La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 21 sur 28

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La vie très privée de Mr Sim

Chapitre XVII

 

 

Je n’aurais jamais imaginé me retrouver libre à quarante-huit ans. Mais puisqu’il en était ainsi et que, de toute évidence, Caroline n’avait aucune intention de me revenir, je m’apercevais que j’allais au-devant d’un problème bien particulier. Tôt ou tard, si je ne voulais pas finir comme un vieux solitaire, il me faudrait trouver une nouvelle partenaire. L’ennui, c’était que les femmes plus jeunes, comme Poppy, risquaient de ne pas m’accorder un regard, et que les femmes mûres ne m’attiraient pas.

Les femmes mûres, encore faudrait-il ici préciser ce que j’entends par là. J’y ai bien réfléchi, et il me semble qu’on considère comme mûre toute femme plus âgée que sa propre mère quand on était adolescent. Admettons qu’on commence vraiment à s’intéresser au sexe – au point de ne plus penser qu’à ça – vers l’âge de seize ans. (Je sais que ça commence plus tôt, aujourd’hui, à coup sûr. Le monde occidental est tellement polarisé sur le sexe que presque tous les garçons sont sans doute branchés dessus dès l’âge de quatorze ans. D’ailleurs, l’autre jour, j’ai lu dans le journal qu’une fille était devenue grand-mère à vingt-six ans. Mais pour ma génération, ce n’était pas la même chose. Nous sommes les derniers à nous être épanouis tard.) Bon, je disais donc que quand j’avais seize ans, ma mère en avait trente-sept, et je vous assure que pour moi c’était une petite vieille. Il ne me serait jamais venu à l’esprit qu’elle puisse avoir une vie sentimentale, une vie intime, et je ne parle même pas d’une vie sexuelle (sauf avec mon père, et encore, s’il fallait en juger par le récit d’Alison). Elle n’avait à mes yeux aucune existence affective et sexuelle. Elle était là pour pourvoir à mes besoins physiques et affectifs. Je sais, dit comme ça c’est choquant, mais les adolescents sont égoïstes et nombrilistes, et je la voyais ainsi. Et même maintenant, à quarante-huit ans, j’ai du mal à me faire à l’idée que des femmes de l’âge de ma mère, oui, d’accord, de mon âge, si vous y tenez, puissent être considérées comme désirables. Bien sûr que c’est illogique, bien sûr que j’ai tort. Mais qu’est-ce que j’y peux ? J’essaie simplement d’être honnête. C’est pourquoi, du reste, j’avais été tellement mortifié le soir du dîner, quand j’avais compris que Poppy m’avait invité dans la seule intention de me présenter sa mère.

Si je vous raconte tout ça, c’est sans doute pour vous expliquer mes sentiments lorsque j’ai appuyé sur le bouton du boîtier électronique, chez Alison, et qu’elle m’a ouvert. La dernière fois que je l’avais vue remontait à plus de quinze ans. Le jour le plus profondément gravé dans ma mémoire remontait à plus de trente ans, elle avait dix-sept ans, et mon pervers de père l’avait prise en photo dans son bikini orange. Et voilà que je la voyais devant moi, belle, chic et élégante, pleine d’assurance, comme elle l’avait toujours été. À cinquante ans, c’est-à-dire passablement plus âgée que ma mère quand j’en avais seize, et que nous campions dans la Région des Lacs. Et même plus âgée que ma mère à sa mort.

« Max ! C’est superbe, de te voir ! » a-t-elle dit.

Elle m’a tendu la joue, que j’ai embrassée. Douce, poudrée. Fragrance particulière, mais pas désagréable, entre miel et eau de rose.

« Quel bonheur de te voir ! j’ai répondu. Tu ne changes pas. (C’est ce qu’on est censé dire, non, que ce soit vrai ou pas ?)

— Quelle chance, que tu passes par ici ! Maman m’a dit que tu étais en route pour l’Écosse, c’est vrai ?

— Oui, tout à fait.

— Quelle aventure ! Entre vite ! »

Elle m’a précédé dans un hall qui ouvrait sur l’un des deux ou trois salons du rez-de-chaussée, m’a-t-il semblé, parfait alliage de minimalisme et d’opulence. Il y avait des peintures modernes aux murs, et de lourds rideaux de velours tirés sur l’hostilité de la nuit ; diverses zones de la pièce étaient subtilement éclairées par des spots invisibles. Un grand canapé en L, garni de coussins profonds et confortables, encadrait une table basse, couverte de livres et de magazines disposés avec goût. Dans l’âtre un feu flambait joyeusement. J’étais convaincu que c’était un vrai feu de bois jusqu’à ce qu’Alison dise : « Est-ce qu’il fait trop chaud pour toi ? Je peux baisser, si tu veux.

— Non, non, un bon feu, j’adore. »

J’aurais dû tourner ma langue sept fois dans ma bouche. Est-ce qu’elle se rappelait ? Est-ce qu’elle se rappelait le fiasco du feu, à Coniston ? Ou était-ce seulement moi qui y pensais pour avoir lu son essai deux jours plus tôt ? Impossible à dire : son expression ne trahissait rien.

« Bon, alors réchauffe-toi bien. Il fait un temps de chien, dehors, non ? Il paraît qu’on aura peut-être de la neige, cette nuit. Tu bois quelque chose ? Moi, je vais prendre un gin-tonic.

— Super, la même chose, alors, s’il te plaît », j’ai dit, en oubliant que c’était moi qui prenais le volant pour aller au restaurant, dans une minute.

Quand elle est revenue avec nos verres, nous nous sommes installés sur le canapé, en angle.

« Belle pièce, j’ai dit platement. C’est beau chez toi.

— C’est beau, oui, mais c’est beaucoup trop grand. Je me suis trimballée toute seule dans cette maison toute la semaine. C’est ridicule, vraiment.

— Les garçons ne sont pas là ?

— Ils sont à l’école tous les deux, pensionnaires.

— Et Philip ?

— Il est en Malaisie. Il se pourrait qu’il rentre ce soir, mais ça n’est pas sûr. » Elle a soupiré. « Bon Dieu, Max, tu as l’air… je cherche le mot…

— Je ne sais pas, quel mot ?

— Euh… perturbé, disons. Tu as l’air un peu perturbé.

— Je suis assez fatigué. Ça fait trois jours que je suis sur les routes.

— Oui, a dit Alison. Oui, c’est sûrement ça.

— J’ai passé une drôle d’année, j’ai ajouté. Ta mère t’a dit que Caroline m’a quitté ?

— Oui, elle me l’a dit. » Elle a tendu la main pour la poser sur mon genou. « Pauvre Max ! Tu me raconteras tout ce que tu voudras tout à l’heure, en dînant. »

Pendant qu’Alison était remontée mettre la dernière main à sa toilette, je suis sorti chercher le carton de ses papiers. Il faisait un froid de canard, à présent, et de minuscules flocons de neige tourbillonnaient déjà comme une menace dans l’air de la nuit. Quand je suis rentré dans le hall avec le carton, elle m’a regardé d’un air incrédule.

« Qu’est-ce que c’est que ce machin ?

— C’est à toi. Tes parents m’ont demandé de te le rapporter.

— J’en veux pas.

— Eux non plus.

— Mais qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?

— Des trucs de fac, je crois. Où je le mets, le carton ?

— Tu n’as qu’à le poser ici. Ils sont quand même infernaux, a-t-elle dit, réprobatrice. Quelle idée de t’avoir obligé à charrier tout ça jusqu’ici. »

Elle s’est emmitouflée dans un manteau en fausse fourrure, et elle a composé un code de sécurité à quatre chiffres sur une espèce de boîtier fixé au mur avant de sortir en refermant la porte derrière nous. Comme le sol était déjà glissant, elle a pris mon bras pour aller jusqu’à la voiture. C’était agréable de la sentir s’appuyer sur moi. La texture de son manteau était curieusement réconfortante.

« Oooh chic, une Prius ! Philip et moi, on a bien envie d’en acheter une. »

J’étais sur le point de lui dire qu’elle appartenait à la société, mais je me suis ravisé. En somme, je n’étais pas fâché qu’elle m’en croie propriétaire.

La voiture glissait sans bruit comme elle savait le faire, dans ces rues obscures, quiètes et secrètes. Les maisons étaient massives, imposantes, avec de rares fenêtres éclairées. Nous ne roulions que depuis une ou deux minutes, et déjà nous avions croisé deux voitures de police, l’une qui passait au ralenti, l’autre garée le long du trottoir. J’en ai fait la remarque à Alison, qui m’a expliqué : « On a un vrai problème de sécurité, ici. Tu comprends, c’est un quartier de milliardaires, essentiellement des banquiers, et en ce moment ils cristallisent la colère du public. Tiens, dans cette rue, par exemple… »

Elle a entrepris de me parler d’un multimilliardaire, magicien de la finance, qui habitait la rue et qui avait été engagé pour diriger une des grandes banques ; mais le type avait réussi à en anéantir les actifs, tout en se tirant avec une véritable fortune en bonus et fonds de pension. Mais j’écoutais d’une oreille distraite. J’avais déjà programmé le GPS pour le lendemain, et Emma, croyant manifestement que j’étais en route pour Aberdeen, me donnait les consignes appropriées.

Dans deux cents mètres, tournez à gauche, a-t-elle dit.

« T’emballe pas, j’ai répondu, ça c’est pour demain.

— Pardon ? » a dit Alison.

À mon grand embarras, j’ai compris que je venais de l’interrompre en pleine évocation de ce scandale financier. À vrai dire, l’espace d’un instant, pendant qu’Emma parlait, j’avais totalement oublié sa présence à bord.

« Tu parlais à qui, à l’instant ?

— Je te demande pardon ?

— J’avais pas l’impression que tu t’adressais à moi, c’est tout.

— Évidemment que je m’adressais a toi. À qui veux-tu que je m’adresse ?

— Je ne sais pas, a-t-elle dit avec un coup d’œil inquiet et vaguement soupçonneux. À ton GPS ?

— Mon GPS ? Mais pourquoi veux-tu que je parle à mon GPS ? Il faudrait être fou.

— Oui, tout à fait. »

Nous en sommes restés là et avons poursuivi vers le restaurant.

C’était un endroit accueillant, intime, aux abords du château. La neige avait plus ou moins cessé, mais nous avons été bien contents de nous précipiter au chaud dans cette salle douillette, avec ses plafonds voûtés et ses murs en pierres apparentes. Il y avait des tas de petites alcôves, logeant des tables de deux où dîner et parler dans une relative discrétion, et notre table en faisait partie. Le serveur devait connaître Alison, car il nous a installés avec une courtoisie et une prévenance remarquables. Après avoir parcouru une carte de plats du terroir insolites, Alison a choisi une salade de chèvre chaud, tandis que j’optais pour du canard fumé. En accompagnement, elle a commandé un chardonnay français à 42,50 livres la bouteille. Heureusement, elle avait annoncé d’emblée que c’était elle qui m’invitait. J’aurais pris des risques à faire passer l’addition sur ma note de frais.

« Alors ton mari est en Asie ? » ai-je dit pour embrayer, pendant que nous dégustions ce vin qui m’a semblé assez proche de ce qu’on achète pour cinq livres chez Tesco ou Morrisons. « Qu’est-ce qu’il fait là-bas ?

— Oh, la tournée des fournisseurs, je crois, a dit Alison, sans préciser davantage. Il lui faut voyager de plus en plus, ces temps-ci. Là, par exemple, il rentre d’Australie.

— Moi aussi, je rentre à peine d’Australie.

— Ah bon ? Et qu’est-ce que tu y faisais ?

— J’étais allé voir mon père.

— Mais bien sûr, j’oubliais qu’il s’est installé là-bas, pour finir. Comment tu l’as trouvé ?

— Il… il va bien, il est en forme.

— Non, je veux dire, ça s’est passé comment, entre vous, cette fois ? Parce que si ma mémoire est bonne, et peut-être qu’elle flanche, vous n’avez jamais été très proches, lui et toi. »

Franchement, je n’avais pas très envie d’aborder ce sujet. Ce que j’aurais vraiment voulu, c’était jouer cartes sur table, et lui balancer un truc genre « Navré qu’il y a trente ans tu aies chopé mon père en train de se branler sur une photo de toi que tu voulais déjà pas qu’il prenne au départ ». Seulement voilà, encore fallait-il trouver les mots pour le dire. Par le plus grand des hasards peut-être, j’ai été sauvé in extremis : mon portable sonnait. J’ai jeté un coup d’œil sur l’écran, c’était Lindsay Ashworth.

« Il vaut mieux que je prenne l’appel, j’ai dit à Alison.

— Je t’en prie. »

Elle s’est mise en devoir de nous resservir du vin, et j’ai appuyé sur la touche « décrocher ».

« Salut ! j’ai dit.

— Holà, vous autres ! a braillé Lindsay, de manière un peu inattendue. À moi, mes braves ! Ratafia pour tout le monde et hissez la grand-voile ! Comment va la vie sur les joyeuses vagues de l’océan, sacré vieux loup de mer ?

— Je vous demande pardon ? »

Il y a eu un silence. « C’est vous, Max ?

— Oui.

— Alors, comment ça se passe, à bord ? Votre cabine est bien ?

— Je ne suis pas à bord, je suis à Édimbourg. »

Nouveau silence, plus long, interloqué. Suivi d’un changement de ton perceptible. « Vous êtes où ?

— Je suis encore à Édimbourg.

— Qu’est-ce que vous fichez à Édimbourg ?

— Je suis en train de dîner avec une vieille amie.

— Max ! s’est écriée Lindsay, et là j’ai distinctement entendu un fond de colère dans sa voix. À quoi vous jouez ? Vous êtes censé vous trouver dans les Shetlands, bon Dieu !

— Je le sais, j’y vais demain.

— Demain ? Mais Trevor et David sont arrivés à destination hier, et Tony a fait l’aller-retour dans la journée !

— Je le sais, mais vous m’aviez dit qu’il n’y avait pas d’urgence.

— Pas d’urgence, c’est une chose, Max. Ce n’est pas une raison pour traiter ce voyage comme un prétexte à vous balader aux frais de la princesse et rendre visite à tous vos amis de Facebook. »

Il se passait quelque chose de bizarre. Qu’est-ce qu’il lui prenait de me faire ces reproches, tout d’un coup ? Deux jours plus tôt, elle me soutenait chaleureusement. Est-ce qu’un changement était survenu depuis ?

« Vous allez bien, Lindsay ? Tout va bien ? Parce que je trouve, je trouve votre réaction un peu… excessive. »

Il y a eu un silence au bout du fil puis elle a soupiré : « Tout va bien, Max. Tout va bien. Débrouillez-vous pour arriver à destination, et faire ce que vous avez à faire, et puis rentrez. D’accord ? Allez-y, quoi.

— Bien sûr, je serai sur le ferry demain à cinq heures, sans faute.

— Bien, c’est tout ce que je voulais entendre. » Elle semblait prête à prendre congé, mais elle m’a encore posé une question : « Et le journal vidéo, il avance ? »

Je n’avais rien tourné du tout, faut-il le dire, sinon les quelques prises devant l’immeuble de mon père, à Lichfield, et celles à l’aire de services d’Abington.

« Il avance du feu de Dieu. Bon, évidemment, je me réserve surtout pour la traversée, et les îles elles-mêmes. Mais ce que j’ai filmé jusqu’ici est déjà fameux.

— Super. Je savais que je pouvais compter sur vous, Max.

— Où êtes-vous ? » j’ai demandé. Je ne sais pas pourquoi, j’avais la vague impression qu’elle n’appelait pas de chez elle.

« Je suis au bureau. Une petite conférence avec Alan. Eh oui, on travaille jusqu’à pas d’heure. On a des bricoles à… aplanir. »

Sur cette note légèrement énigmatique, elle a raccroché. En rangeant mon téléphone, j’ai remarqué que d’après le pictogramme la batterie était presque vide. Il vaudrait mieux la recharger cette nuit. En attendant, Alison m’a lancé un regard interrogateur, tout en glissant délicatement un copeau de betterave entre ses dents.

« C’était Lindsay, du bureau central, j’ai expliqué. Elle voulait savoir où j’en étais.

— C’est-à-dire nulle part », a complété Alison.

J’ai souri. « Bon, j’ai été retardé à plusieurs reprises jusqu’ici, j’ai reconnu. Hier j’ai revu Caroline. Pour la première fois depuis qu’elle est… partie.

— Et quel effet ça t’a fait ? »

Chose rare, le mot m’est venu tout seul : « Pénible. »

Et pour la deuxième fois de la soirée, Alison a tendu la main vers moi ; elle l’a posée sur la mienne avec douceur.

« Pauvre Max. Tu veux qu’on en parle ? Je veux dire des raisons pour lesquelles elle est partie ? On m’a bien rapporté certaines choses, mais je ne sais pas si c’est vrai.

— Qu’est-ce qu’on t’a rapporté ? Qui, on ?

— Chris, surtout. Il m’a dit que quand ils étaient partis en vacances avec vous il y a quelques années, le climat était, disons, tendu.

— C’est vrai. Ça n’a pas été des vacances bien réussies, il y a des tas de choses qui ont foiré, et puis Joe a eu son vilain accident.

— Je sais, Chris m’a tout raconté.

— Je crois qu’il m’en tenait pour responsable, d’une certaine façon, toujours est-il qu’on ne se parle plus depuis.

— Je sais, il me l’a dit. » Sa voix s’est faite plus grave, plus sérieuse. « Écoute, Max, vous ne pouvez pas vous raccommoder, Caroline et toi ? Tout le monde traverse des passes difficiles.

— Ah oui ?

— Bien sûr. Philip et moi, on est en train d’en traverser une, en ce moment.

— Ah bon, comment ça ?

— Oh, il passe sa vie à voyager. C’est tout juste s’il me parle quand il est là. Son boulot l’obsède. Mais les affaires, ça passe avant tout, pour lui. Je le savais quand je l’ai épousé, c’était le contrat, et j’imagine que si on s’en tient au plan strictement matériel, j’en ai tiré un assez joli parti. Il faut bien faire des concessions, tu sais. Il faut… composer, parfois. Tout le monde le fait. Vous ne vous en êtes pas rendu compte, Caroline et toi ? Je veux dire, ça n’est pas comme s’il y avait eu infidélité, non ?

— Non, c’est vrai. Si ce n’était que ça, nous nous en serions sans doute sortis plus facilement.

— C’était quoi, alors ? »

J’ai bu une gorgée de vin ou, pour mieux dire, une bonne lampée, tout en me demandant comment tourner les choses.

« Voilà ce qu’elle m’a dit avant de partir : elle m’a dit que le problème, c’était moi. Ma propre attitude envers moi-même. Je ne m’aimais pas assez, et si je ne m’aimais pas assez moi-même, les autres trouvaient difficile de m’aimer. Ça créait une énergie négative, selon elle. »

Avant qu’Alison ait une chance de répondre, nos plats principaux sont arrivés, son filet de saint-pierre faisant une figure pâle et délicate à côté de mon pavé de gibier rouge sang. Nous avons commandé une deuxième bouteille.

« Je ne serai plus en mesure de conduire, après, j’ai dit.

— Prends un taxi. Ça ne te fera peut-être pas de mal d’arrêter de conduire, après ces deux jours.

— Exact.

— Au fait, qu’est-ce que tu vas faire, au juste, dans les Shetlands ? »

C’est comme ça que je me suis mis à lui parler de Trevor et des Brosses à Dents Guest, et de Lindsay Ashworth, avec sa campagne « Nous allons jusqu’au bout ». Je lui ai raconté les quatre commerciaux en route vers les quatre points les plus extrêmes du Royaume-Uni, et les deux prix que nous étions censés nous disputer. Et puis je me suis laissé distraire, et j’ai parlé de mon détour par Lichfield et l’appartement de mon père, le sentiment d’irréalité, de désolation qu’il m’avait inspiré ; j’ai parlé de Miss Erith et de ses histoires passionnantes, de sa mélancolie à voir disparaître le mode de vie du passé ; de sa gratitude, solennelle au-delà de toute expression, quand je lui avais fait cadeau d’une de mes brosses à dents. J’ai aussi parlé à Alison du sac-poubelle plein de cartes postales envoyées par Roger, le mystérieux ami de mon père, sac-poubelle actuellement dans le coffre de ma voiture, et du classeur bleu, avec les poèmes et autres textes de mon père. Et puis je lui ai raconté mon étape Lichfield-Kendal, pour voir Lucy et Caroline, avec le projet de prendre le ferry le lendemain à Aberdeen, mais Mr et Mrs Byrne m’avaient persuadé de passer par Édimbourg.

« Écoute, Max, m’a-t-elle dit en soutenant mon regard quelques instants, je suis contente que tu sois venu, quelle qu’en soit la raison. Ça faisait trop longtemps qu’on ne s’était pas vus même si cette rencontre est due au forcing de mes parents. »

Je lui ai souri pour toute réponse, pas très sûr de comprendre où elle voulait en venir. Au lieu de réagir à ce que je venais de lui raconter, j’avais l’impression qu’elle s’apprêtait à passer à la vitesse supérieure, et puis, apparemment, elle s’est ravisée, elle a sagement aligné son couteau et sa fourchette sur son assiette, en disant :

« On est une drôle de génération, tu ne trouves pas ?

— Dans quel sens ?

— Dans ce sens qu’on n’arrive pas à grandir. On reste tributaires de nos parents à un point qui aurait paru inconcevable aux gens nés dans les années trente ou quarante. J’ai cinquante ans, bon Dieu, et il me semble encore devoir demander la… permission à Maman, la moitié du temps, ne serait-ce que pour vivre ma vie à ma guise. Il m’arrive parfois de penser que je suis encore sous la coupe de mes parents. Tu n’éprouves pas ça, toi ? »

J’ai acquiescé, et elle a poursuivi :

« L’autre jour, j’écoutais une émission à la radio, c’était sur les jeunes artistes britanniques. Ils en avaient réuni trois ou quatre, et ils se remémoraient les premières expos qu’ils avaient faites ensemble – ces expos de la Galerie Saatchi, vers la fin des années quatre-vingt-dix. Et non seulement ils n’avaient rien à dire d’intéressant sur leur œuvre, tous tant qu’ils étaient, mais la seule chose dont ils parlaient – à part le fait que tout le monde couchait avec tout le monde – c’était le caractère scandaleux des expos, et leur inquiétude par rapport à la réaction de leurs parents. Il y en avait un qui n’arrêtait pas de répéter : “Et qu’est-ce qu’elle a dit, ta mère, en voyant le tableau ?” Alors moi je me disais, bon, je peux me tromper, mais je suis certaine que quand Picasso a peint Guemica, avec sa représentation explicite des horreurs de la guerre moderne, ce qui le préoccupait le plus, ce n’était sûrement pas ce que sa maman allait en penser. Je serais tentée de croire qu’il avait dépassé le problème depuis longtemps.

— Oui, je suis d’accord, j’ai approuvé vigoureusement. Prends Donald Crowhurst, par exemple. Il avait déjà quatre gosses quand il est parti faire son tour du monde à la voile. Et il n’avait que trente-six ans. Tu as raison, les gens étaient tellement, tellement… adultes, à l’époque.

— Quelle époque ? » a demandé Alison, et subitement j’ai réalisé qu’elle ne voyait pas du tout qui était Donald Crowhurst.

J’étais peut-être mal inspiré de me lancer dans cette histoire, ou plutôt ça aurait été une bonne idée si je m’en étais tenu là. Mais assez vite, au lieu de lui raconter son voyage fatal, je me suis mis à lui expliquer les parallélismes entre sa situation et la mienne, et à quel point j’en étais arrivé à m’identifier à lui. Et même si elle ne semblait pas comprendre la moitié de ce que je disais, elle avait l’air encore plus inquiet qu’avant.

« Qu’est-ce qu’il y a ? j’ai dit. Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Ce type, Crowhurst, il est parti faire le tour du monde à la voile, malgré son manque d’équipement adéquat ; il s’est aperçu qu’il n’y arriverait jamais, alors il a décidé de falsifier tout le voyage ; et puis, il s’est aperçu qu’il n’y arriverait pas non plus, alors il est devenu fou et il s’est suicidé. C’est bien ça ?

— En gros.

— Et maintenant, tu te mets à t’identifier à lui ?

— Un peu, oui. » Tout à coup, j’avais nettement l’impression d’être sur le divan du psychanalyste. « Non, mais attends, je suis pas en train de devenir fou, si c’est là que tu veux en venir.

— Ne dis pas de bêtises. C’est seulement que tu es épuisé, tu es resté tout seul très longtemps, tu en arrives à parler à ton GPS, et demain tu pars pour l’un des endroits les plus reculés du pays. Tu ne m’en voudras pas si j’entends se déclencher quelques alarmes.

— Je vais très bien, vraiment.

— Je sais que ça remonte loin, Max, mais j’ai tout de même eu mon diplôme de psychothérapeute.

— Oui, je suis au courant.

— Donc, je sais un peu ce que tu traverses. Je sais ce que c’est que la dépression.

— Eh bien, merci de ta sollicitude.

— Où tu es descendu, ce soir ?

— Je ne sais pas. J’avais l’intention de chercher le Travelodge le plus proche.

— Pas question, jamais de la vie. Rentre avec moi, tu pourras coucher dans une des chambres d’amis.

— Qu’est-ce que tu es en train de faire, au juste ? Tu veux me garder à l’œil pour m’empêcher de me suicider ? »

Alison a soupiré. « Je pense seulement que tu as besoin d’une bonne nuit de sommeil, et de repartir tard demain matin, en profitant du confort d’une vraie maison. »

Faute de trouver une objection valable, je n’ai su que dire : « Ma valise est dans la voiture.

— Très bien, alors on va aller à la voiture, récupérer la valise et prendre un taxi pour rentrer chez moi. Quoi de plus simple ? »

Et, dit comme ça, c’est vrai que ça tombait sous le sens.

Dans le taxi, l’imprévu s’est produit. Nous étions assis côte à côte à l’arrière, avec entre nous le nombre de centimètres requis par les convenances, quand Alison s’est peu à peu rapprochée, pour s’appuyer sur moi et poser la tête sur mon épaule.

« Prends-moi dans tes bras, Max », a-t-elle chuchoté.

J’ai passé mon bras autour de ses épaules. Le taxi roulait à grand fracas sur North Bridge, au-delà de la gare ferroviaire.

« Je vois clair dans ton jeu, lui ai-je dit.

— Hmm ?

— C’est une technique qu’on t’a apprise, hein, au cours de ta formation ? Tu as blessé mon ego en me donnant le sentiment que j’étais en détresse, alors maintenant tu essaies de le réparer en me faisant me sentir fort, protecteur. »

Elle a levé les yeux vers moi, j’y ai vu une lueur provocante, dans la pénombre. Ses cheveux auburn, légèrement ébouriffés, étaient à portée de caresse, si l’envie m’en prenait.

« Pas du tout, m’a-t-elle répondu, c’est seulement que je suis vraiment contente de te voir, et puis quel mal y a-t-il à ce que des amis d’enfance se serrent dans les bras l’un de l’autre, en copains ? »

En copains, voire plus, m’avait-il semblé, mais j’ai gardé cette réflexion pour moi.

« Je me demande si Philip sera rentré, a-t-elle murmuré.

— Tu l’attends ce soir ?

— Oui, s’il respecte son plan de vol.

— Ça va l’ennuyer, de me trouver là ?

— Mais non, pourquoi ?

— Il te manque, quand il n’est pas là ?

— Je me sens très seule, mais je ne suis pas sûre que ce soit la même chose. »

Tout d’un coup, et j’en étais le premier surpris, je me suis dit que ce serait rudement bien si le mari d’Alison ne rentrait pas ce soir. Je l’ai serrée un peu plus fort, et elle s’est blottie confortablement contre moi ; j’ai effleuré ses cheveux de mes lèvres, en respirant son parfum tiède et engageant.

Est-ce que ça allait se faire pour de bon, plus de trente ans après que ça aurait dû se faire ? Est-ce que j’allais enfin coucher avec Alison ? Est-ce que je tenais là une chance unique et ultime de me racheter ? Une part de moi appelait de ses vœux ce dénouement, l’autre paniquait déjà, cherchant des prétextes pour se défiler, or les prétextes étaient tout trouvés.

Évidemment : Alison était mariée, et mère de famille, qui plus est. Si je n’y prenais pas garde, j’allais jouer le rôle le plus méprisable du répertoire : celui du briseur de ménage. Qu’est-ce que j’en savais, après tout ? Ce Philip était peut-être l’homme le plus sympa, le plus gentil qui soit, le vrai chic type. Totalement dévoué à sa femme. Il allait être démoli, déglingué si quelqu’un les séparait. Il travaillait trop, et alors ? Ça n’en faisait pas un mauvais mari, ni un mauvais père. Au contraire. Car de toute évidence, il était mû par le désir de procurer à sa famille bien-aimée le niveau de vie le plus élevé possible, aujourd’hui comme demain. Et moi, je ne pensais qu’à codifier ce parangon de fierté paternelle et de fidélité conjugale.

J’ai retiré mon bras des épaules d’Alison et je me suis redressé sur la banquette arrière. Elle m’a lancé un regard oblique et surpris ; elle s’est redressée à son tour ; elle a lissé sa coiffure et rétabli les centimètres de la bienséance entre nous. De toute façon, nous étions presque arrivés.

Une fois chez elle, elle a retiré son manteau et m’a précédé dans la cuisine.

« Tu veux un café ? m’a-t-elle demandé. Ou bien du raide ? » Me voyant hésiter, elle a annoncé : « Moi, je vais prendre un scotch.

— Parfait, moi aussi. »

Comme elle apportait la bouteille de Laphroaig et versait le liquide doré dans les verres, je l’ai regardée en douce : elle se tenait rudement bien pour une femme de cinquante ans. Elle et Caroline me donnaient des complexes. Dès mon retour, il faudrait que je fréquente une salle de gym. Et que je commence à me nourrir mieux. Parce que en ce moment c’était régime chips, biscuits, chocolat – et paninis, bien sûr. Pas étonnant que j’aie perdu tout tonus musculaire et pris de la brioche à la place. J’étais lamentable.

« À la tienne », m’a-t-elle dit en apportant les verres. Nous avons trinqué, nous avons bu, et puis il y a eu un long moment de suspens, tous deux plantés là au milieu de la cuisine, à attendre qu’il se passe quelque chose. Je tenais ma première occasion de marquer un point décisif ; je l’ai laissé passer.

Alison s’en est rendu compte ; elle s’est détournée, une déception mineure se lisant sur son visage, et elle a remarqué que le téléphone mural clignotait.

« Un message, je me demande si c’est Philip », a-t-elle dit.

À tous les coups c’était Philip. Il appelait de l’aéroport, pour dire qu’il avait atterri un quart d’heure plus tôt et que, le temps de récupérer ses bagages sur le tourniquet, il serait là d’ici une demi-heure. Il téléphonait pour dire qu’elle lui avait atrocement manqué, et qu’il comptait les minutes.

Elle a appuyé sur le bouton, et nous avons tous deux écouté le message.

« Allô, chérie, disait la voix de son mari. Écoute, je suis vraiment désolé, mais nos Thaïlandais déraillent, je vais devoir faire un saut à Bangkok. Avec un peu de chance, je devrais trouver un vol direct pour rentrer, si bien que je n’aurai que deux jours de retard, et je serai auprès de toi vendredi. Est-ce que ça te va ? Sincèrement, je suis navré, mon cœur. Je t’apporterai un joli cadeau pour me faire pardonner. D’accord ? Prends soin de toi, chérie. À vendredi. »

Ensuite, le message durait encore quelques secondes, mais Philip ne disait plus rien. On se demandait même pourquoi il avait tardé à raccrocher, sauf s’il tenait absolument à faire entendre à sa femme les bruits de fond de l’aéroport, et la voix modulée de l’hôtesse qui disait au micro : « Mesdames et messieurs, bienvenue à Singapour. Nous rappelons aux passagers en transit qu’il est interdit de fumer dans l’enceinte de l’aéroport. Nous vous remercions de votre compréhension et vous souhaitons une agréable fin de voyage. »

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