La vie très privée de Mr Sim
Chapitre XIII
Continuez tout droit pendant environ trois kilomètres.
J’étais en train de passer devant la vieille usine de Longbridge. Ou plutôt devant le trou béant laissé dans le paysage par la vieille usine de Longbridge. C’était une expérience bizarre : quand on revient sur les lieux de son passé, on s’attend à trouver des modifications minimales, un immeuble neuf ici ou là, une couche de peinture ; mais en l’occurrence on était loin du compte ; tout le complexe de bâtisses industrielles qui dominaient le quartier sur des kilomètres carrés, palpitant du bruit des machines, fourmillant d’ouvriers et d’ouvrières qui entraient et sortaient – disparu, arasé, rayé de la carte ! Et à la place un grand panneau publicitaire dressé parmi ces limbes urbains nous informait que sous peu, phénix renaissant de ses cendres, un « nouveau quartier stratégique » formé d'« unités résidentielles d’exception » et pourvu de « tous commerces » verrait le jour, communauté utopique où l’on n’aurait plus rien à faire que manger, dormir et acheter. Plus besoin de travailler, apparemment, c’en serait fini de ces contraintes fastidieuses, fini de pointer à l’usine pour une besogne aussi vulgaire que fabriquer des objets. Avions-nous tout à fait perdu l’esprit, ces dernières années ? Avions-nous oublié que la prospérité nécessite un support solide, tangible ? Même pour quelqu’un comme moi, qui s’était contenté de passer les quinze derniers jours à parcourir des journaux et survoler des sites d’info, il était clair que nous étions en train de nous planter dans les grandes largeurs, et que démolir nos usines pour mettre des boutiques à la place n’était pas une idée géniale, à l’usage, enfin qu’il n’était guère raisonnable de bâtir toute une société sur du vent.
Continuez tout droit pendant un kilomètre.
J’ai remarqué qu’on ne traversait plus Northfield : ils avaient trouvé les fonds pour construire une nouvelle bretelle de contournement, c’était même si récent qu’Emma ne semblait pas au courant. À me faufiler de feux de circulation en ronds-points, je la plongeais dans la confusion la plus totale ; mais je dois reconnaître que tout en me donnant des consignes contradictoires, qu’elle reconsidérait à toute vitesse, elle demeurait d’une équanimité admirable. Quelle femme ! Une fois à Selly Oak, finies les complications, elle m’a guidé d’une voix experte, Harborne Lane, Norfolk Road, jusqu’à Hagley Road. J’y suis arrivé peu après trois heures, et je suis descendu dans un Quality Hotel Premier à un peu plus de quarante livres la nuit pour une chambre seule – je ne risquais pas d’exploser le budget d’Alan Guest. La chambre n’était pas bien grande, et la vue pas bien belle, au premier étage sur cour, mais c’était confortable. Comme il y avait une bouilloire et deux sachets de café soluble, je m’en suis fait une tasse et je me suis allongé une demi-heure pour récupérer de la route. Je me sentais un peu seul, et j’ai pensé appeler Lindsay, mais j’ai décidé d’attendre le soir.
Le thé chez Mr et Mrs Byrne me laissait une heure et demie de battement : tout juste le temps de passer au cimetière de King’s Norton, ce que j’ai fait. La tombe de ma mère était en bon état. J’avais acheté des fleurs au Tesco Express du coin, et je les ai posées en appui contre la pierre tombale, vu que je n’avais pas de vase, ni rien. Barbara Sim, 1939-1985, c’est tout ce qui était inscrit. Papa avait voulu rester sobre, c’est du moins ce qu’il m’avait dit à l’époque. Quarante-six ans. J’étais déjà plus âgé qu’elle. J’avais vécu plus longtemps que ma mère. Et pourtant j’avais le sentiment qu’il me faudrait encore bien des années pour atteindre la maturité qui m’avait toujours semblé la sienne. Elle avait vingt-deux ans à ma naissance, et les vingt-quatre années qui lui restaient à vivre, elle les avait passées à m’élever, m’accompagner jusqu’à l’âge adulte, en se consacrant à moi en permanence, avec la plus parfaite abnégation. Elle m’avait aimé d’un amour inconditionnel. Ce n’était peut-être pas une lumière, elle n’était peut-être pas follement instruite, elle ne comprenait peut-être rien à la poésie de mon père (moi non plus, du reste), mais sur le plan affectif elle était bien plus mûre que son âge. Peut-être était-ce dû aux circonstances de sa vie, à moins que sa génération, du fait d’avoir toujours vécu dans l’ombre de la guerre, n’ait grandi plus vite que la mienne. En tout cas, je me sentais réduit à l’humilité (oui, c’est vraiment le mot, je n’en vois pas d’autre) en pensant à la mère magnifique qu’elle avait été. En comparaison, mes efforts de paternité paraissaient dérisoires.
1939-1985. Ça ne suffisait pas. Il aurait fallu écrire autre chose sur sa tombe, quelque chose de plus.
Oui, mais quoi ?
« C’était une femme adorable, ta mère. Donald et moi, nous l’avons toujours pensé. Il ne se passe guère de jour que nous ne parlions d’elle. »
Mrs Byrne finissait de verser du lait dans ma tasse, où elle a mis deux cuillerées de sucre comme je le lui avais demandé. J’ai remarqué que ses mains tremblaient légèrement : début de Parkinson ? J’ai pris le plateau, et je l’ai suivie dans le jardin d’hiver.
« Ça m’intrigue », disait Mr Byrne. Il tenait l’IP 009 dans la lumière déclinante de l’après-midi pour l’examiner sous tous ses angles. « Tu t’es fixé quel objectif ? Tu comptes en vendre combien ?
— C’était toujours un bonheur de causer avec elle. Une vraie boute-en-train », a dit Mrs Byrne. Elle parlait toujours de ma mère. J’avais remarqué qu’il était difficile de mener une conversation avec Mr et Mrs Byrne, parce qu’ils parlaient toujours en même temps, et jamais de la même chose.
« C’est-à-dire, là n’est pas tellement la question, j’ai répondu à Mr Byrne. La question n’est pas d’en vendre tant. Ça n’est même pas très grave si je n’en vends aucune cette semaine. »
C’était vrai jusqu’à un certain point. Les Brosses à Dents Guest étaient déjà en affaires avec la plupart des pharmaciens d’officine, et aussi avec les supermarchés ; et les commandes se prenaient le plus souvent groupées, que ce soit en ligne ou par téléphone. Mais Alan m’avait tout de même dit que si par hasard je tombais sur des indépendants il fallait que j’en profite pour m’arrêter chez eux montrer ma marchandise. C’était un aspect du voyage qui ne m’emballait pas. J’avais depuis longtemps cessé le porte-à-porte.
« C’est vrai que le design est superbe, a dit Mr Byrne. On ne ferait pas mal de s’en offrir deux nous-mêmes.
— S’il n’y a que ça, j’ai répondu en tirant une deuxième brosse de ma poche, je vous l’offre, avec les compliments de Guest.
— Tu es sûr ?
— Tout à fait.
— Eh bien, c’est magnifique, n’est-ce pas, Sue, que c’est magnifique ? »
Mrs Byrne a acquiescé d’un air distrait, mais elle avait la tête ailleurs. Elle a commencé par nous passer les tasses de thé et les scones maison, et puis elle m’a dit : « Alors tu vas jusqu’à Aberdeen ?
— C’est ça.
— Écoute, il faut absolument que tu passes chez Alison. Elle serait ravie de te voir.
— Tst tst, tais-toi donc, Sue, a dit Mr Byrne. Il n’a pas le temps de passer voir Alison. Dis-moi, Max, Harold le loue, en ce moment, cet appartement de Lichfield ? Parce que ça fait bien des années qu’on n’est pas allés y jeter un coup d’œil, et la dernière fois qu’on lui a parlé, c’était son intention.
— Et pourquoi pas ? a repris Mrs Byrne. Ne serait-ce que pour boire une tasse de thé, c’est toujours ça. De toute façon, pour aller à Aberdeen, il faut bien qu’il passe par Édimbourg.
— Je ne crois pas qu’il l’ait loué », j’ai dit à Mr Byrne. Puis, en m’adressant à sa femme : « Il me semble qu’il y a un périphérique, j’évite le centre-ville.
— Il se prive d’un joli revenu locatif, alors, a dit Mr Byrne.
— Oui, mais le quartier d’Alison est très facile d’accès depuis le périphérique, a dit Mrs Byrne.
— De toute façon, je vais chercher les clefs.
— Je vais chercher un plan de la ville, pour te montrer où c’est exactement. »
Le temps qu’ils reviennent, j’ai bu mon thé sans me presser et j’ai mastiqué mon scone en regardant leur jardin par la fenêtre. C’était un grand beau jardin, dont les terrasses étagées menaient aux rives du plan d’eau. Derrière la clôture, j’apercevais le sentier qui en faisait le tour. Il fallait une demi-heure pour le parcourir, si j’avais bonne mémoire. Je l’avais fait avec Alison, un jour. Je pouvais avoir quinze ans. Ça se passait peu avant que nos familles partent ensemble dans la Région des Lacs. J’étais sans doute venu voir Chris, mais allez savoir pourquoi, je m’étais retrouvé à faire le tour du lac avec Alison, qui avait deux ans de plus que moi, et avec qui j’avais toujours entretenu une vague amitié à la limite du flirt. (J’avais le sentiment diffus de ne pas la trouver aussi attirante que j’aurais dû, si vous voyez ce que je veux dire.) Fallait-il que j’aille la voir à Édimbourg ? Que je passe boire une tasse de thé ? Je ne l’avais pas revue depuis le mariage de Chris, plus de quinze ans auparavant. Ça ne pouvait pas faire de mal, sûrement…
Mr et Mrs Byrne sont revenus en même temps, chacun suivant son idée.
« Quand dois-tu être aux Shetlands, exactement ? a demandé Mrs Byrne.
— Tiens, les voilà, a dit Mr Byrne en me tendant un trousseau de clefs. Dis donc, elle est à toi, la Prius, dehors ?
— Ça n’a pas tellement d’importance, pourvu que j’y sois en fin de semaine, j’ai répondu à Mrs Byrne. Oui, elle est à moi, j’ai dit à Mr Byrne. Enfin, le temps du voyage.
— Eh bien alors, pourquoi n’irais-tu pas dîner chez Alison et Philip, demain soir ?
— Comment tu la trouves ? Agréable à conduire ? »
J’ai supposé que Philip était le mari d’Alison, le prénom me disait vaguement quelque chose.
« Je ne peux pas, malheureusement. Je vais retrouver Lucy, ma fille, demain soir. À Kendal. Oui, j’adore la conduire. Vous savez que j’ai tenu une moyenne de 6 litres au cent pour venir jusqu’ici ? Et puis le GPS est fabuleux.
— À Kendal ? Qu’est-ce qu’elle fait à Kendal, ta fille ?
— Pas mal mais, attention, tu as des petites diesels qui font pas tellement plus, aujourd’hui. Il est gros, le moteur ?
— C’est-à-dire que… Caroline m’a quitté, vous comprenez. Il y a six mois. Elles habitent Kendal, à présent. Euh, je n’en ai pas la moindre idée, c’est sans doute précisé dans le manuel…
— Oh, Max, je ne savais pas. Tu dois être effondré. Pourquoi est-ce que Chris ne nous en a pas parlé, je me le demande.
— Je me suis laissé dire qu’elle n’a pas beaucoup de reprise, qu’elle manque un peu de puissance, quand tu dois doubler dans l’urgence.
— Oui, ça a été une… déception. La pire déception de ma vie, à vrai dire. »
Mr Byrne m’a regardé, interloqué, jusqu’à ce que sa femme lui donne une tape réprobatrice sur le genou.
« Il parle de la rupture de son couple, pas de la puissance de sa voiture. Tu ne peux pas écouter, un peu ? » Puis, s’adressant à moi : « Il y a des tas de relations qui traversent des passages à vide, Max, je suis sûre que ça n’aura qu’un temps.
— Je ne crois pas, j’ai répondu, elles sont allées s’installer à l’autre bout du pays, ça me paraît plutôt définitif.
— Vous avez essayé de consulter un conseiller conjugal, ce genre de chose ?
— Tu baisais à l’extérieur, ou quoi ? m’a demandé Mr Byrne.
— Donald ! s’est écriée sa femme, exaspérée.
— Oui, j’ai répondu, oui, on a consulté un conseiller conjugal, et non, je ne baisais pas à l’extérieur.
— Reste donc dîner, Max, m’a proposé Mrs Byrne. J’ai fait une tourte au poulet, et il y en a largement assez pour trois.
— Je ne voulais pas t’offenser, a dit Mr Byrne, mais il est vrai qu’il se passe de drôles de choses dans la tête des hommes de quarante ans. Dieu sait pourquoi, ils sont démangés par le besoin irrésistible de coucher avec des filles de vingt ans.
— J’aimerais beaucoup, j’ai dit, beaucoup dîner avec vous, pas coucher avec des filles de vingt ans, encore que j’aimerais sûrement aussi, mais de toute façon ça ne va pas être possible, de dîner, je veux dire. Je… j’ai prévu quelque chose ce soir.
— Allons bon ! Tant pis, alors, mais je vais refaire du thé. »
Mrs Byrne a disparu dans la cuisine, nous laissant, son mari et moi, en tête à tête pendant quelques minutes. L’espace d’un instant, j’ai cru qu’il allait en profiter pour avoir une conversation à cœur ouvert avec moi sur la faillite de mon couple – horreur ! – mais j’avais tort de m’inquiéter. Il n’a été question que de la Toyota Prius. Selon un article qu’il avait lu, le processus de fabrication était tellement complexe et tellement long qu’il annulait les bénéfices du moteur hybride sur l’environnement. En plus, on disait que le recyclage de la batterie était très problématique. Mr Byrne avait l’air incollable sur la Prius. Mais il faut dire que, comme son fils, il m’avait toujours fait l’effet d’être bien informé. Il faisait partie de ces hommes dotés (contrairement à moi) d’une insatiable curiosité.
Mrs Byrne s’est absentée une vingtaine de minutes. Je ne voyais pas bien pourquoi elle mettait aussi longtemps à refaire du thé. Mais quand elle a fini par reparaître, tout s’est éclairci.
« Désolée, a-t-elle dit, j’étais au téléphone avec Alison. Je l’ai appelée à tout hasard, il se trouve qu’elle est chez elle toute la semaine. Elle serait ravie de te voir mercredi.
— Ah bon, j’ai dit, pris de court. Eh bien, c’est formidable, merci.
— Philip est en Malaisie, en ce moment, alors elle réserve une table en ville, comme ça vous pourrez dîner tranquillement. Les garçons sont pensionnaires tous les deux, à présent, bien sûr.
— Je vous remercie beaucoup, mais…
— Tiens ! s’est exclamé Mr Byrne en se levant d’un bond. Ça me donne une idée. »
Il a quitté la pièce, et je me suis creusé la tête pour intégrer cette nouvelle péripétie, qui allongerait mon voyage d’une journée en me faisant prendre le ferry d’Aberdeen le jeudi soir pour arriver aux Shetlands le vendredi matin. Est-ce que ça posait problème ? Pas forcément. Les autres vendeurs seraient sûrement déjà rentrés après avoir rallié leur destination, mais nous ne faisions pas la course, ou alors je n’avais aucune chance d’arriver premier, de toute façon. Fallait-il que ça me tracasse ? Dans ce scénario, je ne tenais guère le rôle de Robin Knox-Johnston ni celui de Bernard Moitessier. D’ailleurs, j’étais déjà bien placé pour remporter l’autre trophée, celui des économies d’essence.
« Eh bien, mais ça serait… ce serait génial, en fait. Oui, pourquoi pas ? Je serai ravi de revoir Alison.
— Et elle sera ravie de te revoir, j’en suis sûre. Magnifique. Alors, c’est décidé. »
Elle me souriait, rayonnante, et m’a présenté l’assiette de scones. J’ai vu mon reflet se pencher pour en prendre un dans les vitres de la véranda. Dehors, il faisait presque nuit. Une soirée sinistre m’attendait, tout seul dans ma chambre, au Quality Hotel Premier, et pourtant je ne pouvais me résoudre à accepter l’invitation des Byrne à partager leur dîner. Mon quotient de tolérance quotidienne à la compagnie d’autrui demeurait faible. J’ai mangé mon scone sans rien dire, tandis que Mrs Byrne me parlait sur un ton apaisant, me donnant des nouvelles d’amis que je n’avais jamais connus, ou dont je perdais le souvenir. Puis, au bout de quelques minutes, Mr Byrne est revenu, suant et soufflant, un gros carton dans les bras.
« Et voilà, il a dit en posant triomphalement l’objet sur le sol du jardin d’hiver.
— Oh, Donald ! s’est exclamée sa femme. Mais qu’est-ce qui te prend ?
— Il était au grenier, ce carton, a expliqué Mr Byrne.
— Je le sais bien, qu’il vient du grenier. Qu’est-ce qu’il fiche ici ?
— Tu as dit que tu en avais marre de le voir.
— C’est justement pour ça que je l’ai monté au grenier, pourquoi l’as-tu redescendu ?
— Il n’a rien à y faire, on a assez de bazar comme ça, là-haut. Ce carton est à Alison.
— Je le sais bien qu’il est à Alison. Je lui demande toujours de l’emporter, et elle l’oublie chaque fois.
— Elle ne l’oublie pas, elle s’arrange pour ne pas y penser.
— Soit, admettons, n’ergotons pas. Qu’est-ce qu’on en fait ?
— Max pourrait le lui apporter.
— Max ?
— Il va lui rendre visite, non ? Eh bien, il n’a qu’à le lui apporter.
— En voilà, une idée ! »
J’ai regardé le carton, qui était si gros que Mr Byrne avait peiné à le porter, et qui regorgeait de papiers. Néanmoins, dans la mesure où il se caserait sans peine dans mon coffre, je n’ai pas vu de raison de refuser.
« Ça ne posera aucun problème, j’ai dit. Qu’est-ce qu’il y a, là-dedans ?
— Tous les cours d’Alison ; ils doivent avoir dans les trente ans, je crois bien.
— On devrait balancer tout ça, a dit Mrs Byrne. Voilà ce qu’il faudrait faire. Brûler ces paperasses.
— Impossible, a dit son mari. Alison a sué sang et eau, là-dessus.
— Pour le bien que ça lui a fait. Elle n’a même pas décroché son diplôme.
— Sue, faut-il te le rappeler, son diplôme, elle l’a eu. Elle n’a jamais exercé, nuance. Et il n’est pas exclu qu’elle le fasse, à présent que les enfants sont pour ainsi dire élevés.
— Exercé quoi ? » j’ai demandé. C’était si loin, je ne me rappelais même pas quelles études elle avait faites.
« La psychologie, a répondu Mr Byrne, elle a toujours voulu être psychothérapeute. »
Ça me disait vaguement quelque chose, mais j’en ai surtout conclu qu’en définitive je connaissais à peine Alison, et que nous avions vécu très peu de choses ensemble. Est-ce que j’avais tellement envie de passer toute la soirée de mercredi avec une quasi-inconnue ? De toute façon, il était trop tard pour faire machine arrière. Mr et Mrs Byrne étaient tous deux emballés par l’idée, l’une pour d’obscures raisons sentimentales, l’autre parce qu’il n’avait qu’une hâte, se débarrasser du carton.
« Et voilà, ça n’est pas encombrant du tout », j’ai dit quelques minutes plus tard en le soulevant avec précaution pour le déposer dans le coffre. J’avais laissé ma valise et mon ordinateur portable à l’hôtel, il ne restait plus que les deux petites boîtes d’échantillons. Mrs Byrne était sortie me dire au revoir. La nuit était frisquette, notre haleine faisait de la buée dans l’allée du garage. J’ai pris congé en toute hâte, au mépris des bonnes manières, peut-être, en partie pour ne pas qu’elle prenne froid, mais surtout parce que je ne suis pas en état de supporter des adieux qui se prolongent. À l’instant où je montais dans ma voiture, prêt à démarrer, Mr Byrne est sorti de la maison en trombe.
« N’oublie pas les clefs ! » s’est-il écrié en brandissant le trousseau de l’appartement de mon père.
J’avais réussi à les laisser dans la maison ! J’ai baissé la glace et je les ai reçues de ses mains.
« Merci, j’ai dit. J’ai bien failli.
— Tu es sûr que c’est les bonnes ? a demandé Mrs Byrne.
— Évidemment ! a répondu Mr Byrne.
— Elles ne ressemblent pas aux clefs d’Harold, je trouve. »
Son mari l’a ignorée. « Prends-en soin, m’a-t-il recommandé, il n’y en a pas d’autres.
— Mais si », a dit sa femme.
Il s’est tourné vers elle avec un soupir.
« Pardon ?
— Je dis qu’il y en a d’autres. Miss Erith a un trousseau.
— Miss Erith ? Qu’est-ce que tu racontes ? C’est qui, Miss Erith ?
— La vieille dame d’en face. Elle a un trousseau puisqu’elle prend le courrier, tu sais bien, toutes les cartes postales.
— Quelles cartes postales ? Tu dis n’importe quoi !
— Je ne dis pas n’importe quoi, il continue à recevoir des douzaines de cartes postales tous les ans, toutes du même expéditeur. » Elle s’est penchée par ma vitre ouverte pour m’expliquer : « Je sais très bien de quoi je parle, contrairement à lui. Ne l’écoute pas. Passe une soirée superbe avec ta fille, et embrasse Alison pour nous, s’il te plaît.
— Ne te laisse pas embobiner, embrasse-la, mais remets-lui les papiers, aussi.
— Je n’y manquerai pas.
— Et merci pour les brosses à dents.
— Je vous en prie. Merci pour le thé. »
Je leur ai fait un signe de la main, et j’ai remonté ma vitre avant qu’ils trouvent encore quelque chose à ajouter, sinon on en avait pour toute la nuit. Très franchement, parler avec eux commençait à m’épuiser. Surtout avec Mrs Byrne, qui tournait un peu à la vieille excentrique. D’abord, ses propos sur les cartes postales me paraissaient bizarres. Comment croire que quelqu’un écrive encore à cette adresse de Lichfield, alors que mon père était parti depuis plus de vingt ans ?
Et maintenant, où va-t-on ?
Je me suis d’abord dirigé vers le centre-ville. J’avais Emma pour me tenir compagnie, bien sûr, mais je ne lui ai pas indiqué de nouvelle destination, et comme elle devait croire que nous allions toujours chez Mr et Mrs Byrne, ses consignes étaient plutôt confuses. Ça m’était égal. Écouter sa voix suffisait à mon bonheur.
Birmingham avait beaucoup changé depuis ma dernière visite. Avec tous ces immeubles neufs, des galeries marchandes surtout, j’étais déboussolé la moitié du temps. J’ai fini par trouver un parking à plusieurs niveaux, et j’ai dirigé mes pas vers le quartier de boutiques et de cafés qui avait surgi le long du bassin du vieux canal. Il y avait pas mal de restaurants dont le nom ne me disait rien, et au bout du compte je suis entré dans un Pizza Express : j’y avais mes repères, c’était rassurant. Il n’y a pas de surprises, avec Pizza Express.
Le restaurant était plein. Tout le monde paraissait vingt ans de moins que moi, et comme d’habitude dîner seul m’intimidait. N’ayant rien apporté à lire, j’ai sorti mon mobile et, en attendant ma pizza, j’ai envoyé un texto à Trevor. Quelques secondes plus tard, il me rappelait en utilisant le kit mains libres qu’on nous avait fourni pour la voiture mais que je ne m’étais toujours pas résolu à installer. L’acoustique du restaurant était mauvaise, j’avais du mal à entendre ce qu’il me disait, mais j’ai compris qu’il n’était plus qu’à une demi-heure de Penzance, et il a eu l’air égayé d’apprendre que je n’avais pas encore dépassé Birmingham. « Bah, m’a-t-il dit avant que ça coupe complètement, du moment que tu t’amuses… »
M’amuser, c’était un bien grand mot. En sortant du restaurant, vers huit heures et demie, j’ai trouvé un coin tranquille le long d’un canal et j’ai appelé Lindsay – petit plaisir que je me réservais depuis plusieurs heures. Elle n’a pas répondu. J’ai laissé un message mais il se peut qu’elle ne l’ait pas eu, parce que, pour une raison ou pour une autre, je n’ai eu aucune nouvelle d’elle ce soir-là.
J’aurais certes pu aller à Lichfield séance tenante, et coucher dans l’appartement de mon père pour économiser une chambre d’hôtel aux Brosses à Dents Guest. Mais je pressentais que ce séjour dans l’appartement paternel risquait fort de n’être pas guilleret. Mieux valait sans doute le voir à la lumière du jour. En attendant, il ne me restait plus qu’à retourner au Quality Hôtel Premier, pour regarder la télévision ou encore, sur mon portable, le DVD Deep Water que Clive m’avait passé.
Sur le chemin de l’hôtel, je dois dire qu’Emma et moi avons fait une fameuse équipe, surtout aux abords du rond-point de Holloway Circus, où j’ai trouvé marrant de tourner en rond pour l’embrouiller. Quelle rigolade ! « Tournez à gauche », elle répétait. « Tournez à gauche, tournez à gauche. » Tant et plus, à des intervalles de plus en plus rapprochés puisque j’appuyais sur le champignon au tour suivant. Mais impossible de lui faire hausser le ton. J’avais beau tourner en rond pied au plancher, multiplier les tours, elle demeurait imperturbable. J’ai bien dû faire six ou sept tours avant de voir une voiture de police remonter Smallbrook Queensway depuis New Street Station. Je suis sorti vers Five Ways sans demander mon reste et, de là, je suis rentré à l’hôtel en m’en tenant à un pépère 45 à l’heure.
Une fois garé, je suis allé jeter un coup d’œil dans le coffre parce que, pendant que je jouais aux chevaux de bois sur Holloway Circus, j’avais entendu de drôles de bruits, à l’arrière. Comme il fallait s’y attendre, mes pitreries avaient chahuté le carton d’Alison, et les papiers en équilibre instable sur le haut de la pile s’étaient éparpillés partout. Or le vent avait forci entre-temps et, quand j’ai ouvert le coffre, certaines feuilles, aspirées, se sont envolées sur le parking. Il m’a fallu courir dans tous les sens en jurant comme un charretier pour les récupérer, sauf qu’à ce moment-là une nouvelle bourrasque en a éparpillé d’autres. J’ai claqué le hayon, et j’ai fini par rassembler les feuillets, non sans efforts, avec l’aide d’un passant médusé. J’en ai fait une sorte de brassée serrée sur ma poitrine, et je suis remonté en voiture pour les remettre en pile et les classer sommairement. Tout cet épisode m’avait essoufflé, et curieusement agité. À ma connaissance, il n’y avait là que de vieilles copies d’Alison, sans valeur particulière ; n’empêche, on m’avait chargé de les lui remettre, et je ne voulais pas faillir à ma mission.
Pourtant cette idée m’est carrément sortie de la tête quand j’ai aperçu la feuille du haut de la pile, posée sur la banquette arrière. À votre avis, quel était le mot qui venait d’attirer mon attention ?
C’était mon nom : Max.
Et pas qu’une fois, en plus. Il revenait à cinq ou six reprises sur cette seule page.
Il s’agissait d’un vague essai. Je me suis mis à farfouiller dans les papiers en vrac sur mes genoux pour trouver le reste du devoir. Les pages étaient restées dans l’ordre, mais il en manquait quelques-unes. J’ai retrouvé celle qui était manifestement la dernière, et qui portait le numéro 18, et puis j’ai retrouvé la première, intitulée « ATTEINTE À LA VIE PRIVÉE – Alison Byrne, 22 février 1980 ». Atteinte à la vie privée ? Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Il y avait aussi une note, fixée par un trombone à la première page. L’écriture en était différente, plus masculine, et au bout de quelques lignes j’ai compris que c’était sans doute celle du professeur.
Chère Alison,
Le séminaire de jeudi et les quelques mots que nous avons échangés ensuite me donnent à penser que vous vous intéressez, particulièrement au viol de l’intimité avec les conséquences qu’il peut avoir sur les personnes concernées. Comme vous avez pour tâche trimestrielle de rédiger un essai de réflexion personnelle tirée d’une expérience vécue, je me demandais si le sujet vous tenterait. Peut-être y a-t-il eu un incident spécifique dans votre passé qui ait un rapport avec ce thème.
Je vous rappelle que ces essais de réflexion personnelle ne sont pas notés, et ne seront pas vus par vos professeurs, sauf demande expresse de votre part. L’idée, c’est que vous les écriviez à votre rythme ; la valeur de l’exercice réside dans la pratique de l’écriture, avec ce qu’elle entraîne de progrès dans la conscience de soi.
Cela dit, ne voyez là qu’une suggestion, le choix de votre sujet vous revient.
Cordialement,
Nicholas
Après avoir lu cette lettre, j’ai parcouru le début de l’essai. Le premier paragraphe n’était guère qu’une introduction, mais le deuxième commençait en ces termes : « C’était pendant le long été de la canicule, en 1976 », et quelques phrases plus loin : « Vers la fin du mois d’août, cette année-là, nous sommes partis camper une semaine dans la Région des Lacs avec nos amis les Sim. »
La Région des Lacs ? Elle avait rédigé un essai sur nos vacances à Coniston ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui s’était passé cette semaine-là qui puisse avoir un rapport avec le viol de l’intimité ?
Les mains tremblantes, j’ai fouillé dans le reste des papiers, en sentant monter la panique. Il fallait absolument que je trouve les pages manquantes et que je lise l’essai du début à la fin, pour pénible que ça puisse être. Comme avec la nouvelle de Caroline, je me sentais poussé par une curiosité affolante, suicidaire. Lire la nouvelle avait été éprouvant. L’essai ne risquait-il pas d’être pire ?
Les pages manquantes, je l’ai compris, s’étaient mélangées aux autres copies d’Alison dans le coffre de la voiture. Il m’a fallu un quart d’heure pour tout remettre dans l’ordre. Là-dessus, j’ai dit bonne nuit à Emma (« Souhaite-moi bonne chance », je lui ai murmuré), j’ai fermé la voiture et, ma brassée de feuilles serrée contre moi, je suis monté au premier étage. Je me suis fait une tasse de Nescafé, j’ai allumé la télévision sans le son pour me tenir compagnie, et puis je me suis couché et j’ai commencé à lire.
OceanofPDF.com