué à la terre. Tu es de la terre. »

Il me considérait presque avec gentillesse, en disant ces mots, et il me serra la main avec force. Ce fut un instant extraordinaire. Alors que nous nous fréquentions depuis des semaines, c’était notre premier contact physique ; il m’envoyait une décharge d’allégresse dans tout le corps, je crus sentir mon sang frémir dans mes veines, comme si un circuit venait enfin d’être rétabli. Et pourtant, en même temps, j’éprouvai une répulsion absolue. J’étais tellement furieux de son rejet, du souverain mépris où il tenait manifestement mes essais poétiques ! Incapable d’articuler un mot, je dégageai ma main avec brusquerie au bout d’une ou deux secondes seulement.

« Je vais chercher à boire », dit-il en se levant. Je fus certain d’apercevoir une lueur de malice démoniaque dans ses yeux quand il se retourna pour me lancer négligemment par-dessus son épaule : « La même chose ? »

J’étais sous la coupe de Roger. Pour cruel qu’il ait pu être envers moi, je ne pouvais échapper à son emprise. Je m’étais fait très peu d’autres amis à Londres ; en outre, il avait une personnalité tellement plus forte que la mienne que j’acceptais ses critiques les plus sévères en les croyant fondées. Nous avons poursuivi notre programme de plaisirs et d’enrichissements culturels. Mais il ne m’a pas repris la main, pas avant longtemps.

Parmi les sujets récurrents dans nos conversations, il y avait le projet de faire un grand voyage ensemble, un de ces jours, en France et en Allemagne puis en Italie, de visiter Florence, Rome et Naples, et de voir les splendeurs du monde antique. Comme tous les projets de Roger, c’était une entreprise grandiose. Pas question de se contenter d’un petit aller-retour en train. Il y avait d’innombrables lieux à visiter en allant vers le sud ; il commençait même à parler de rentrer par les rivieras, l’italienne puis la française, avec un crochet éventuel par l’Espagne. Si l’on voulait bien faire les choses, ce périple prendrait des mois et coûterait des centaines de livres. Donc, l’obstacle principal à son projet, obstacle tout à fait prévisible, et apparemment insurmontable, était une cruelle absence de fonds.

Un embryon de solution se présenta pourtant au mois de mars, en début de soirée, alors que nous nous dirigions vers le bar du Mermaid Theatre dans l’idée d’y boire un verre et peut-être de voir le spectacle ensuite. Comme nous déambulions dans Carter Lane, nous croisâmes la haute silhouette d’un gentleman de la City, costume à fines rayures et chapeau melon. Roger s’arrêta net et le suivit du regard.

« C’est Crispin, me dit-il. Viens, allons lui dire un mot ; je vais te présenter.

— Il va être content de nous voir ? demandai-je, vaguement nerveux.

— Horrifié, je pense. Ça n’en sera que plus drôle. »

Crispin venait de s’engouffrer dans un pub qui s’appelait aussi le Rising Sun, bien qu’il fût situé à un kilomètre seulement de notre QG à Cloth Fair. Nous le trouvâmes au bar, penché sur les feuillets de Sporting Life, où il s’absorbait.

« Bonsoir, Mr Lambert, dit Roger avec une déférence que je ne l’avais jamais vu manifester envers personne.

— Roger ! s’exclama l’autre, qui sursauta en levant les yeux. Bonté divine ! Je ne savais pas que ce pub faisait partie de vos abreuvoirs.

— Parmi tant d’autres, Mr Lambert, parmi tant d’autres. Permettez-moi de vous présenter mon ami, Harold Sim.

— Enchanté, naturellement », dit Crispin en me gratifiant d’une poignée de main tiède. Il hésitait, attendant que nous quittions les lieux. Nous ne bougeâmes pas. « Mais… dit-il après un silence gêné, vous boirez bien quelque chose, messieurs ? »

Au bout de quelques verres, Crispin se montra passablement avenant ; non pas que j’aie pris une part active à la conversation : bientôt, Roger et lui se mirent à parler Bourse, et je me retrouvai perdu dans un maquis de termes financiers auxquels je ne comprenais goutte. Mon esprit prit la tangente, je pensai à tout autre chose. Quelques vers d’un sonnet me vinrent, et je les consignai dans mon carnet. J’oubliai mes compagnons, jusqu’à ce que, quelques minutes plus tard, je découvre que Roger s’adressait directement à moi.

« Hmm, me dit-il, cette proposition m’a l’air intéressante. Qu’est-ce que tu en penses, Harold, on se cotise pour tenter le coup ? »

Je savais qu’ils avaient abordé entre autres les chances d’un certain cheval qui courait à 15 h 30 le samedi suivant, à Newmarket. Je crus donc d’abord que Roger voulait que nous misions sur lui. Mais l’affaire était un peu plus complexe.

« Mr Lambert a déjà rempli son bulletin », me dit-il en brandissant un bout de papier froissé où le bookmaker avait apposé ses graffitis. « Et il propose de nous le revendre. Ce qu’il veut nous vendre, en fait, c’est une option sur le pari.

— Une option ?

— Oui. Vois-tu, il est très correct. Il a misé cinq livres gagnant sur Red Runner, un cheval qui est donné à six contre un. Or toi et moi, nous n’avons pas les moyens de miser une somme pareille, bien entendu. Il suggère donc qu’on lui verse une livre tout de suite, ce qui nous ouvrira le droit de lui racheter son bulletin vingt livres – après la course.

— Vingt livres ? Mais on ne les a pas, les vingt livres.

— Il suffira de les emprunter. Tu vois, à ce stade, on ne peut pas perdre. Il suffit que nous lui rachetions son bulletin gagnant, qui vaudra alors trente livres. Donc, si nous le lui achetons vingt livres, plus la livre versée au départ, nous faisons encore neuf livres de bénéfice. Et le seul risque que nous prenons, c’est la livre initiale.

— Je ne comprends pas. Pourquoi ne pas parier nous-mêmes, tout simplement ?

— Parce qu’on peut gagner davantage comme ça. Si on joue une livre à six contre un, on ne gagnera que cinq livres. Tandis que là, on se fait deux fois plus.

— C’est ce qu’on appelle le levier financier », expliqua Mr Lambert.

J’en avais le vertige. « Oui, mais alors, ça veut dire que vous y serez de votre poche ? »

Mr Lambert sourit : « Ne vous inquiétez pas pour moi.

— Crois-moi, reprit Roger, il ne tenterait pas l’affaire s’il risquait d’y perdre. Je suis sûr qu’il a pensé à tout.

— Précisément, confirma Crispin. Le fait est que j’ai un autre pari – gagnant-placé – dans cette course, chez un autre bookmaker. Si bien que, vous comprenez, je n’ai rien à perdre dans cet arrangement, et il n’est pas exclu que j’y gagne. Tout le monde est gagnant, en somme.

— Allez, Harold, qu’est-ce que tu en dis ? On peut récupérer neuf livres, ce serait un bon début pour notre voyage en Europe.

— C’est juste.

— Eh bien, alors, aboule l’argent, mon brave ami. »

Je n’étais pas ravi de me retrouver seul contributeur dans l’affaire ; je n’avais pas souvenir qu’on ait rien stipulé de tel, mais il se trouvait que Roger n’avait que cinq shillings sur lui. Or une livre, ce n’était pas rien pour moi, à l’époque. Je tendis cependant à Mr Lambert un billet vert tout neuf, en échange duquel il déchira une feuille de son agenda pour gribouiller dessus, y apposer sa signature, et la passer ensuite à mon ami.

« Et voilà, dit-il. À présent, tout est strictement légal. À lundi matin, alors, en souhaitant une issue satisfaisante pour tout le monde. »

Là-dessus, il vida son verre et prit congé, en nous adressant un joyeux signe de la main depuis la porte du pub.

Roger sourit et il me donna une claque dans le dos. « Eh bien, tu vois, c’est notre jour de chance, aujourd’hui. On remet ça ?

— Notre jour de chance, pas sûr, répondisse, sourcils froncés sur le fond de mon verre de bière. Il y a sûrement un hic. Et puis, de toute façon, ce n’est pas avec neuf livres qu’on fera l’aller-retour à Naples.

— Exact, dit Roger. Tout à fait exact. Mais c’est un bon début. Et puis, il m’est venu une autre idée. Je vais aller voir ma sœur ce week-end.

— Et à quoi ça nous avancera ?

— Elle est riche à en crever. Elle a épousé le patron d’une grande entreprise chimique il y a deux ans. Je vais m'amener comme une fleur samedi après-midi, jouer les petits frères adorants, passer la nuit chez eux et, le lendemain matin, je lui demanderai qu’elle me prête une petite somme.

— Qu’elle te prête une somme ?

— Ou qu’elle me l’avance, c’est ce que je dirai. Une avance sur le livre fabuleux que je vais écrire sur les sites archéologiques de l’Europe du Nord et du Sud. Je l’inviterai à investir dans le brillant esprit qu’est son frère. Alors, qu’en dis-tu ? Chez ces gens-là, on aime parler investissements. »

L'enthousiasme de Roger était contagieux, parfois, il faut l'admettre. « J’en dis que c’est une fameuse idée », répondisse. Et pour arroser la chose, il me paya un coup de whisky avec ma bière.

Le lundi midi, quand je le retrouvai chez Hill’s, il était porteur d’une bonne et d’une mauvaise nouvelle. Red Runner était arrivé premier, ce qui voulait dire que nous pouvions exercer notre droit de rachat sur la mise de Crispin, et empocher les gains, soit trente livres, moins les vingt que nous lui devions et celle qui nous avait ouvert nos droits, soit neuf livres de bénéfice net. Opération concluante. Moins concluante, en revanche, issue de ses travaux d’approche auprès de sa sœur.

« Que ceci te serve d’avertissement, Harold, me dit-il gravement. Les femmes ne sont pas fiables, il ne faut pas compter sur elles. À vrai dire, on devrait tenir pour quantité négligeable ces créatures mesquines et égoïstes. Harriet n'a pas manifesté le moindre intérêt pour notre expédition, ni pour le livre qui pourrait en résulter. Son horizon est tout bêtement trop… borné pour qu’elle conçoive l’importance de notre entreprise. Elle se polarise totalement sur ses petites préoccupations domestiques triviales.

— C’est-à-dire ?

— Oh, ce bébé qu’elle attend, bien sûr. Elle a été incapable de parler d’autre chose.

— Ah bon. Enfin, je peux comprendre que…

— Elle a toujours été comme ça, Harriet, tu sais. J’avais oublié. J’avais oublié à quel point je la déteste.

— Et il est pour quand, ce bébé ? demandai-je, assez choqué par ses propos.

— Oh, dans quelques mois. Je n’avais pas la moindre envie de la caresser dans le sens du poil en lui posant ce genre de questions. Allez, viens, sortons prendre l’air. »

Abandonnant la pénombre tapissée de faïence du restaurant, nous partîmes finir notre heure de pause dans l’agréable coin de verdure de Finsbury Circus, à quelques pas de là. On était début mars, il faisait tout juste assez bon pour rester assis à lire sous un soleil timide. J’avais apporté Le Faucon sous la pluie, premier recueil de Ted Hughes, poète encore peu connu à l’époque, et Roger son exemplaire maintes fois consulté de La Sorcellerie aujourd’hui, par Gerald Gardner. Ce titre à sensation publié quelque cinq ans plus tôt avait connu un retentissement considérable, notamment dans les journaux à grand tirage du dimanche, qui chatouillaient volontiers leurs lecteurs en racontant que les sabbats de sorcières étaient monnaie courante dans l’Angleterre des banlieues résidentielles, où, derrière la respectabilité des portes closes, on se livrait à des orgies, voire à des messes noires célébrées par des officiants nus. Roger considérait ces articles comme un ramassis de fantasmes nauséabonds, mais il soutenait que l’ouvrage de Gardner était en revanche un des livres majeurs de ces dernières années, car il avait mis au jour un héritage spirituel authentique et vital, datant d’avant l’époque romaine et constituant une contre-tradition solide face à l’autoritarisme répressif de l’Église. Selon Mr Gardner, ce culte parallèle était celui de la Wicca et sa caractéristique première était l’adoration de deux dieux, ou plutôt d’un dieu et d’une déesse, respectivement représentés par le soleil et la lune. N’étant guère porté vers la foi religieuse pour ma part, j’écoutais d’une oreille distraite Roger discourir sur le thème, mais je me rappelle cependant qu’il me dit ce jour-là : « Tu devrais tenir compte de ceci, Harold, si tu veux véritablement écrire. C’est de la Déesse que nous tirons toute inspiration poétique. Si tu ne me crois pas, tu n’as qu’à lire Robert Graves. Mieux vaut rester dans ses faveurs. Malheureusement », il posa son livre et s’allongea dans l’herbe, mains croisées derrière la nuque, « elle réprouve strictement l’homosexualité et réserve un châtiment terrible à ceux qui la pratiquent. Mauvaise nouvelle pour nous et nos pareils… »

Je ne répondis pas, mais cette remarque, jetée négligemment comme un pur constat d’évidence, me fit frémir d’indignation. Roger, je le savais, prenait parfois plaisir à se faire bêtement provocateur. Ce fut aussi cet après-midi-là, je m’en souviens, qu’il parla pour la première fois de jeter un sort à sa sœur.

En attendant, il ne négligeait pas la dimension plus matérielle de nos affaires. Au cours des semaines suivantes, il conclut toute une série d’arrangements financiers avec Crispin Lambert et ses nombreux bookmakers, paris plus audacieux et plus alambiqués les uns que les autres. J’entendis parler de paris gagnant-placé, de paris à report et de combos. Vinrent ensuite les quintés et les vingt et un, ainsi que les multiples séquentiels. Chaque pari était consigné sur un bulletin. Crispin calculait alors combien le bulletin pourrait rapporter si le résultat de la course était celui escompté, et il nous vendait l’option de rachat après la course. En somme, sans doute parce que lui et Roger savaient calculer et que le monde du turf n’avait pas de secrets pour eux, à tous les coups nous gagnions – tous tant que nous étions. Bientôt, nous nous enhardîmes, et les accords que nous signions ne furent plus des options de rachat après la course mais des obligations. Nous avions préféré cette solution, parce que les termes nous étaient plus favorables, même si le risque couru (couru exclusivement par nous) était beaucoup plus grand. Cependant, la cagnotte du voyage s’arrondissait régulièrement. La perspective de planter là le travail pour s’embarquer dans l’aventure enflammait Roger chaque jour davantage, au point qu’il n’était plus capable de parler d’autre chose : ça tournait à l’obsession. Les plaisirs culturels de Londres pâlissaient à ses yeux, et nous n’allions plus que rarement au concert ou au théâtre. Quand nous n’étions pas penchés sur un plan de Pompéi ou sur un croquis de nécropole germanique, il préférait s’enfermer chez lui, s’abîmer dans son fonds de bibliothèque de plus en plus fourni sur la sorcellerie et le paganisme. Et, quoiqu’il continuât de parler de notre voyage comme d’une entreprise conjointe, j’avais le sentiment diffus et indéfinissable que notre intimité s’effilochait ; j’avais de plus en plus conscience de l’avoir vaguement déçu, de ne pas m’être montré à la hauteur de son attente, ce qui m’affectait au plus haut point.

Et puis un jour, en pleine semaine, il vint me voir pour me faire une proposition qui m’alarma quelque peu.

« Hier, j’ai passé presque toute la soirée avec Crispin au Rising Sun, m’expliqua-t-il. C’est vraiment un type très bien, à mon avis. Il souhaite de tout cœur nous aider à financer notre voyage. Enfin, bref, hier soir, nous avons trouvé une martingale pour rafler la somme d’un seul coup d’un seul. Samedi soir, l’argent serait à nous, la semaine prochaine, nous donnerions notre démission, et dans quinze jours, nous serions dans le train de Douvres. Qu’est-ce que tu en dis ? »

J’en dis que je trouvais la perspective fantastique, comme de juste. Mais je déchantai lorsqu’il me révéla ses intentions.

Il s’agissait de faire une seule mise colossale, ou plutôt une arborescence de paris d’une complexité vertigineuse chez divers bookmakers sur les courses du samedi. Je ne me souviens pas des détails aujourd’hui, ce qui n’étonnera personne vu que je n’y avais rien compris à l’époque, mais, parmi les divers termes qui s’échangeaient, je me rappelle les paris simples, le round-robin, le vice versa, le flag et les full cover. Comme précédemment, c’était Crispin qui avait choisi les chevaux, calculé la cote, placé les mises ; c’était lui qui avait ficelé toute la transaction en un seul dispositif financier, sur le désormais habituel morceau de papier détaché de son agenda, qu’il se proposait aujourd’hui de nous vendre pour…

« Pour combien ? demandai-je, incrédule.

— Je sais, répondit Roger, ça peut sembler beaucoup, seulement on gagne cinq fois la mise, Harold, cinq fois !

— Mais c’est tout ce que nous possédons, tout ce que nous avons réussi à mettre de côté jusqu’à présent. Tous les sacrifices qu’il nous a fallu faire pour économiser cet argent… Imagine qu’on perde tout ?

— On ne peut pas tout perdre. C’est bien là le génie du système. Si nous placions l’argent sur un seul pari, comme la plupart des turfistes, alors oui, bien sûr, nous prendrions un risque énorme. Mais le système que nous avons mis au point, Crispin et moi, est beaucoup plus malin. Il est sans faille, tiens, regarde. » Il me tendait une feuille de papier ministre couverte de calculs et de formules mathématiques bien trop complexes pour moi ou pour n’importe quel autre individu d’intelligence moyenne.

« Mais s’il marchait, ton système, objectai-je, tout le monde l’adopterait.

— Encore faudrait-il avoir assez de cervelle pour le découvrir.

— Tu es en train de me dire que tu as trouvé moyen de faire de l’argent à partir de rien, sur du vent ? »

Roger me sourit avec une fierté de conspirateur en reprenant sa feuille. « Je te l’ai déjà dit, Harold, tu es cloué à la terre. Il faut que tu t’efforces de considérer les choses sous un angle plus spirituel. Ne va pas devenir un de ces mortels médiocres englués dans le monde matériel. Le monde où on passe sa vie à fabriquer des denrées, à en acheter, à en vendre, à s’en servir, à en consommer. Le monde des choses. C’est bon pour le vulgum pecus, pas pour les gens comme toi et moi. Nous sommes au-dessus de ça, nous autres. Nous sommes des alchimistes. »

Je le confesse à ma grande honte, c’était dans les moments où Roger tenait ce langage que je le trouvais le plus irrésistible, alors même que je me savais sous influence, manipulé. Ce fut cependant l’angoisse au cœur que j’acceptai de confier toutes nos économies, et même un peu plus, à Crispin, contre sa promesse de nous vendre quelques jours plus tard les fameux bulletins dont Roger et lui assuraient qu’ils vaudraient alors une fortune. L’angoisse au cœur, ainsi qu’une boule d’anxiété à la place de l’estomac.

« Tu m’appelleras samedi pour me dire le résultat ? lui demandai-je… Non pas que j’en doute, bien sûr.

— Te téléphoner ? Mais pourquoi veux-tu que je te téléphone ? Tu seras avec moi, évidemment.

— J’avais projeté d’aller voir mes parents ce weekend, expliquai-je, c’est Pâques, tout de même.

— Ne dis pas de bêtises ! s’exclama-t-il avec un geste d’impatience. Je ne t’ai donc rien appris ces derniers mois ? Tu en es encore à te réfugier derrière ces âneries de valeurs bourgeoises et chrétiennes que ta famille te serine depuis ton plus jeune âge ? Ces fêtes chrétiennes ne sont que des mascarades, pâle reflet des origines authentiques. Ce week-end, tu viens avec moi découvrir le vrai sens de la fête de Pâques.

— Je viens avec toi ? Où ça ?

— À Stonehenge, bien sûr. Nous partirons dans la nuit de samedi, il faudra y être avant l’aube, pour ne pas manquer le début de la cérémonie. »

Il m’expliqua ensuite patiemment, comme on le ferait à un enfant débile, que la fable chrétienne de la résurrection de Jésus-Christ n’était rien d’autre que la corruption de mythes antérieurs plus puissants sur l’aurore de l’équinoxe de printemps. Même le mot Easter, qui signifie Pâques en anglais, et Ostem, son équivalent en allemand, dérivent d’une origine commune, Eostur ou Ostar, qui chez les Normands désignait la saison du soleil levant, la saison du renouveau. Voilà pourquoi, dimanche à l’aube, des centaines d’adorateurs païens se rassembleraient au sein du grand cercle de pierres près de Salisbury, afin de rendre hommage au dieu Soleil.

« Et nous serons du nombre sans faute, toi et moi, mon cher Harold, conclut-il. Viens chez moi samedi soir, nous ferons un petit souper, et puis des amis viendront nous chercher en voiture vers deux heures, ce qui nous laissera tout loisir d’arriver à temps.

— Des amis ? Quels amis ?

— Des gens que je connais, c’est tout », répondit-il, énigmatique. Il aimait bien maintenir des cloisons étanches entre les divers domaines de sa vie, et s’il se disposait à me présenter ses coreligionnaires en paganisme, il entendait bien que j’y voie un insigne privilège, je le savais.

« N’oublie pas, me dit-il juste avant que nous nous séparions, le dieu Soleil c’est le dieu mâle. C’est cela que nous partons adorer là-bas, l’esprit de la virilité, l’essence de la masculinité. Et je serais vivement contrarié, ajouta-t-il avec une lueur de défi dans le regard, si tu t’avisais de ne pas venir. »

Je lui répondis que j’allais réfléchir, et le quittai sincèrement indécis.

En consignant tout cela, avec un recul de près de trente ans, je trouve incroyable d’avoir été à ce point sous la coupe de Roger Anstruther, personnalité arrogante et dominatrice. Mais n’oubliez pas, vous qui lisez ces lignes, que j’étais novice, peu sûr de moi, jeune homme seul dans la grande ville effrayante. En Roger, je croyais avoir rencontré un homme qui, comment dirais-je, me confirmait quelque chose sur moi-même. Quelque chose que je soupçonnais depuis longtemps, que je savais, même, au plus profond de moi, mais que la peur (la lâcheté, dirait-il) m’interdisait de m’avouer. J’étais encore à l’âge tendre où l’on est avide de démêler les mystères de la vie. J’avais d’abord cru trouver les réponses dans la poésie, mais voilà que Roger m’ouvrait un monde tout autre, plus séducteur encore – un monde d’ombres, de présages, de symboles, d’énigmes et de coïncidences. Était-ce une coïncidence, justement, si tous nos projets semblaient devoir se concrétiser à la veille de la fête du Soleil Levant, alors même que c’était le nom du pub où nous avions eu nos premières conversations si déterminantes ? Ces questions taraudaient mon intelligence juvénile et impressionnable, me donnant le sentiment que j’étais peut-être au seuil d’une révélation, d’une avancée capitale qui résoudrait tous mes problèmes et me libérerait des entraves que j’avais traînées toute ma vie.

Telles étaient les raisons, ténues et futiles, peut-être, aux yeux du lecteur froid (pardonne-moi, Max, si tu es ce lecteur), qui firent qu’au lieu d’aller chez mes parents ce week-end-là je choisis de quitter ma colocation à Highgate le samedi soir, pour rallier Notting Hill et le garni qu’habitait Roger, dans une rue décrépite.

En arrivant, je le trouvai à son bureau. Je vis tout de suite qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Il était pâle comme un mort, penché, mains tremblantes, sur des liasses de feuillets noircis de chiffres auxquels il ajoutait de nouveaux calculs au crayon, dans un état de concentration si forcenée qu’il leva tout juste les yeux pour enregistrer ma présence.

« Qu’est-ce qui se passe ? lui demandai-je.

— Ne m’interromps pas », me répondit-il sèchement. Après quoi il se mit à marmonner des chiffres dans sa barbe, tout en griffonnant plus fébrilement encore sur le papier.

« Roger, tu fais une tête épouvantable, insistai-je. Est-ce que… ? » Je le savais, bien sûr, ce qui se passait. Mes jambes se dérobaient sous moi, tout à coup, et je me laissai tomber lourdement sur son lit, dans un coin de la pièce. « Ne me dis pas que c’est notre mise ? Ça s’est mal passé ?

— Très mal passé, dit-il d’une voix tremblante, en chiffonnant l’une des feuilles qu’il envoya promener pour en noircir une nouvelle. Mal, mal, mal.

— Mais enfin, qu’est-ce que ça veut dire ?

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça veut dire ? » Il me foudroya du regard. « Ça veut dire que nous avons tout perdu. Ça veut dire que lundi matin je donne tout ce que nous avons à Crispin.

— Mais tu m’avais certifié que ça ne pouvait pas arriver.

— Ça ne pouvait pas arriver ou, du moins, ça n’aurait pas dû.

— Comment ça s’est passé ? Ce n’est pas notre cheval qui a gagné ?

— Il a failli. Seulement, une des courses s’est terminée par un ex aequo. Ça a tout fichu par terre. Ça, nous ne l’avions pas prévu.

— Je croyais que vous aviez tout prévu.

— Tu ne pourrais pas te taire une minute, Harold ? me dit-il en m’agitant à la figure la feuille de papier pour toute démonstration. Tu ne vois pas ce que j’essaie de faire, là ? J’essaie d’y comprendre quelque chose. »

Il semblait pourtant y avoir renoncé ; au lieu de se lancer dans de nouveaux calculs, il suçait son crayon et considérait ces pages d’arithmétique d’un œil vague, sans les voir.

« Mais, Roger, commençai-je en douceur, Crispin est ton ami, tout de même. Il ne va pas nous mettre en demeure de payer ? »

Il y eut un silence, le temps que ces mots fassent leur chemin en lui, puis il se leva d’un bond et se mit à arpenter la pièce.

« Faut-il que tu sois crétin ! aboya-t-il. Faut-il que tu sois obtus ! Nous lui avons signé un papier. La City a des codes, pour ces choses-là. Dictum meumpactum. Ma parole vaut contrat. Il va nous soutirer tout ce qu’il pourra, imbécile ! Jusqu’à notre dernier farthing. Il est dedans jusqu’au cou, lui aussi, tu sais. Il aura perdu une fortune, aujourd’hui. Une vraie fortune, nom de Dieu. Pas de danger qu’il nous laisse nous en tirer à bon compte. »

Il s’est ensuivi un silence plus long encore, pendant lequel j’ai pu mesurer l’énormité de ce qu’il était en train de me dire : tous nos projets réduits à néant, avec des semaines, voire des mois de dèche et surtout de dettes en perspective – car il m’avait persuadé d’engager dans ce pari exorbitant plus d’argent que je n’en avais sur mon compte. Et lorsque je me mis à y songer, j’éprouvai bientôt à son endroit un sentiment que je ne m’étais jamais permis jusque-là : de l’indignation, une indignation sans mélange – je frémissais, je bouillais d’indignation.

« Non, le crétin, c’est toi », lui dis-je, d’un ton mesuré au début, puis en haussant la voix parce qu’il me regardait d’un air incrédule. « Quel crétin tu es, Roger ! Comment as-tu pu faire une chose pareille ? Mais, surtout, comment ai-je pu te faire confiance à ce point ? Pourquoi t’ai-je écouté ? Pourquoi t’ai-je laissé me traiter comme tu me traites depuis des mois, en t’obéissant au doigt et à l’œil, en faisant tes quatre volontés comme une femme amoureuse ? Tu m’impressionnais tellement, tu m’intimidais tellement, et voilà, voilà où nous en sommes. Tu ne savais pas ce que tu faisais. Tu ne savais même pas ce que tu disais. Tu n’es qu’un truqueur, tiens ! Un imposteur. Et moi qui buvais tes paroles, qui croyais tout ce que tu me racontais – qui mettais au rancart la moitié de mes livres préférés parce que tu n’avais que mépris pour leurs auteurs, moi qui jetais les trois quarts de mes poèmes parce que tu les considérais avec un tel… dédain froid et calculé. Et pourtant tu n’es qu’un imposteur, ni plus ni moins. Dire que je t’ai écouté, dire que je t’ai pris au sérieux ! Quand tu ne nous donnais pas en spectacle au théâtre, tu essayais de me convaincre que la foi chrétienne était de la gnognotte et que nous ferions mieux d’aller sacrifier des chèvres au milieu d’un cercle de pierres, tous tant que nous étions. Tu m’as même dit que tu allais jeter un sort à ta sœur, mon pauvre ami ! Mais pour qui tu te prends, au juste ? Pour un gourou, un sorcier ? Pour un hybride entre Leavis, Midas et Gandalf ? Je n’y crois plus, Roger, dommage, ça ne prend plus. Tu m’as ébloui assez longtemps, mais aujourd’hui je te perce à jour, voilà la vérité. Mes yeux se sont ouverts, sans doute faudrait-il que j’en remercie le bon Dieu. Seulement c’est cher payé, très cher. Enfin, c’est le métier de la vie qui rentre. »

J’ai pris mon manteau sur le lit et j’ai commencé à l’enfiler, bien décidé à partir. Mais je me suis immobilisé en entendant les mots que Roger marmonnait obstinément sur un ton monocorde à faire froid dans le dos.

« J’ai bel et bien jeté un sort à ma sœur. »

Je m’arrêtai, le bras à demi engagé dans la manche.

« Pardon ? »

Pour toute réponse, il s’approcha de la cheminée et y prit une lettre, écrite sur deux feuillets de papier bleu. Il me la tendit et me regarda la lire.

Elle venait de sa mère. Je ne me rappelle plus bien ce qu’elle disait mais je me souviens de l’essentiel, à savoir qu’elle annonçait à Roger que sa sœur était dans un état d’égarement depuis quelques jours, ayant perdu son bébé.

« Et alors ? lui dis-je en lui rendant la lettre pour achever d’enfiler mon manteau.

— C’est mon œuvre », répondit-il.

Je le considérai un instant pour voir s’il parlait sérieusement. Apparemment, oui. « C’est grotesque », lui dis-je, en me dirigeant vers la porte.

Il m’agrippa le bras et me tira à l’intérieur.

« C’est vrai, te dis-je, c’est ce que je lui avais demandé.

— Ce que tu lui avais demandé ? À qui ?

— À la Déesse. »

Je n’étais pas d’humeur à écouter ces sornettes. Vrai ou pas (sincère ou pas, plutôt), je n’avais qu’une envie, partir.

« Amuse-toi bien à la fête, demain matin, moi je rentre chez moi. »

Je tentai de m’arracher à son étreinte, mais il la resserra, et en le regardant dans les yeux j’eus la surprise d’y voir des larmes.

« Ne t’en va pas, Harold, me dit-il, je t’en prie, ne t’en va pas. »

Avant que j’aie pu comprendre ce qui se passait, il m’avait attiré contre lui, et m’embrassait sur la bouche. J’essayai de me dégager, mais il me serrait avec une force que je ne lui aurais pas imaginée.

« Il y a tant de choses, chuchotait-il en frottant contre ma bouche les poils de sa barbe rêche. Il y a tant de choses que nous n’avons pas faites, qui nous restent à faire… »

Je le sentais bander contre mon bas-ventre. Dans un ultime sursaut, je m’arrachai à lui et le repoussai de toute ma force. Cela suffit à le faire tomber dans la cheminée, où il alla se cogner contre la chaufferette fort heureusement éteinte, pour se retrouver affalé par terre en se frottant la tête qui avait heurté le carrelage victorien. L’idée me traversa un instant que je lui avais peut-être fait mal, mais j’étais dans une telle fureur qu’au lieu de me précipiter à son secours je m’acharnai sur la poignée de sa porte, que j’ouvris en toute hâte pour disparaître sans prendre la peine de la refermer, et sans un regard en arrière.

Il ne me reste plus grand-chose à raconter.

Après cet épisode, il s’écoula plus d’un an sans que je revoie Roger. Le lundi, il me fit parvenir un court billet très business-business m’informant que Crispin Lambert exigeait le paiement d’une grosse somme d’argent. Je parvins à la réunir de bric et de broc, essentiellement en l’empruntant à mes parents, et la lui envoyai au plus tôt. Ensuite, ce fut le calme plat. J’appris que Roger avait quitté sa société de jobbing, et qu’il ne travaillait plus à la corbeille, mais je n’avais pas idée de ce qu’il était devenu. J’en étais certes curieux, mais je refoulais ma curiosité, car il m’apparaissait désormais comme dangereux pour moi. Dangereux également, les sentiments qu’il avait failli susciter en moi. Je ne voulais plus rien en savoir. J’entrai dans une période de ma vie sans embûches, mais incolore. J’avais nourri un sentiment sincère pour Roger. Sans lui, la vie était fade, elle manquait de piquant. À l’automne, une nouvelle secrétaire arriva chez Walter, Davis et Warren. Elle s’appelait Barbara ; elle venait de Birmingham ; c’était une jolie blonde à la poitrine généreuse ; je lui fis des avances ; elle y réagit de façon encourageante. Nous nous retrouvions en dehors des heures de bureau : ainsi commença une cour discrète, chaste et sans relief. Je l’emmenais au cinéma, je l’emmenais au théâtre, je l’emmenais au concert. Un soir, au début de l’été 1960, je l’ai emmenée à l’Albert Hall écouter la version orchestrale du Roméo et Juliette de Prokofiev, dans l’espoir que ses grandes envolées romantiques nous enflamment l’un pour l’autre d’une passion équivalente. Il n’en fut rien. À l’entracte, elle m’avoua qu’elle préférerait que je ne l’emmène plus aux concerts classiques : elle aimait mieux Cliff Richard et Tommy Steele. Elle me le dit comme nous étions au bar, en train de finir nos verres, moi un demi de bitter, elle un Dubonnet-citron, puis elle s’éclipsa aux toilettes. À l’autre bout du comptoir, Roger me dévisageait. Il était seul, un sourire entendu et satisfait aux lèvres. Il leva son verre dans ma direction. Moi, je finis le mien et quittai le bar sans lui rendre la pareille.

Le lendemain matin, un message m’arrivait au bureau, qui disait ceci :

Il est encore temps que je te tire d’affaire.

Ce soir, 21 heures au Rising Sun.

Il avait raison, bien sûr. Il ne m’était plus possible de lutter contre ce que je savais être ma destinée ; plus possible de me raconter des mensonges sur ma propre nature. Lorsque je dirigeai mes pas vers le Rising Sun, ce soir-là, c’était dans l’intention bien arrêtée de faire tout ce que Roger Anstruther voudrait de moi.

J’arrivai assez en avance, vers neuf heures moins vingt, et commandai un double whisky pour me calmer les nerfs. Je le bus promptement, et en commandai un autre. Le second me dura une bonne demi-heure, au bout de laquelle un coup d’œil sur ma montre m’apprit que Roger était en retard. Je commandai une pinte de bitter et sortis mon carnet, pensant qu’écrire m’aiderait à recouvrer mon calme. Le pub était bondé. Il s’écoula encore une demi-heure.

Ce fut seulement alors que j’entrevis l’explication évidente au retard de Roger. Est-ce que par hasard il pensait à l’autre Rising Sun ? Aussi curieux que cela puisse paraître, je n’y avais pas songé un instant. Pour moi, le Rising Sun de Cloth Fair était notre pub à nous. Nous y avions pris notre premier verre ensemble, connu nos échanges les plus tendres comme les plus chargés de sens par la suite. Quant à l’autre, celui de Carter Lane, je n’y étais allé qu’une seule fois, le soir où Roger m’avait présenté à Crispin Lambert. Il ne faisait vibrer aucun écho en moi, ne représentait rien. Mais je n’ignorais pas que Roger y était retourné plusieurs fois, en général pour y retrouver Crispin et échafauder leurs paris abracadabrants. Avais-je commis une erreur aussi inepte qu’humiliante en présumant que nos conversations devaient avoir marqué sa mémoire plus profondément que les séances avec Crispin ? Était-il assis là-bas à m’attendre tout comme j’étais assis ici à l’attendre, à l’heure qu’il était ?

Je laissai passer encore un quart d’heure, puis décidai de tenter une sortie. En allant à pied d’un pub à l’autre, et en faisant vite, j’avais des chances non négligeables de le trouver s’il m’attendait encore. Je couperais par West Smithfield, puis Giltspur Street, je descendrais Old Bailey tout droit pour déboucher sur Carter Lane par Black Friars Lane. Ainsi, je ne prendrais guère de risques, le seul – d’ailleurs bien improbable – étant qu’il ait eu la même idée en même temps, et qu’il ait quitté le Rising Sun par un itinéraire différent, en prenant Creed Lane, par exemple, puis Ave Maria Lane, Warwick Lane, King Edward Street et Bartholomew Close. Mais j’avais tout intérêt à tenter ma chance.

Je finis mon verre et quittai le pub, tantôt marchant, tantôt courant par les rues désertes, jusqu’à ce qu’apparaissent les lumières accueillantes du Rising Sun de Carter Lane. Hors d’haleine pour avoir couru, mais surtout inquiet à l’idée que cette soirée cruciale se termine en queue-de-poisson, je fonçai tête baissée par la porte du pub. Il n’y avait pas grand monde, ni dans l’arrière-salle ni au lounge, et Roger ne s’y trouvait pas, je le vis tout de suite. Un jeune barman ramassait les verres aux tables libérées.

« Vous n’avez pas vu un jeune type, la petite vingtaine, roux, avec une barbe ? m’enquis-je. Il portait peut-être une cape.

— Mr Anstruther ? Oui, il est venu ; il vient de partir, il y a deux minutes. »

Je lâchai un torrent de grossièretés, à la consternation du barman. Puis, sortant du pub plus précipitamment encore que je n’y étais entré, je m’immobilisai pour regarder à droite et à gauche, ne sachant où aller. Selon toute vraisemblance, Roger avait eu la même idée que moi, et s’était rué vers le pub que je venais de quitter. Alors, piquant un sprint, je repris mon itinéraire de l’aller, et trois ou quatre minutes plus tard, pas plus, j’étais au Rising Sun.

« Vous cherchez votre ami ? me lança le barman sitôt qu’il me vit. Parce qu’il était là il y a un instant, il a demandé après vous.

— Non ! m’écriai-je, en me prenant la tête à deux mains pour m’arracher les cheveux. Par où est-il parti ?

— Par Middle Street, il me semble », répondit le barman.

Mais je ne pus le retrouver. Je me précipitai dans la rue et passai vingt minutes, une demi-heure à le chercher ; je criai son nom, je ratissai toutes les rues avoisinant Smithfield Market, sur un rayon de quelques centaines de mètres.

Il me restait une dernière chance. Je me souvenais qu’il y avait un téléphone à pièces dans le hall de la maison de Notting Hill où il louait son studio. J’appelai le numéro (je le savais encore par cœur) et dus attendre une éternité que quelqu’un décroche, ma respiration anxieuse embuant les vitres de la cabine téléphonique. Mais ce fut en vain. Cela faisait plus d’un an que je n’avais appelé ce numéro, et une voix inconnue finit par m’annoncer que Roger n’habitait plus à cette adresse. Après quelques secondes de silence, où j’essayai de recouvrer la parole, je remerciai la voix anonyme, reposai lentement le récepteur et appuyai le front contre la paroi de la cabine.

Ainsi c’était fini. Tout était fini. Un désespoir glacé, paralysant, s’empara de moi.

Que faire, à présent ?

Rétrospectivement, je ne sais pas bien comment je me suis retrouvé en bas de chez Barbara, à Tooting. Est-ce que j’y étais allé en bus ? Est-ce que j’avais pris le métro ? Je ne m’en souviens pas. Le passage du temps a effacé ce détail de ma mémoire. Il devait être très tard lorsque je suis arrivé, parce que je me souviens de n’avoir pas obtenu de réponse à mon coup de sonnette et d’avoir dû jeter des petits cailloux dans ses fenêtres, au troisième étage, pour la réveiller.

Elle n’était pas précisément ravie de me voir. Elle avait très sommeil, j’étais très ivre. Néanmoins, nous avons réussi à tomber dans les bras l’un de l’autre. Notre étreinte fut haletante, maladroite, de courte durée. Ni l’un ni l’autre ne savions vraiment ce que nous faisions ni pourquoi, je pense. On dit : « La première fois, on s’en souvient toujours. ». Je serais tenté de m’inscrire en faux. Cet épisode s’est déroulé pour moi dans un brouillard. Ce dont je me souviens, c’est d’être resté dans le lit de Barbara une heure ou deux ensuite. Au début, nous n’avons dormi ni l’un ni l’autre. Je fixais le plafond, en m’efforçant de démêler le sens des événements de la soirée malgré les vapeurs d’alcool qui m’embuaient la cervelle. À quoi pensait-elle pour sa part, je ne sais pas. À un moment donné, en coulant un regard de son côté, je lui ai vu les joues brillant de larmes. À quatre heures du matin, sorti de son lit en douce, je suis parti de chez elle sans lui dire au revoir et je suis rentré à Highgate à pied, par les rues silencieuses de Londres.

Je ne suis pas allé travailler. D’abord, j’avais trop la gueule de bois ; ensuite, je ne me sentais pas le courage de revoir Barbara. Notre entrevue ne pourrait être que pénible, embarrassante. L’avenir devait montrer qu’elle éprouvait exactement la même chose, comme de juste. Un peu plus tard dans la semaine, elle a donné sa démission et, le vendredi, on lui a fait un petit pot de départ discret, auquel je ne suis pas allé. Elle avait décidé de retourner chez elle, à Birmingham, m’ont dit des collègues. Je n’avais aucune raison de penser la revoir un jour.

Trois mois plus tard, je recevais une lettre de son père. Barbara était enceinte – de mes œuvres, croyait-elle. La lettre ne laissait guère de doute : le père comptait bien que je me conduise honorablement, comme on disait encore à l’époque.

C’est ainsi que, six semaines plus tard, nous étions mariés.

Nous avons vécu quelques mois chez ses parents, près de l’usine Cadbury à Bournville, mais ce n’était pas une solution satisfaisante. J’ai trouvé un poste de bibliothécaire adjoint dans un collège technique du coin et, assez vite, nous avons réuni de quoi louer un petit appartement à Northfield. Notre premier et unique enfant, Max, est né en février 1961. Il nous a fallu encore cinq ans pour accumuler l’apport financier nous permettant d’acheter une maison. Alors, nous avons élu domicile à Rubery – un pavillon de quatre pièces impersonnel en crépi, dans une rue sans caractère aux maisons toutes semblables, non loin du golf municipal, au pied des Lickey Hills.

Nous allions y vivre presque deux décennies, et c’est là que, au printemps 1967, j’ai vu Roger Anstruther pour la dernière fois.

Comment il s’était procuré mon adresse, je l’ignore. Ce que je sais, c’est que je l’ai vu paraître sur le pas de ma porte en début de soirée, un dimanche de mai. Dans la City, il avait déjà une dégaine bien à lui. Ce soir-là, surgi inopinément dans les faubourgs de Birmingham, vêtu comme autrefois d’une longue cape noire, mais coiffé en sus d’un feutre assorti, crânement porté sur le côté, il détonnait carrément. Sur le moment, la surprise m’a laissé sans voix. Je lui ai simplement fait signe d’entrer.

Je l’ai emmené dans la pièce de derrière, que nous appelions la salle à manger, Barbara, Max et moi, tout en n’y prenant que rarement nos repas. Il n’y avait pas de gin-tonic chez nous, et Roger a dû se contenter de vin doux. Barbara s’est jointe à nous un instant, mais elle ne voyait pas du tout qui était cet exotique inconnu (je ne lui avais jamais parlé de Roger) et, manifestement, sa présence la mettait mal à l’aise. Au bout d’un moment, elle est passée à côté, dans le séjour, pour regarder la télévision avec Max. C’était, je m’en souviens, le jour où Francis Chichester rentrait triomphalement de son tour du monde à la voile et, avant l’arrivée de Roger, nous regardions tous trois le reportage en direct. Tout en parlant avec Roger, j’entendais à travers la mince cloison l’ovation de la foule et la voix claironnante du présentateur de la BBC.

Au début, nous avons gauchement parlé de tout et de rien, Roger et moi. Puis, fidèle à lui-même, il est allé droit au but et m’a annoncé sans plus attendre l’objet de sa visite. Il quittait le pays. L’Angleterre n’avait plus rien à lui offrir, me laissa-t-il entendre. Depuis l’époque où nous nous étions connus, il s’était converti au bouddhisme, et il désirait à présent voyager en Asie. Il commencerait par Bangkok, où on lui avait proposé d’enseigner l’anglais aux élèves du pays. Mais, avant de partir, me dit-il, il avait des « fantômes » à apaiser.

Je crus qu’il parlait de moi et lui assurai avec indignation que je ne me considérais nullement comme un fantôme, mais comme un homme bien vivant, fait de chair et de sang.

« Parce que ça », répondit Roger en considérant notre salle à manger avec ses bibelots sagement alignés, la « belle » vaisselle exposée sur la desserte, les paysages à trois sous encadrés au mur, « c’est ce que tu appelles vivre ? »

Je ne répondis pas. Ce fut heureusement la seule allusion critique qu’il se permit sur la vie que je m’étais choisie. Ce soir-là, il semblait surtout d’humeur conciliante. Il ne resta guère plus d’une heure : il fallait qu’il attrape son train pour Euston afin de boucler ses valises puisqu’il partait le lendemain. Il me demanda si je lui pardonnais sa conduite à mon égard, et je lui répondis (avec une sincérité toute relative) que j’y pensais rarement, et jamais avec reproche ni rancune. Il me dit qu’il était ravi de l’apprendre, et me demanda s’il pouvait m’écrire de Bangkok, à l’occasion. Je lui répondis qu’il pouvait, s’il le désirait.

Sa première carte postale me parvint un mois plus tard. Au fil des ans, elle fut suivie de bien d’autres, à des intervalles extraordinairement irréguliers, depuis des endroits aussi divers que Hanoi, Pékin, Mandalay, Chittagong, Singapour, Séoul, Tokyo, Manille, Taipei, Bali, Jakarta, le Tibet, et j’en passe. Apparemment, il ne restait jamais plus de quelques mois au même endroit, parfois il travaillait sur place, d’autres fois il voyageait simplement, perpétuellement poussé par cet esprit d’enquête compulsif qui semblait une partie essentielle de sa nature. De temps en temps – de loin en loin – je lui répondais, mais je me méfiais de lui et je prenais soin de ne pas lui révéler grand-chose de personnel. Je me bornais à lui envoyer quelques lignes l’informant d’événements récents – Max avait été reçu à son brevet ; un de mes poèmes allait être publié dans un petit magazine local ; Barbara était morte d’un cancer du sein, à l’âge de quarante-six ans.

L’an dernier, quelques mois après la mort de Barbara et le départ de Max, je suis retourné m’installer dans ma ville natale de Lichfield. À cette occasion, je n’ai signalé mon changement d’adresse qu’à une poignée d’amis, mais Roger était du nombre. Il faut croire que quelque part j’aimais bien l’idée que nous n’ayons pas perdu le contact. Mais je me demande aujourd’hui si j’ai eu raison. Si ça rimait à quelque chose.

De sorte qu’à présent j’ai pris la décision suivante : ça suffit.

Dans quelques jours, je pars pour l’Australie entamer une nouvelle vie, si Dieu veut. Et, non, je ne vais pas dire à Roger où je suis parti, cette fois. Il est grand temps d’oublier tout ça, vraiment ; de tirer le trait que j’aurais dû tirer bien plus tôt sur le passé. Coucher tout cela sur le papier, au bout de tant d’années, a été une entreprise laborieuse, mais également rafraîchissante, voire purifiante. Max pourra lire ces lignes, un jour, s’il le souhaite, et apprendre ainsi la vérité sur son père et sa mère. J’espère qu’il n’en sera pas trop perturbé. Moi, pour ma part, je vais tâcher de tirer quelque leçon de cette longue remontée du temps. Il faut que je m’inspire non pas tant des souvenirs que je garde de Roger, ou même de Crispin Lambert (dont la société de jobbing vient d’être rachetée à prix d’or par une grande banque, je l’ai appris récemment, au hasard des journaux), mais de ma visite au Square Mile, labyrinthe de rues chargées d’histoire et vouées à l’accumulation monomaniaque de richesse. Engluée dans le passé depuis bien trop longtemps, la City est en train de se réinventer. Elle prouve ainsi qu’une telle réinvention est possible, et je lui tire mon chapeau. Désormais, je vais tenter la même aventure, à mon échelle modeste ; et j’espère y trouver ma petite part de bonheur personnel.

OceanofPDF.com