La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 2 sur 28

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La vie très privée de Mr Sim

Sydney-Watford

 

 

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I

 

Quand j’ai vu la Chinoise et sa fille qui jouaient aux cartes à leur table, au restaurant, avec en toile de fond les lumières miroitant sur les eaux du port de Sydney, je me suis mis à penser à Stuart, et à la raison pour laquelle il avait dû renoncer à conduire.

J’allais dire « mon ami Stuart », mais sans doute n’est-il plus mon ami. Il semblerait que j’aie ainsi perdu quantité d’amis ces dernières années. Non pas que je me sois fâché avec eux, nous avons simplement décidé de ne pas rester en contact. Car c’est bien d’une décision qu’il s’agit, d’une décision consciente : il n’est guère difficile de rester en contact avec les gens, de nos jours, ce ne sont pas les moyens qui manquent. Mais avec l’âge, je crois qu’il y a des amitiés qui paraissent de plus en plus superflues. On se prend à se demander : À quoi bon ? Et c’est là qu’on arrête.

Pour en revenir à Stuart et son problème au volant, il avait dû cesser de conduire parce qu’il était sujet à des bouffées d’angoisse. C’était un bon conducteur, prudent, consciencieux, il n’avait jamais eu d’accident. Mais de temps en temps, au volant, il lui venait des crises ; petit à petit elles se sont aggravées, et rapprochées. Je me souviens du jour où il m’en a parlé pour la première fois ; c’était au déjeuner, à la cantine du grand magasin d’Ealing où nous avons été collègues un ou deux ans. Je me dis que je devais l’écouter d’une oreille distraite, parce que Caroline était à notre table, et qu’entre nous les choses prenaient un tour intéressant ; si bien que je n’avais pas la moindre envie d’entendre Stuart parler de ses phobies au volant. C’est sans doute pourquoi je n’y ai jamais repensé, jusqu’à ce moment, des années plus tard, au restaurant sur le port de Sydney, où tout m’est revenu. Si j’ai bonne mémoire, son problème était le suivant : alors que la plupart des gens qui regardent les voitures passer sur une route à grande circulation ne voient là qu’un système normal et fonctionnel, Stuart y percevait une série d’accidents évités de justesse. Il voyait les voitures se précipiter les unes contre les autres à toute vitesse pour se manquer de peu, phénomène qui se répétait sans cesse, à longueur de journée. « Toutes ces voitures qui frôlent l’accident, me disait-il, comment font les gens pour supporter ça ? » Cette perspective a fini par être au-dessus de ses forces, et il a dû cesser de conduire.

Pourquoi cette conversation me revenait-elle précisément ce soir-là ? On était le 14 février 2009. Le deuxième samedi de février, la Saint-Valentin, pour le cas où la chose vous aurait échappé. Les lumières miroitaient sur les eaux du port de Sydney derrière moi, et je dînais seul, mon père ayant pour toutes sortes de raisons bizarres qui lui appartenaient refusé de m’accompagner, alors même que c’était mon dernier soir en Australie et qu’à l’origine le seul but de mon voyage était de le voir pour reconstruire notre relation. En cet instant, d’ailleurs, je me sentais sans doute plus seul que jamais dans ma vie, et ce qui m’en avait fait prendre conscience, c’était le spectacle de cette Chinoise avec sa fille, en train de jouer aux cartes à leur table. Elles semblaient si heureuses en compagnie l’une de l’autre, il y avait une telle complicité entre elles. Elles ne parlaient pas beaucoup, et quand elles parlaient, c’était de leur partie de cartes, autant que je pouvais en juger. Mais peu importait, tout se passait dans leur regard, leur sourire, cette façon de rire tout le temps, de se pencher l’une vers l’autre. À côté d’elles, aucun des dîneurs n’avait l’air de profiter de l’instant. Certes, ils parlaient et riaient, eux aussi. Mais ils ne paraissaient pas absorbés les uns dans les autres comme la Chinoise et sa fille. Il y avait un couple assis en face de moi, et manifestement sorti « en amoureux » : le type n’arrêtait pas de regarder l’heure à sa montre, et la fille les textos de son mobile. Derrière moi se trouvait une famille de quatre personnes : les deux petits garçons jouaient sur leurs consoles Nintendo, et le mari et la femme ne s’étaient pas adressé la parole depuis dix minutes. À ma gauche, me cachant un peu le front de mer, un groupe de six amis : deux d’entre eux étaient lancés dans une grande discussion qui avait commencé comme un débat sur le réchauffement climatique et semblait s’orienter davantage vers des questions économiques ; comme ils campaient sur leurs positions, les quatre autres assistaient sans mot dire à leur échange, s’ennuyant ferme. À ma droite, un couple âgé avait préféré s’asseoir côte à côte plutôt que face à face, ce qui leur permettait de profiter de la vue tout en les dispensant de causer. Rien de tout cela ne me déprimait à proprement parler. Sans doute ces gens rentreraient-ils chez eux convaincus d’avoir passé une excellente soirée. Mais moi, je n’enviais vraiment que la Chinoise et sa fille. Il était clair qu’elles possédaient quelque chose de précieux, quelque chose qui me manquait cruellement. Quelque chose dont j’aurais voulu avoir ma part.

Comment pouvais-je être sûr qu’elle était chinoise, au fait ? Sûr, c’est trop dire, mais à voir comme ça… Elle avait de longs cheveux noirs, un peu en bataille. Un visage étroit aux pommettes saillantes (désolé, je ne suis pas très fort pour décrire les gens). Un rouge à lèvres écarlate, choix assez curieux. Un joli sourire, lèvres un peu serrées, mais d’autant plus éclatant, en somme. Elle portait des vêtements coûteux, avec un foulard en soie-chiffon noir (je ne suis pas non plus très fort pour décrire les vêtements – vous avez toujours envie de lire les quatre cents pages qui suivent ?) fixé par une grosse broche dorée. Elle était donc dans l’aisance. Élégante, c’est le mot qui lui convenait. Très élégante. Sa fille aussi était bien habillée, elle aussi avait les cheveux noirs (d’accord, les Chinoises blondes, c’est plutôt rare) ; elle paraissait huit ou neuf ans. Elle avait un rire magnifique. Il naissait en gazouillis au fond de la gorge, et se perlait en gloussements qui cascadaient pour s’en aller mourir tel le torrent qui dévale la montagne de bassin en bassin. (Comme ceux que nous longions, Maman et moi, quand elle m’emmenait promener dans les Lickey Hills, il y a si longtemps, derrière le pub Rose and Crown, en lisière du golf municipal. Je crois que c’est ce que me rappelait ce rire, et peut-être était-ce aussi la raison pour laquelle cette petite Chinoise et sa mère me faisaient une telle impression, ce soir-là.) Je ne sais pas ce qui pouvait l’amuser autant : un détail de la partie de cartes, sans doute, qui n’était pas un jeu d’enfants comme la bataille, sans être non plus un jeu sérieux, ni un jeu d’adultes. Peut-être jouaient-elles à une forme de whist, quelque chose comme ça. Toujours est-il que ça amusait la petite fille, et que sa mère se prêtait au jeu de ce rire, l’encourageant, surfant sur ses vagues. Elles faisaient plaisir à voir, mais je devais me retenir de les regarder sans cesse, sinon la Chinoise risquait de s’en apercevoir et de me prendre pour un type louche. Une ou deux fois, elle m’avait surpris à l’observer, et elle avait soutenu mon regard un instant, pas assez longtemps pour que j’y lise une invite, après quoi elle avait détourné les yeux, et elle et sa fille s’étaient remises à parler et à rire, reconstruisant promptement le mur de leur intimité, cet écran protecteur.

Sur le moment, j’aurais aimé envoyer un texto à Stuart, mais je n’avais plus son numéro de mobile. J’aurais aimé lui dire que je comprenais à présent ce qu’il essayait de m’expliquer par rapport aux voitures. Les voitures, c’est comme les gens. On va, on vient dans le grouillement du quotidien, on passe à deux doigts les uns des autres, mais le vrai contact est très rare. Tous ces ratages de peu, tous ces possibles irréalisés, c’est effrayant, quand on y pense. Mieux vaut éviter soigneusement d’y penser.

Vous vous rappelez où vous étiez, vous, le jour où John Smith est mort ? Je doute fort que ce soit le cas de la plupart des gens. Je soupçonne même que la plupart des gens ne se rappellent pas qui était John Smith. Vous me direz, des John Smith, il y en a eu beaucoup au fil du temps, mais je vous parle du leader du Parti travailliste, mort d’une crise cardiaque en 1994. Je comprends bien que cette mort n’a pas eu le retentissement mondial de celle d’un John Kennedy ou d’une Lady Di, pourtant je me rappelle très exactement où j’étais. J’étais à la cantine du grand magasin d’Ealing et je déjeunais. Stuart était avec moi, ainsi que deux ou trois autres gars, dont celui qui s’appelait Dave, et que je trouvais chiant au possible. Il travaillait au rayon éclairage, c’était le genre qui m’insupporte. Le verbe haut, barbant, beaucoup trop sûr de lui. Et puis, à la table à côté, toute seule, il y avait une jolie jeune femme – guère plus de vingt ans, des cheveux châtain clair mi-longs – qui paraissait esseulée, pas à sa place, et qui ne cessait de jeter des coups d’œil dans notre direction. Elle s’appelait, je n’allais pas tarder à le découvrir, Caroline.

Je ne travaillais dans ce grand magasin que depuis un mois ou deux. Auparavant, j’avais passé deux ou trois ans sur les routes à vendre des jouets pour le compte d’une société basée à St Albans. C’était plutôt un bon boulot, en somme ; j’étais devenu très copain avec l’autre représentant pour la région Sud-Est, Trevor Paige, et on a eu des moments mémorables au cours de ces deux-trois ans. Seulement courir les routes ne m’a jamais amusé autant que lui, et le charme de la nouveauté s’est très vite émoussé pour moi. J’ai commencé à guetter l’occasion de me poser. Je venais de verser un acompte pour acheter une petite maison de ville à Watford, pas bien loin de chez Trevor, justement, et je gardais l’œil sur les offres d’emploi qui pourraient se présenter. Ce grand magasin d’Ealing était l’une de mes haltes, et j’avais opportunément sympathisé avec Stuart, qui dirigeait le rayon des jouets. Il y a sans doute toujours quelque chose d’artificiel dans ces amitiés nouées pour affaires ; mais Stuart et moi nous nous sommes plu sincèrement, et avec le temps je me suis arrangé pour finir ma journée sur la visite à Ealing, si bien qu’après avoir parlé affaires nous allions boire un verre vite fait. Et puis voilà qu’un soir Stuart m’a appelé chez moi en dehors des heures de travail ; il avait eu une promotion et travaillerait désormais « là-haut dans les bureaux » ; il me suggérait donc de candidater pour son poste de chef du rayon des jouets. Bon, j’ai quand même hésité, sur le moment, je ne savais pas comment Trevor allait prendre la chose ; mais en fait, il l’a prise du bon côté. Il savait bien que ce poste correspondait exactement à ce que je cherchais. Deux mois plus tard, je travaillais donc à plein temps au grand magasin d’Ealing et comme je déjeunais à la cantine avec Stuart et ses collègues j’ai remarqué cette jeune femme aux cheveux châtain clair, qui déjeunait apparemment toujours toute seule à la table voisine.

Ça paraît si loin, à présent. Tout semblait possible, à l’époque. Absolument tout. Je me demande si ça revient un jour, ce genre d’impression.

Mieux vaut ne pas s’engager sur cette voie.

Je disais donc : la mort de John Smith. On était toute une bande, ce jour-là, qui déjeunions à l’une des tables en formica. C’était le début de l’été 1994. Ne me demandez pas s’il faisait beau ou mauvais, par contre ; dans cet espace mal éclairé, on n’avait aucune perception du temps qu’il faisait dehors ; on mangeait dans un crépuscule perpétuel. Ce qu’il y avait de particulier ce jour-là, c’est que Dave (le type désagréable, du rayon éclairage, celui que je ne supportais pas) avait invité Caroline à notre table. Il était clair qu’il avait l’intention de la draguer, mais les bourdes qu’il accumulait faisaient peine à voir. N’ayant pas réussi à l’impressionner avec les descriptions de sa voiture de sport et de la stéréo dernier cri dans sa garçonnière chic de Hammersmith, il avait embrayé sur la mort de John Smith, annoncée le matin même à la radio, et il y trouvait prétexte à raconter toutes sortes de blagues d’un goût douteux autour des crises cardiaques. Par exemple : après la première crise cardiaque de Smith, vers la fin des années quatre-vingt, les médecins avaient réussi à faire repartir son cœur mais pas son cerveau, alors comment s’étonner qu’on l’ait bombardé chef de file du Parti travailliste ? Devant ces tentatives d’humour, Caroline persévérait dans le silence dédaigneux qu’elle observait depuis le début du repas et, mis à part quelques vagues de rires polis, la table ne réagissait pas, de sorte que je me suis entendu dire (à ma stupéfaction) : « C’est pas drôle, Dave, pas drôle du tout. » La plupart des gars avaient fini de manger, et bientôt ils se sont levés de table les uns après les autres. Mais pas Caroline et moi : sans avoir rien dit, comme par un accord tacite, nous avions décidé de traîner pour finir nos puddings. C’est ainsi que nous sommes restés dans une espèce d’attente muette et inconfortable, jusqu’à ce que je hasarde que le tact n’était pas la plus grande qualité de Dave ; et alors, pour la première fois, Caroline m’a adressé la parole.

C’est à ce moment-là, je crois, que je suis tombé amoureux d’elle. À cause de sa voix, figurez-vous. Je m’attendais à une voix un peu sèche et sophistiquée, qui s’accorde à son apparence, et voilà qu’elle parlait avec un bon gros accent du Lancashire, qui sentait son terroir. Ça m’a tellement cueilli par surprise, j’étais tellement sous le charme qu’au début j’en ai oublié d’écouter ce qu’elle disait, et que j’ai laissé sa voix jouer sur moi, comme si elle s’exprimait dans une langue étrangère mélodieuse. Très vite, cependant, pour ne pas lui faire une impression désastreuse, je me suis ressaisi et, en me concentrant, j’ai réalisé qu’elle me demandait pourquoi je ne m’étais pas associé à ces blagues. Elle voulait savoir si j’étais dans la mouvance travailliste, et j’ai dit que non, là n’était pas la question. Simplement, je ne trouvais pas convenable de tourner quelqu’un en dérision si tôt après sa mort, surtout qu’il avait toujours fait l’effet d’un type bien, et qu’il laissait femme et enfants derrière lui. Caroline était d’accord sur ce point, mais elle regrettait aussi sa mort pour une raison toute différente, à savoir qu’elle survenait à un très mauvais moment de la vie politique britannique, et que l’homme en question aurait sans doute remporté les élections suivantes, voire fait un grand Premier ministre.

Là, je dois dire que ce n’était pas le genre de conversations les plus courantes à la cantine du magasin, et encore moins le genre de conversations auxquelles je prenais part personnellement. La politique, ça ne m’a jamais tellement intéressé. (D’ailleurs, je n’ai même pas voté aux deux dernières élections, alors que j’avais voté pour Tony Blair en 1997 – surtout pour ne pas décevoir l’attente de Caroline, il est vrai.) Et quand j’ai découvert, peu après, que Caroline ne travaillait au rayon maternité que temporairement, tout en commençant son premier roman, je me suis senti en terrain encore moins familier. Je ne lisais presque jamais de romans, alors essayer d’en écrire… Mais d’une certaine façon, ça ne faisait qu’exciter ma curiosité. Vous comprenez, je n’arrivais pas à situer Caroline. Moi qui avais passé toutes ces années sur les routes, à visiter les gens pour leur vendre ma camelote, je me piquais de savoir les jauger et de trouver en quelques secondes les rouages de leur mental. Mais je n’en avais pas rencontré beaucoup comme Caroline. Je n’étais pas allé à la fac, et elle avait fait des études d’histoire à Manchester ; j’avais passé le plus clair de ma vie d’adulte dans la compagnie des hommes – et des professionnels, par-dessus le marché. Le genre de types qui ne livrent pas grand-chose d’eux-mêmes en parlant, et sont peu enclins à mettre en question l’ordre du monde. À côté d’eux, Caroline était l’inconnue X pour moi. Je n’imaginais même pas ce qui l’avait amenée ici.

Elle me l’expliqua le soir de notre première sortie, et c’était une histoire très triste. Nous étions en train de dîner dans un Spaghetti House (l’une de mes chaînes de restaurants préférées, à l’époque, mais on n’en voit plus beaucoup) et, tout en chipotant ses tagliatelles à la carbonara, Caroline me raconta qu’à l’université de Manchester elle s’était profondément investie dans une liaison avec un camarade d’études. Là-dessus, il avait trouvé un emploi à Londres, dans une société de production audiovisuelle, alors ils avaient quitté Manchester pour s’installer à Ealing. Caroline avait pour véritable ambition d’écrire – des romans et des nouvelles – si bien qu’elle avait temporairement pris cet emploi au grand magasin, en essayant d’écrire le soir et le weekend. Pendant ce temps-là, son fiancé avait entamé une histoire avec une femme de sa boîte de prod, il en était tombé follement amoureux, et en deux semaines il avait fait ses valises et largué Caroline, qui se retrouvait ainsi toute seule, dans un coin où elle n’avait pas d’amis, et avec un boulot sans intérêt pour elle.

Bon, la vérité, vous la voyez d’ici et à l’œil nu. Il y a une formule, un cliché pour décrire sa situation : elle était en train de rebondir. Je lui ai plu parce que j’étais gentil avec elle, et parce que je la cueillais au creux de la vague, et puis aussi parce que j’étais sans doute moins mal dégrossi, moins dépourvu de tact que les autres types à la cantine. N’empêche, avec le recul du temps, il est clair que nous ne boxions pas dans la même catégorie. Au fond, le plus étonnant, c’est que nous ayons tenu si longtemps. Mais bien sûr, on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. En général, moi, j’ai du mal à voir au-delà de deux semaines, alors quinze ans… À l’époque, nous étions jeunes et naïfs, et à la fin de ce dîner au Spaghetti House, quand je lui ai demandé si elle voulait bien venir en balade à la campagne avec moi le week-end suivant, nous étions à cent lieues de nous douter où cela nous mènerait ; tout ce que je me rappelle, c’est l’éclair de gratitude qui a illuminé son regard quand elle m’a dit oui.

Quinze ans. C’est long, quinze ans, ou c’est court ? Tout est relatif, j’imagine. À l’échelle de l’histoire de l’humanité, quinze ans, c’est un battement de paupières ; et en même temps, j’ai le sentiment d’avoir fait un sacré bout de chemin entre ce premier dîner si lointain au Spaghetti House, plein d’espoir et d’élan, et celui d’il y a quelques mois, le 14 février 2009, où, à l’âge de quarante-huit ans, je me retrouvais seul au restaurant, en Australie, les lumières miroitant sur les eaux du port de Sydney derrière moi qui ne quittais pas des yeux la belle Chinoise et sa petite fille, absorbées dans leur partie de cartes. Caroline était déjà partie de la maison, à cette époque-là ; elle m’avait déjà quitté, quoi. Elle était partie depuis six mois, emmenant notre fille Lucy avec elle. Elles s’étaient installées dans le Nord, à Kendal, dans la Région des Lacs. Au bout du compte, qu’est-ce qui l’avait décidée à partir ? Des congères de frustration accumulées de longue date, je suppose. Mis à part la naissance de Lucy, les quinze années écoulées ne semblaient pas avoir comblé un seul des espoirs de Caroline. Son grand roman restait à écrire. Elle n’avait même pas réussi à finir une nouvelle, à ma connaissance. L’arrivée de Lucy avait mis un point final à tout ça. C’est très exigeant, finalement, la maternité. Moi, je ne voyais certes pas pourquoi le fait d’être mariée avec moi devait l’empêcher d’écrire, si c’était vraiment ce qu’elle voulait faire. L’autre idée qui m’est venue, c’est qu’au fond d’elle-même (c’est une idée pénible, je dois dire) Caroline avait peut-être un peu honte de moi. De mon travail, pour être précis. J’avais fait mon chemin, j’étais désormais entré dans l’un des grands magasins les plus prestigieux du centre de Londres, où j’occupais les fonctions de responsable du service après-vente. C’était un job excellent, de mon point de vue. Mais il y avait peut-être quelque chose en elle qui lui soufflait que le mari d’un apprenti écrivain devrait exercer un métier plus tourné, je ne sais pas, vers l’art, ou l’intellect. On pourrait croire que nous avions abordé certaines de ces questions, mais le plus triste, dans notre couple, c’était le manque de communication quasi total des dernières années. Apparemment, nous avions désappris l’art de nous parler, sinon sous forme de scènes de ménage acerbes, accompagnées d’insultes pénibles et de lancers de projectiles domestiques. Sans vouloir ressasser les détails, je me rappelle l’un de ces échanges lors de notre avant-dernière querelle, ou de la précédente. Nous avions commencé par nous disputer pour savoir s’il valait mieux se servir d’une éponge abrasive ou d’une éponge souple pour nettoyer la cuisinière en inox et, au bout de trente secondes, je me suis entendu dire à Caroline qu’il était flagrant qu’elle ne m’aimait plus. Comme elle ne s’en défendait pas, j’ai ajouté : « Il m’arrive même de penser que tu n’as aucune affection pour moi » ; et savez-vous ce qu’elle m’a répondu ? « Comment avoir de l’affection pour un homme qui ne s’aime pas lui-même ? »

Alors là, si elle se mettait à parler par énigmes, on n’irait nulle part.

La Chinoise et sa fille sont restées tard au restaurant. Si l’on pense à l’âge de la petite, il était curieux qu’elles soient encore là à dix heures et demie du soir. Elles avaient fini de manger depuis une éternité, et seule leur partie de cartes les retenait encore. La plupart des tables étaient vides, et il serait bientôt l’heure que je regagne l’appartement de Papa, moi aussi. Nous devions discuter de certaines choses avant que je prenne mon avion, le lendemain après-midi. Mais il fallait que j’aille faire pipi avant de quitter le restaurant, si bien que je me suis levé de table pour me diriger vers les toilettes des hommes, au sous-sol.

Moi, je n’aime pas pisser debout. Ne me demandez pas pourquoi. Je ne crois pas avoir été traumatisé dans mon enfance ; je ne me suis pas fait agresser sexuellement dans des toilettes publiques, ni rien. En fait, je n’aime pas pisser debout même quand il n’y a personne dans les toilettes ; j’ai toujours peur qu’il entre un type avant que j’aie fini, auquel cas, la chique coupée, je n’aurais plus qu’à me fermer comme un robinet et m’en aller, honteux, fou de rage et de frustration, la vessie à moitié pleine. Je suis donc entré dans l’une des cabines où j’ai pris place après les précautions d’usage (essuyer le siège, etc.) et c’est là que l’évidence m’a frappé de plein fouet. La solitude. J’étais assis au sous-sol, dans cette boîte minuscule, à des milliers de kilomètres de chez moi. Si j’étais victime d’une crise cardiaque, subitement, quelles en seraient les conséquences ? Un membre du personnel me découvrirait sans doute juste avant la fermeture. On appellerait la police, qui examinerait mon passeport et mes cartes de crédit, et puis en passant par une quelconque base de données internationales, on finirait par remonter jusqu’à mon père et jusqu’à Caroline, à qui on téléphonerait pour leur annoncer la nouvelle. Comment Caroline la prendrait-elle ? Sur le moment, elle serait sans doute secouée, mais je n’étais pas certain que ce serait très profond : je ne jouais plus un grand rôle dans sa vie. Ce serait plus grave pour Lucy, évidemment, mais elle aussi prenait régulièrement ses distances : j’étais sans nouvelles d’elle depuis plus d’un mois. Qui d’autre, encore ? Il y aurait peut-être un ou deux frissons d’émotion chez mes amis ou mes collègues de travail, mais rien d’important. Chris, mon vieux camarade d’école, éprouverait peut-être, quoi ? un pincement de regret à l’idée que nous soyons restés brouillés si longtemps sans nous voir. Trevor Paige serait sincèrement navré, lui. Tout comme Janice, sa femme. Mais à part ça, mon passage de vie à trépas ne créerait pas d’onde de choc. Un compte Facebook désormais inactif, encore n’était-il pas dit que les amis de ma liste s’en aperçoivent. J’étais seul au monde, à présent, terriblement seul. J’allais rentrer chez moi le lendemain, et ce qui m’attendait se résumait essentiellement à un appartement inhabité avec meubles Ikea, trois semaines de factures, relevés bancaires et publicités pour pizzas livrées à domicile. Or pendant que j’étais là dans ma cabine, au sous-sol de ce restaurant sur le port de Sydney, en haut de l’escalier, à quelques dizaines de centimètres au-dessus de ma tête, se trouvaient deux personnes qui fussent-elles seules au monde par ailleurs – étaient du moins riches l’une de l’autre, unies par un lien d’une force et d’une intensité qui sautaient aux yeux. Voilà pourquoi je les enviais farouchement. À cette pensée, je me suis senti submergé par le besoin soudain de faire la connaissance de la belle Chinoise et de sa belle enfant qui s’aimaient tant. La perspective de quitter le restaurant sans tenter de me présenter à elles, de leur faire prendre conscience que j’existais, en somme, m’était intolérable.

Chose étonnante, plus j’y réfléchissais plus je m’apercevais qu’il n’y avait aucune raison de m’en abstenir. À vrai dire, pourquoi même hésiter ? J’étais dans mon élément, en principe : avant que Caroline et Lucy me laissent sur le cul en me réduisant à l’état d’ermite involontaire, j’avais construit toute ma carrière sur ma facilité de contact avec les gens. En quoi croyez-vous que ça consiste d’être responsable du service après-vente ? C’est la définition même du job, en gros. Je savais être charmant quand je voulais. Je savais mettre une femme à l’aise. Je savais que la politesse, les bonnes manières, la voix où ne couve aucune menace suffisent en général à désarmer l’inconnu le plus circonspect.

Si bien que ce soir-là, pour la première fois depuis que Caroline m’avait quitté, six mois auparavant, j’ai fini par prendre une décision : une décision de poids. Sans même préparer ce que j’allais dire, j’ai quitté ma cabine, et je suis remonté d’un pas rapide et décidé. Le souffle court, les nerfs tendus, mais avec un sentiment de libération et de soulagement.

Seulement, la Chinoise et sa fille avaient réglé leur addition, et elles étaient parties.

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