La vie très privée de Mr Sim
Fairlight Beach
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XXI
Quand j’ai vu la Chinoise et sa fille jouer aux cartes a leur table du restaurant, les lumières du port de Sydney miroitant derrière elles, j’ai compris que j’allais bientôt, très bientôt, trouver ce que je cherchais.
Nous étions le 11 avril 2009, deuxième samedi du mois.
J’étais arrivé au restaurant vers sept heures, elles trois quarts d’heure plus tard. Elles ne semblaient avoir changé en rien depuis la dernière fois que je les avais vues, pour la Saint-Valentin. Tout à fait semblable à elles-mêmes. Jusqu’à la robe de la petite fille, peut-être. Et tout ce qu’elles ont fait à leur table a été exactement semblable, aussi. Elles ont commencé par dévorer un copieux repas, étonnamment copieux, même, quatre plats chacune. Et puis, lorsque le serveur est venu débarrasser la table et qu’il a apporté un chocolat chaud à la fille et un café à la mère, la Chinoise a sorti son paquet de cartes et la partie a commencé. Tout comme la première fois, j’aurais été en peine de dire à quoi elles jouaient ; sans être un jeu d’adultes, ce n’était pas non plus un jeu d’enfants comme la bataille. Toujours est-il qu’elles s’y absorbaient totalement. Une fois la partie commencée, elles semblaient dans un cocon d’intimité, oublieuses de la présence des autres dîneurs. La terrasse n’était pas aussi bondée que la dernière fois, en partie parce qu’on n’était pas à la Saint-Valentin, et puis aussi parce qu’il faisait aujourd’hui nettement plus frais, à Sydney, on y sentait déjà l’automne ; beaucoup de gens préféraient dîner à l’intérieur, et j’étais content que la Chinoise et sa fille se soient installées en terrasse, où je pouvais les revoir fidèles en tout point à mon souvenir, les lumières du port miroitant sur l’eau derrière elles. J’essayais de les regarder discrètement, juste un petit coup d’œil dans leur direction de temps en temps, sans les dévisager ouvertement, ni rien. Je ne voulais pas les gêner.
Au début, j’ai éprouvé un plaisir sans mélange à les voir. J’étais heureux de savourer ce sentiment puissant d’ordre et de sérénité qui m’avait envahi en les voyant arriver sur la terrasse. Après tout, le serveur avait eu beau m’assurer il n’y avait pas si longtemps qu’elles venaient régulièrement le deuxième samedi du mois, j’avais eu du mal à croire qu’elles seraient effectivement là ce soir. Si bien que ma première réaction avait été le soulagement pur et simple. Et pourtant, cette réaction a été rapidement suivie d’une anxiété croissante. Car j’avais eu beau y réfléchir des heures, je n’avais pas réussi à trouver une entrée en matière astucieuse pour les aborder. Leur servir une formule éculée du type : « Excusez-moi, mais nous ne nous sommes pas déjà vus quelque part ? » ne m’avancerait à rien, j’en étais bien conscient. Mais d’un autre côté, si je leur disais que j’avais pris l’avion depuis Londres essentiellement dans l’espoir de les revoir, je risquais de les affoler. Existait-il un juste milieu entre ces deux approches ? Peut-être que si je leur disais la vérité, à savoir que je les avais vues dans ce restaurant deux mois plus tôt, et qu’elles étaient devenues pour moi une sorte d’emblème, de symbole de tout ce qu’une relation entre deux êtres humains devrait être, à une époque où les gens étaient sans doute en train de perdre toute capacité de faire le lien entre eux, alors même que la technologie leur en offrait des possibilités toujours plus nombreuses… non, j’allais m’embourber si je poursuivais trop loin dans cette direction. Mais enfin quand même, avec un peu de chance, si les mots qu’il fallait parvenaient à sortir de ma bouche, c’était peut-être un angle d’attaque envisageable. Et puis, j’avais intérêt à me dépêcher si je voulais saisir la chance de leur parler ce soir. Il se faisait tard et la petite fille donnait des signes de fatigue. Elles allaient partir d’une minute à l’autre. Déjà, la partie de cartes était finie. Elles s’étaient remises à parler, à rire, à faire semblant de se disputer sur Dieu sait quoi, et la Chinoise cherchait le serveur des yeux, pour lui demander l’addition, sans aucun doute.
Bon, c’était le moment. Mon cœur battait la chamade. J’étais sur le point de me lever et de m’avancer jusqu’à leur table lorsque quelque chose m’a arrêté. Quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Car à cet instant précis, inopinément, mon père est apparu sur la terrasse, et s’est approché de ma table.
Oui, mon père. C’était bien la dernière personne que je me serais attendu à voir en cet instant. Il était censé se trouver à Melbourne, avec Roger Anstruther.
Soit, j’admets que j’ai sauté quelques épisodes essentiels. Sans doute est-il temps de revenir en arrière.
On était samedi après-midi quand j’ai fini par me réveiller dans une chambre d’hôpital, à Aberdeen. À mon chevet se trouvaient deux personnes : Trevor Paige et Lindsay Ashworth. Ils étaient venus me ramener chez moi.
Le lendemain, Trevor et moi sommes rentrés à Londres par le train, tandis que Lindsay revenait au volant de la Prius. Pendant le voyage, Trevor m’a donné des nouvelles des Brosses à Dents Guest ; elles avaient été mises en liquidation judiciaire le jeudi matin, la banque refusant de prolonger leur crédit. L’annonce en avait été faite à peu près au moment où je me trouvais du côté de Dundee, mais personne n’avait réussi à me joindre. Les dix membres du personnel se trouvaient tous au chômage, et le projet de lancer la nouvelle gamme au salon de la British Dental Trade Association avait bien entendu avorté. Tous les plans de Lindsay Ashworth étaient réduits à néant.
Une fois à Watford, il m’a fallu plusieurs jours pour me remettre. J’ai passé les trois quarts de la semaine au lit. Je dois dire que j’ai eu beaucoup de visites. Trevor et Lindsay sont venus me voir, bien sûr, mais aussi Alan Guest lui-même, ce qui m’a semblé une attention délicate. Il avait l’air très culpabilisé par la façon dont la campagne s’était terminée pour moi, comme s’il y était pour quelque chose ; je lui ai dit de ne pas s’inquiéter sur ce chapitre. Poppy est venue me voir deux fois, et la seconde elle a amené son oncle. Mieux encore, pendant le week-end, j’ai été l’heureux témoin d’un vrai petit miracle, sous la forme d’une visite de Caroline et Lucy. Elles ne sont pas restées coucher à la maison, mais quand même, c’était leur première visite depuis la séparation, et Caroline m’a assuré que ce ne serait pas la dernière.
Dès que je me suis senti mieux, j’ai contacté mon ex employeur et j’ai pris rendez-vous avec Helen, le médecin du travail. Je lui ai dit que j’envisageais de reprendre mon poste au magasin, s’il était toujours vacant. Helen a été un peu déconcertée par ce revirement, je l’ai bien vu. On avait nommé un nouveau responsable du service après-vente, mais elle allait consulter la DRH, me dit-elle. Elle m’enverrait par courriel une liste des postes à pourvoir dans d’autres rayons, et elle m’a assuré que toute candidature de ma part recevrait un accueil bienveillant. Elle a tenu parole. La liste est arrivée, j’ai candidaté pour un poste au rayon des tissus d’ameublement, et j’ai le plaisir de vous apprendre que je l’ai obtenu ; il est convenu que je débute le lundi 20 avril.
En attendant, j’avais pris une résolution, et je m’apercevais qu’il ne me restait plus beaucoup de temps pour la mettre à exécution. Un matin, je me suis installé à la cuisine avec le sac-poubelle contenant les cartes postales de Roger Anstruther. Je l’ai renversé sur la table, et j’ai commencé à faire le tri. Je voulais tout d’abord les classer par ordre chronologique, ce qui n’était pas facile car elles n’étaient pas toutes datées, et que le cachet de la poste était souvent illisible sur celles qui ne l’étaient pas. Il m’a fallu jouer aux devinettes assez souvent. Tout de même, au bout de quelques heures j’avais suffisamment progressé pour dresser une carte sommaire de ses pérégrinations au fil des dernières années. Depuis janvier 2006, il avait voyagé à partir de la Chine du Sud, traversé le Myanmar, la Thaïlande, le Cambodge et l’Indonésie ; il avait passé près d’un an dans l’île de Palau, à plus de neuf cents kilomètres à l’est des Philippines. Difficile d’imaginer un coin plus reculé, et l’idée que Roger ait pu s’y installer rendait mon projet encore plus farfelu qu’au départ. Car je me proposais en effet de… Ah, vous avez deviné, depuis le temps ? Bien sûr. Je m’étais mis en tête d’opérer une sorte de réconciliation entre Roger Anstruther et mon père. De commencer par contacter Roger, pour que lui et mon père puissent se revoir ; se revoir en chair et en os, et non pas seulement se contacter par mail ou par téléphone. Pour autant, à considérer la distance géographique entre eux, l’idée m’a bientôt paru absurde. Ils occupaient certes le même hémisphère, mais c’était tout. Néanmoins, plus j’y pensais, plus je me disais que leurs retrouvailles relevaient non pas d’un fantasme creux, mais d’une nécessité. L’histoire de mon père avec Roger devait s’achever ainsi. J’en étais convaincu jusqu’à la mœlle, tout cela ne pouvait être un simple hasard, leurs retrouvailles se superposaient à leur destinée, et les faire advenir était la tâche qui m’incombait sur terre. Vous vous dites peut-être que je n’avais pas tout à fait recouvré mes esprits, depuis l’issue calamiteuse de mon voyage ? Attendez un peu, écoutez la suite. Il restait encore une ou deux douzaines de cartes postales à trier dans le sac-poubelle et, lorsque je les ai sorties, j’ai découvert que la plupart dataient des années quatre-vingt-dix, mais qu’il y en avait une beaucoup plus récente. C’était une vue du front de mer à Adélaïde, et elle était datée de… janvier 2009.
Roger se trouvait donc en Australie. Lui et mon père vivaient à moins de quinze cents kilomètres l’un de l’autre. Ma respiration s’accélérant, j’ai lu et relu le message au dos de la carte.
Lassé de vivre au bout du bout du monde. Commence à soupirer après le confort occidental. Me dis également, bien que ce soit une idée morbide, qu’il faudrait que je me mette en quête d’un lieu où finir mes jours. Me voici donc ici, pour quelques mois au moins. J’ai marqué ma pension d’une flèche ; on devait y avoir une jolie vue sur la baie, en des temps révolus, mais les nouvelles copropriétés y ont mis bon ordre.
Dites voir : ça n’est pas le destin, pour vous ?
Souvent, ces dernières semaines me l’avaient montré, Internet met des barrières entre les gens au lieu de faire le lien. Mais il y a aussi des fois où la toile vous simplifie la vie, un vrai bonheur. Il ne m’avait pas fallu plus de quelques heures pour trouver la vue du front de mer sur Google Earth, repérer la pension, découvrir son nom et son adresse, et envoyer un courriel aux propriétaires leur demandant s’ils avaient bien un client de ce nom. La réponse m’arrivait le lendemain matin, et c’était celle que j’espérais.
Donc, j’avais déjà trouvé Roger Anstruther.
Je me suis envolé pour l’Australie le 4 avril. Mon séjour serait de courte durée, cette fois, à peine plus d’une semaine – même pas le temps de se remettre du décalage horaire. En plus, je ne pouvais guère me le permettre financièrement – sauf à contracter de nouvelles dettes. Mais il fallait le faire. Au début, j’avais pensé arriver chez mon père à l’improviste, considérant qu’il vaudrait mieux le surprendre. Et puis je m’étais rendu compte que c’était une bêtise : on ne s’envole pas pour les antipodes – au prix que ça coûte – histoire de voir son père à tout hasard. Et s’il était justement parti en virée ? S’il avait décidé de prendre quinze jours de vacances ? Alors, la veille de mon départ, j’ai essayé de lui téléphoner, mais je n’ai pas pu l’avoir. Son fixe ne répondait pas, et son portable non plus. J’ai commencé à paniquer. Il était peut-être tombé mort sur le sol de sa cuisine, dans son nouvel appartement. À présent, il fallait absolument que je parte le voir.
Naturellement, quand j’ai sonné à sa porte, trente-six heures plus tard, il n’a pas mis deux secondes à répondre.
« Qu’est-ce que tu fais là ? m’a-t-il dit.
— Je suis venu te voir. Tu ne réponds pas au téléphone ?
— Tu m’as appelé ? Il a un problème, le téléphone, je ne sais pas comment j’ai fait, mais j’ai neutralisé la sonnerie, et maintenant je n’entends pas quand on m’appelle.
— Et ton mobile ?
— La batterie est à plat et je ne trouve plus le chargeur. Tu n’as tout de même pas fait tout le voyage pour ça, si ? »
J’étais toujours sur le seuil de la porte.
« Je peux entrer ? »
Je pense que mon père a été sincèrement touché que je revienne le voir si peu de temps après ma dernière visite. Touché, et stupéfait. Cette semaine-là, nous n’avons rien fait de spécial, dans l’ensemble, mais il y a eu entre nous un naturel, et (oserai-je dire) une proximité inédite. Je lui ai rendu le précieux classeur bleu que j’étais allé récupérer à Lichfield et je lui ai dit que j’avais lu ses Mémoires, The Rising Sun, mais, cela mis à part, nous n’en avons pas parlé. Pendant un moment, du moins. Je n’ai pas davantage précisé que les strates successives des cartes postales de Roger occupaient la moitié de ma valise. J’attendais mon heure, et nous avons passé les premiers jours occupés à de menues tâches domestiques. Mon père était dans les murs depuis trois mois, mais l’appartement n’était pas encore convenablement meublé, de sorte que nous avons pris le temps de faire la tournée des marchands de meubles pour lui acheter chaises, placards, ainsi qu’un lit d’appoint. En outre, il avait un vieux poste de télé qui devait avoir vingt ans, et qui marchait tout juste, si bien qu’un jour nous sommes allés lui acheter un bel écran plat avec lecteur DVD. Il a protesté qu’il n’aurait plus de quoi passer ses vieilles vidéocassettes et que les télécommandes étaient devenues si petites qu’il risquait de les égarer mais, dans le fond, je crois qu’il était content ; et pas seulement de son poste, mais en général. Les choses se passaient déjà beaucoup mieux que lors de ma précédente visite.
Vendredi soir est arrivé, et je ne lui avais toujours pas dit ce que j’avais mijoté pour le lendemain. Nous avons commandé des plats chinois et ouvert une bonne bouteille de shiraz de Nouvelle-Zélande, et puis pendant qu’il découpait le quart de canard laqué et qu’il sortait les ravioles de leur emballage de cellophane, je suis passé dans la pièce à côté, et je lui ai dit en revenant :
« J’ai quelque chose pour toi, Papa. »
J’ai posé un billet Qantas sur la table, entre nous.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Un billet d’avion. »
Il l’a pris et l’a regardé.
« C’est un billet pour Melbourne, a-t-il dit.
— Exactement.
— Pour demain.
— Oui, pour demain. »
Il l’a reposé.
« Mais qu’est-ce qui se passe ?
— Tu vas à Melbourne demain.
— Qu’est-ce que tu veux que j’aille faire à Melbourne ?
— Il y a, il y aura quelqu’un là-bas demain qu’il serait bon que tu voies. »
Il m’a regardé sans comprendre. Ma formule avait dû lui donner à penser qu’il s’agissait d’un médecin spécialiste.
« Mais qui donc ?
— Roger.
— Roger ?
— Roger Anstruther. »
Mon père a cessé de découper le canard en minces aiguillettes croustillantes, et il s’est assis.
« Tu es en contact avec Roger ? Mais comment ?
— Je l’ai pisté.
— Comment ça ?
— J’ai trouvé un indice dans la dernière carte postale qu’il t’a envoyée, et que j’ai récupérée à Lichfield.
— Il m’écrit toujours ?
— Oui. Il n’a jamais cessé de t’écrire. Je dois avoir deux cents cartes postales de lui dans ma valise, là-haut. »
Mon père s’est gratté la tête.
« Et il veut me voir ?
— Oui.
— Tu lui as parlé ?
— Oui.
— Et quelle impression il t’a faite ?
— Il a l’air d’avoir très envie de te voir.
— Il vit à Melbourne, à présent ? »
J’ai fait « non » de la tête. « À Adélaïde. On a choisi Melbourne parce que c’était à peu près à mi-chemin entre lui et toi. »
Mon père a repris le billet, il a regardé l’heure du vol, sans paraître enregistrer les détails pour autant.
« Je vois que tout est réglé, alors.
— Si tu en es d’accord.
— Où avons-nous rendez-vous ?
— Au salon de thé des Jardins botaniques, j’ai dit. Demain, à trois heures de l’après-midi. »
Il a reposé le billet, pris son couteau et sa fourchette, et s’est remis à découper le canard, le front plissé par la réflexion. Pendant un bon moment, il n’a rien ajouté. Mon père, je commence à m’en apercevoir, a le génie du silence.
Ce soir-là, néanmoins, j’ai bien vu qu’il était en proie à une grande agitation. Je lui ai donné les liasses de cartes postales et, quand je suis allé me coucher, je l’ai laissé à la table de cuisine, en train de les lire l’une après l’autre. À trois heures du matin, réveillé à cause du décalage horaire, j’ai vu de la lumière sous la porte de sa chambre. J’entendais craquer le plancher qu’il arpentait. Je soupçonne que ni lui ni moi n’avons dormi de la nuit, après ça.
Le lendemain matin, j’étais le premier à la cuisine.
Vers sept heures, alors que j’étais en train de faire le café, il est entré en disant à brûle-pourpoint : « Tu ne m’as pas pris de billet de retour ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je ne savais pas combien de temps tu voudrais rester. Je me suis dit que ça dépendrait de la façon dont les choses se passeraient. Il va falloir que tu prennes ton retour toi-même.
— Je n’ai pas de quoi m’offrir un vol Melbourne-Sydney.
— Je te rembourserai. »
Quand j’ai dit ça, il a fait quelque chose… enfin, il a fait quelque chose que j’ai trouvé extraordinaire. Si vous avez eu la chance d’entretenir des rapports raisonnablement normaux avec vos parents, vous aurez du mal à comprendre à quel point c’était extraordinaire pour moi. D’abord, il a dit : « Merci, Max. » Puis il a ajouté : « Il ne fallait pas, tu sais. » Jusque-là, tout était normal. Mais ce qui était insolite, c’est que, tout en le disant, il s’est approché de moi qui étais en train de verser l’eau bouillante sur le café en poudre, et qu’il m’a mis une main sur l’épaule. Il m’a touché !
J’avais quarante-huit ans. Je ne me souvenais pas qu’il ait fait une chose pareille auparavant. Je me suis retourné et nos yeux se sont croisés, fugacement. Mais c’était un instant trop pénible pour lui comme pour moi, nous avons promptement détourné le regard.
« Qu’est-ce que tu vas faire de ta journée ? m’a-t-il demandé.
— Rien de grandiose, sauf que ce soir je dois aller au restaurant. J’espère y retrouver quelqu’un, moi aussi. »
Je lui ai raconté qu’il s’agissait du restaurant où nous avions failli dîner ensemble lors de ma dernière visite. Je lui ai aussi un peu parlé de la Chinoise et de sa fille.
« Tu la connais, cette femme ? m’a-t-il demandé comme je lui tendais un mug de café instantané.
— Non, pas exactement, mais… (j’avais le sentiment de dire quelque chose de bizarre, je me suis expliqué laborieusement)… en un sens, j’ai l’impression de la connaître. J’ai l’impression de la connaître depuis longtemps.
— Je vois, il a conclu sur un ton dubitatif. Elle est mariée ? Elle a un ami ?
— Je ne crois pas. Je suis même assez convaincu que c’est une mère célibataire.
— Et ce soir, tu te disposes à lui parler, c’est ça ?
— C’est ça.
— Eh bien, bonne chance.
— Bonne chance à toi, Papa, j’ai dit, ça va être un grand jour pour nous deux. »
Nous avons trinqué avec nos mugs, et bu au succès de nos prochaines aventures.
Une demi-heure plus tard environ, juste avant son départ, je lui ai rappelé que j’avais retrouvé le chargeur de son téléphone portable et que je l’avais laissé sur la bibliothèque, dans le séjour.
« Ne l’oublie pas, surtout ! » je lui ai lancé – il était dans sa chambre, en train de mettre quelques affaires dans un petit sac.
« Ne t’inquiète pas ! m’a-t-il crié. Je l’ai pris. Je l’ai là. »
Et moi, comme un imbécile, je l’ai cru.
Et voilà, il était là, de retour à Sydney, quelque douze heures plus tard ; il s’asseyait en face de moi sur la terrasse du restaurant, et les lumières du port miroitaient derrière nous. Outre la Chinoise et sa fille, nous étions les derniers clients à l’extérieur : il soufflait une brise de mer frisquette. Elle ébouriffait mon père, qui avait la chance d’avoir encore tous ses cheveux, à son âge. Tout en me disant cela, j’ai passé la main dans les miens, presque entièrement gris à présent mais, comme ceux de mon père, épais et drus ; j’ai pensé que je devais les tenir de lui, et que je devrais lui en être reconnaissant parce qu’à mon âge bien des hommes sont déjà presque chauves. Là-dessus, j’ai regardé mon père et je me suis rendu compte que je lui ressemblais à bien des égards : la couleur des yeux, le dessin du menton, cette habitude que nous avons tous deux de faire tourner le liquide dans notre verre avant de boire, et pour la première fois ce constat a été bienvenu, positif, il m’a fait chaud au cœur – j’avais comme l’impression de rentrer chez moi.
« J’espérais bien te trouver ici, m’a-t-il dit. Tu as fini de manger ? Tu veux boire un verre avec moi ? Parce que, crois-moi, j’ai bien besoin d’un verre. »
Je lui ai dit que je l’accompagnerais volontiers, et il a commandé deux grands amarettos – sauf qu’il a dit « amaretti ».
« Alors, comment ça s’est passé ? j’ai demandé, tout en voyant qu’il avait dû y avoir un problème. Comment ça s’est passé, avec Roger ? Tu l’as reconnu, après toutes ces années ? »
Le serveur nous a apporté nos verres aussitôt (c’est l’une des choses que j’apprécie dans ce restaurant, la qualité exceptionnelle du service) et puis il s’est avancé vers la table voisine, sans doute pour l’addition de la Chinoise et sa fille.
Mon père a fait tourner son amaretto dans son verre avant d’en boire une lampée substantielle.
« Qui a eu l’idée qu’on se retrouve au salon de thé des Jardins botaniques, toi ou Roger ?
— Moi, pourquoi ? Ça n’était pas une bonne idée ? Ne me dis pas qu’il était fermé pour travaux ou je ne sais quoi.
— Non, non, c’était une excellente idée, au contraire. Les jardins sont superbes. Je m’étonne seulement que ce soit toi qui aies choisi ; je n’aurais pas cru que tu étais déjà allé à Melbourne…
— Je n’y suis jamais allé, mais j’ai un ami Facebook qui y habite, alors je lui ai demandé de suggérer un point de rencontre. C’est plutôt son idée que la mienne, en somme.
— Ah ! Ah bon. Très bien, alors. »
« Très bien », c’était vite dit. Je sentais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas du tout.
« Mais… ?
— C’est-à-dire… » Mon père a bu une gorgée, puis il a réfléchi à ce qu’il allait dire. « C’est-à-dire, c’était une idée charmante, Max, sauf que…
— Oui ? »
Il s’est penché vers moi pour me confier : « Sauf qu’il y a deux salons de thé dans les Jardins botaniques. L’un près de l’entrée principale, face au monument aux morts, l’autre à côté du lac d’agrément. Moi, je suis allé à celui du lac.
— Et Roger ?
Eh bien, apparemment, il est allé à l’autre. »
Je commençais à prendre la mesure de l’absurdité totale, de l’horreur absolue de la situation.
« Vous vous êtes ratés ? »
Mon père a hoché la tête.
« Mais je lui avais donné ton numéro de mobile, et j’avais enregistré son numéro sur le tien. Il n’a pas essayé de t’appeler ?
— Si, quatorze fois. Comme je l’ai découvert en arrivant chez moi. Tiens. »
Il a sorti son téléphone portable de sa poche, et m’a montré le petit message sur l’écran : « 14 appels en absence ».
« Et pourquoi est-ce que tu n’as pas répondu ?
— Je n’avais pas mon téléphone sur moi.
— Tu n’avais pas ton téléphone sur toi ? Mais, Papa, espèce d’idiot, je te l’ai demandé, si tu avais ton téléphone, et tu m’as dit que oui. Ce matin même, je te l’ai demandé.
— Je croyais l’avoir pris, mais non. J’avais pris ça à la place. »
Il a sorti un objet de son autre poche et l’a posé sur la table entre nous. C’était la télécommande de son nouveau poste à écran plat.
« Reconnais qu’ils se ressemblent beaucoup », a-t-il dit en les plaçant côte à côte.
C’était vrai, en effet.
« Et alors ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Eh bien, je suis arrivé au salon de the vers trois heures moins dix, et je suis resté à ma table environ une demi-heure, au bout de laquelle je me suis avisé que Roger était en retard. J’ai sorti mon portable pour savoir s’il avait appelé, et c’est là que j’ai découvert que j’avais emporté la télécommande à sa place. Bah, je ne me suis pas affolé, sur le moment, je croyais encore qu’il n’y avait qu’un seul salon de thé aux Jardins, et que je m’y trouvais. J’ai donc attendu encore vingt minutes, et puis une serveuse est venue débarrasser ma table, et je lui ai demandé : “Au fait, si vous disiez à quelqu’un que vous l’attendez au salon de thé des Jardins botaniques, c’est ici que vous l’attendriez ?” Elle m’a souri, et elle m’a répondu : “Bien sûr”, puis en repartant elle s’est retournée pour me lancer : “Ah, sauf si vous parlez de l’autre, évidemment.” »
Avant de boire, nous avons tous deux fait tourner l’amaretto dans nos verres, qui étaient presque vides.
« À ce moment-là, j’ai compris ce qui s’était passé. J’ai demandé à la serveuse combien de temps il fallait pour aller de l’un à l’autre à pied, elle m’a dit dans les dix minutes, un quart d’heure (elle voyait que je n’étais plus de première jeunesse) ; je lui ai demandé s’il y avait un seul chemin ou plusieurs ; il y en avait plusieurs. Alors je me suis dit que Roger avait dû s’apercevoir de ce qui se passait, lui aussi, et qu’il valait mieux ne pas bouger. Je suis donc resté encore vingt minutes, et puis là il faut croire que j’ai perdu les pédales. Parce que j’aurais très bien pu demander au personnel du salon de thé de téléphoner à l’autre établissement pour savoir s’ils avaient un client qui corresponde à la description de Roger, seulement voilà, je n’y ai pas pensé, je me suis levé, et je suis parti pour l’autre salon de thé. Ce qui m’a pris dans les vingt-cinq minutes, parce que je ne marche plus tellement vite, aujourd’hui, et que je n’arrêtais pas de me perdre. Toujours est-il que, quand je suis arrivé, Roger était parti.
— Il y était au départ ?
— Oh oui, le type du comptoir me l’a décrit sans équivoque.
— Mais ça fait quarante ans que tu ne l'as pas vu. »
Mon père a souri. « Je sais. Mais c’est bien Roger qu’il m’a décrit. Il y a des choses qui ne s’oublient pas.
— Et alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
— Alors, j’ai… » Mon père se préparait à se lancer dans la suite de son récit, mais le découragement l’a pris.
« Oh, Max, m’a-t-il dit, tu veux vraiment le savoir ? Encore un verre ? »
Nous avons commandé deux autres amarettos au serveur : c’est à ce moment-là que je me suis aperçu que la Chinoise et sa fille avaient disparu.
« Oh non ! Elles sont parties ! » j’ai lancé, anéanti. Je ne les avais même pas vues s’en aller.
« Qui est parti ?
— La femme et sa fille, celles à qui je voulais parler.
— Tu n’as pas trouvé moyen ?
— Non.
— J’étais convaincu que tu l’avais déjà fait.
— J’allais justement me lancer quand tu es arrivé, et maintenant les voilà parties. »
Dans ma détresse, je me suis levé de table pour mieux voir les alentours ; elles avaient déjà fait cent mètres, main dans la main, en direction de Circular Quay. J’ai bien pensé un instant courir après elles. J’avais fait le voyage depuis Londres pour parler à cette femme, tout de même. À vrai dire, j’aurais sans doute quitté la terrasse séance tenante et piqué un sprint à leur poursuite si mon père n’avait pas posé la main sur mon bras pour me retenir.
« Assieds-toi, m’a-t-il dit. Tu pourras leur parler demain.
— Comment ça, demain » lui ai-je répondu, irrité contre lui, à présent. Elles sont parties, tu m’entends ? Elles sont parties, et je n’ai aucun moyen de les retrouver, sauf à revenir dans un mois.
— Tu pourras leur parler demain, a répété mon père, je sais où elles seront. »
Notre deuxième tournée d’amarettos est arrivée. Le serveur nous a précisé qu’ils étaient offerts par la maison. Nous l’avons remercié, et mon père a repris : « Si tu parles de la femme avec sa petite fille qui étaient assises dans l’angle, là-bas… » J’ai acquiescé, ma respiration s’accélérant de crainte qu’il s’amuse à me faire une fausse joie. « Je les ai entendues parler en arrivant. La petite demandait si elle pourrait aller se baigner demain, et la mère lui a répondu que oui, s’il faisait beau. La petite a dit qu’elle voulait aller à Fairlight Beach.
— Fairlight Beach ? Où est-ce ?
— C’est une petite banlieue balnéaire, du côté de Manly. La plage est abritée, et il y a une piscine naturelle. C’est là qu’elles seront demain, apparemment.
— S’il fait beau.
— S’il fait beau.
— Et qu’annonce la météo ?
— De la pluie, a dit mon père en sirotant son amaretto. Mais en général, ils se trompent.
— Elles ont dit à quelle heure elles iraient ?
— Non, il vaut sans doute mieux que tu y sois de bonne heure si tu ne veux pas les rater. »
Était-ce jouable ? Mon avion pour Londres décollait à dix heures du soir, je n’avais pas de projets pour la journée. L’idée de passer des heures sur cette plage à guetter la Chinoise et sa fille ne me souriait guère, malgré tout. Mais que faire d’autre ? J’éprouvais désormais un besoin dévorant de lui parler, ne serait-ce que pour échanger quelques mots. L’idée de rentrer à Londres sans avoir noué quelque contact que ce soit avec elle m’était insupportable.
« Bon, j’ai soupiré. Je vais bien être obligé, alors.
— Ne t’en fais pas, Max, tout ira bien. »
Je l’ai regardé avec étonnement. Pas de doute, je lui découvrais de nouvelles facettes, cette semaine. Ce n’était pas son genre de tenir des propos rassurants.
« Je te trouve très… calme, si on pense à la journée que tu as passée.
— Qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? Il y a des choses, comme ça, Max, des choses qui ne devaient pas se faire. Ça fait plus de quarante ans que je n’ai pas vu Roger. Ça fait cinquante ans que nous avons vécu les événements décrits dans mes Mémoires. J’ai survécu sans lui pendant tout ce temps. Certes, j’ai été déçu qu’on ait réussi à se louper une seconde fois aujourd’hui. J’avais le sentiment abominable que l’histoire se répétait, comme tu peux penser. Mais voilà. Je suis retourné au salon de thé, le premier, celui qui se trouve près du lac d’agrément. J’y ai passé un moment. J’ai bu une bière. Je me disais, s’il vient tant mieux, s’il ne vient pas tant pis. Il n’est pas venu. L’après-midi était magnifique. Il fait bien meilleur à Melbourne qu’ici. J’ai bu ma bière, j’ai écouté les chants de tous ces oiseaux exotiques, j’ai regardé les palmiers, les dattiers… à vrai dire, j’ai passé un très bon moment. Ils ont un cyprès chauve absolument superbe, sur les rives du lac. Un cyprès chauve de Louisiane. Il m’a même inspiré un poème. “Taxodiaceae”, je l’ai appelé. Tiens, lis. »
Il m’a tendu un carnet de moleskine, et j’ai tenté de lire ce poème de huit vers qu’il avait écrit l’après-midi même. Déchiffrer son écriture n’était déjà pas une mince affaire en soi. Quant au sens, comme d’habitude, je ne savais pas par quel bout le prendre.
« Super », j’ai dit, en lui rendant le carnet. Je cherchais désespérément quelque chose à ajouter. « Tu devrais vraiment les faire publier, tes poèmes.
— Oh, je ne suis qu’un amateur, je le sais bien.
— Roger t’a laissé des messages ? ai-je demandé, espérant que tout n’était pas perdu, dans cette débâcle.
— Je n’en ai pas la moindre idée, je ne sais pas accéder à mes messages, et de toute façon je ne tiens pas vraiment à les entendre, s’il en a laissé.
— C’est vrai ? Après toutes ces années, tu n’es même pas… curieux ?
— Max, m’a dit mon père en se penchant vers moi et en posant ses mains sur les miennes – autre geste sans précédent. Tu as fait quelque chose de fantastique pour moi, aujourd’hui. Je ne l’oublierai jamais. Non pas parce que je tenais tellement à revoir Roger, mais parce que ça montre que tu m’acceptes. Tu m’acceptes tel que je suis.
— Mieux vaut tard que jamais, j’ai répondu, avec un petit rire de regret.
— Comment trouves-tu mon appartement ? m’a-t-il demandé après un bref silence (pendant lequel il a retiré ses mains posées sur les miennes).
— Euh… bah, ça va, quoi. Il faudrait l’arranger un peu, peut-être, le rendre plus accueillant.
— Il est hideux, non ? Je vais donner mon préavis.
— Tu veux déménager ? Pour aller où ?
— Je pense qu’il est temps de rentrer, à vrai dire. Cet appartement de Lichfield, c’est du gâchis, tout de même. Il serait plus logique que je l’habite. Comme ça, si tu te fais du souci pour moi, ou moi pour toi, ça facilite la vie d’être à trois heures de voiture plutôt qu’à vingt-quatre heures d’avion. »
Et, oui, j’étais d’accord. Il serait bien plus logique qu’il habite Lichfield plutôt que Sydney. C’est donc de cela que nous avons discuté le reste de la soirée et non pas de Roger Anstruther, ou de la Chinoise et sa fille. J’ai parlé à mon père de Miss Erith, qui le traitait de triste sire pour être parti comme un voleur, sans lui dire quand il rentrerait. Je lui ai raconté en quels termes d’affection elle était avec le Dr Hameed, comment elle avait vitupéré les multinationales qui faisaient main basse sur l’Angleterre. Et il a convenu qu’il aurait plaisir à la revoir. Et puis, je ne sais trop comment, sans doute parce que nous avons évoqué son départ à Lichfield en réaction à la mort de ma mère, nous en sommes venus à parler de ma mère. Parler de ma mère, après toutes ces années. Jusque-là, je suis à peu près sûr que nous n’avions jamais prononcé son nom en présence l’un de l’autre, depuis son enterrement. Et à ce moment-là, pour la première fois, j’ai vu les yeux de mon père s’emplir de larmes, de vraies larmes, quand il s’est mis à parler de leur vie conjugale, en disant quel mari déplorable il avait été, quelle vie de merde il lui avait fait mener… vraiment, qu’on croie en Dieu ou en la destinée, elle n’avait pas tiré le bon numéro à la naissance, tout ça pour mourir à quarante-six ans, n’ayant rien connu d’autre qu’une existence sans joie avec un homme rongé par la haine de soi, un homme incapable de nouer un lien avec elle, ou même avec son fils, un homme qui ne savait que renfermer ses émotions, et refouler ses désirs…
Mon père ne s’est ressaisi que lorsqu’il s’est aperçu que le serveur s’était approché de nous.
« Messieurs, a-t-il annoncé, dans quelques minutes nous vous demanderons de partir. Le restaurant ferme.
— Très bien, j’ai dit.
— Mais avant… deux derniers amarettis. »
Lorsque nos verres sont arrivés, nous avons trinqué de nouveau, et porté un toast à la mémoire de ma mère.
« Elle était tout pour moi, j’ai conclu. Je ne le lui ai jamais dit, tu sais. J’aurais dû. J’espère qu’elle a compris, d’une manière ou d’une autre, combien je l’aimais. »
J’ai regardé Papa, espérant qu’il allait dire quelque chose d’analogue. L’avait-il aimée, lui aussi ? Il faut croire que oui, à sa manière, sinon il ne serait pas resté avec elle aussi longtemps. Mais il n’a rien dit, et il m’a souri tristement pour toute réponse.
Le serveur avait commencé à empiler les chaises sur les tables. Nous étions fatigués l’un comme l’autre, bons pour le lit.
« Quoi qu’il en soit, regardons vers l’avenir. Tout au moins, il faudrait faire quelque chose pour la pierre tombale de Maman. Elle porte Barbara Sim, 1939-1985 pour seule inscription. On devrait vraiment essayer d’ajouter quelque chose.
— Tu as raison, a répondu mon père. On va commencer par là. »
J’ai eu une inspiration : « Je sais, si on mettait ces vers des Quatre Quatuors, ceux qui sont si bien, sur le passé qui est contenu dans le présent ? »
Mon père y a réfléchi. « Pas mal, pas mal du tout. »
Mais je me rendais bien compte qu’il n’était pas convaincu.
« Tu as une meilleure idée ?
— Pas vraiment, mais l’ennui, c’est que ta mère avait horreur de la poésie. Elle aurait détesté qu’on mette du T.S. Eliot sur sa tombe.
— Bon, d’accord. Qu’est-ce qu’elle aimait ?
— Oh, je ne sais pas, moi. Elle aimait Tommy Steele, Cliff Richard…
— OK. Va pour Cliff. Les paroles d’une chanson…
— Living Doll, poupée vivante… a dit mon père d’un air songeur. Non, ça ne va pas pour une tombe.
— Et Devil Woman, la diablesse ? Non, peut-être pas…
— Congratulations, non, pas bon.
— We’re All Going on a Summer Holiday ? On part tous pour les grandes vacances… ?
— Non, ça ne fonctionne pas comme épitaphe, ces chansons. Aucune. »
Nos regards se sont croisés de nouveau et, tout à coup, nous avons éclaté de rire. Et puis nous avons continué à faire tourner l’amaretto dans les verres, avant de le boire jusqu’à la dernière goutte.
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