La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 22 sur 28

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La vie très privée de Mr Sim

Chapitre XVIII

 

Et voilà que le dernier obstacle était enfin levé.

Il y a une logique éclatante, sans doute, dans les événements qui ont suivi, comme si nous les avions toujours anticipés, elle et moi, comme s’ils étaient écrits d’avance. Et pourtant, je m’étonne de ne rien pouvoir me rappeler en détail. On se figure toujours que les expériences les plus précieuses de la vie, celles qui définissent la personne, restent à jamais gravées dans la mémoire ; pourtant, Dieu sait pourquoi, ce sont souvent les premières à passer, à s’estomper, au contraire. Le voudrais je que je ne pourrais donc malheureusement pas vous dire grand-chose des quelques heures qui ont suivi. Ainsi, j’ai oublié le regard que m’a lancé Alison en reposant son verre, avant de m’embrasser sur la bouche pour la première fois (oui, l’initiative de ce geste lui est revenue, en fin de compte). J’oublie ce que j’ai ressenti au juste quand elle m’a pris par la main pour s’engager dans l’escalier. J’oublie le balancement de ses reins, le galbe de son corps, tandis que je montais derrière elle. J’oublie le froid de la chambre inoccupée, au début, froid qui a fait place à la tiédeur quand elle m’a pris dans ses bras et serré contre elle. J’oublie l’effet que ça m’a fait, au bout de tant et tant d’années, de sentir le contact bienheureux et amoureux d’un corps contre le mien ; la barrière des vêtements, bientôt abandonnés. J’oublie, à présent, la texture de sa peau, son parfum léger et familier – un parfum de retour au pays – quand mes lèvres se sont posées sur sa nuque, la douceur de ses seins dans mes mains arrondies, sous mes tendres baisers ; j’oublie les heures qui ont suivi, les rythmes lents, inexorables de nos étreintes, le flux et le reflux de l’amour et du sommeil, de l’amour et du sommeil. Notre réveil, dans les bras l’un de l’autre, enfin réunis et inséparables, sous la lumière bleue d’un matin d’hiver à Édimbourg. J’oublie tout cela, je l’oublie.

Quant à la suite…

Écoutez, la fin de l’histoire, vous la connaissez à présent. Ou du moins, à présent qu’elle est finie, qu’Alison et moi sommes réunis, et heureux, à présent que tout ce cauchemar de ce qui a précédé est derrière nous, cette histoire a rempli son office. Pourquoi continuer à cracher des mots sur du papier ? Si nous vivions tous dans un parfait bonheur, sans conflits, sans tensions, sans névroses, sans angoisses, sans problèmes irrésolus, sans injustices monstrueuses tant sur le plan personnel que politique, sans rien de toutes ces saletés, alors les gens qui courent chercher la consolation dans les histoires n’auraient plus besoin de le faire, n’est-ce pas ? Ils n’auraient plus du tout besoin d’art. C’est pourquoi je n’en ai pas besoin, moi, et vous non plus, désormais ; vous n’avez nul besoin de connaître nos projets, à Alison et moi, en ce matin-là ; vous n’avez que faire des détails fastidieux sur sa séparation et son divorce, sur notre installation quelques mois plus tard dans une maison de Morningside ; peu vous importe combien de temps il m’a fallu pour m’habituer à mes deux beaux-fils adolescents, méfiants et sur leurs gardes jusqu’à ce que nous les emmenions passer nos premières vacances familiales en Corse, où tout s’est résolu comme ça, où le ressentiment et la rancune se sont évaporés sous le soleil de la Méditerranée, et…

Bon, voilà, comme je vous le disais, vous n’avez que faire de savoir tout ça. Surtout que rien n’est vrai.

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