La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 25 sur 28

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La vie très privée de Mr Sim

Chapitre XX

 

Dis-moi, Emma, ça fait combien de temps qu’on se connaît, nous deux ?

Continuez tout droit sur cette route.

Tu t’en souviens pas ? Eh bien, aussi étonnant que ça puisse paraître, moins de trois jours.

Dans deux cents mètres, tournez à gauche.

Je sais, on croirait que ça fait beaucoup plus longtemps, hein ? J’ai l’impression de te connaître depuis des années, à présent. Ce qui explique que je me permette de te dire quelque chose. De te faire un petit compliment, si tu veux bien. Parce que je ne voudrais en aucun cas t’embarrasser, surtout pas.

Dans cent mètres, tournez à gauche.

Mais voilà, je tenais à te le dire, je voulais juste te dire qu’il y a une chose que j’aime vraiment chez toi, une chose que je n’ai jamais rencontrée chez une femme. Tu devines laquelle ?

Prenez la prochaine sortie à gauche.

C’est cette façon… enfin, cette façon que tu as de ne jamais juger les gens. C’est une qualité très rare, chez une femme, tu sais. Ou chez un homme, d’ailleurs. Tu n’as pas tendance à juger les gens, jamais.

Continuez tout droit pendant cinq kilomètres.

Tu vois, par exemple, je sais très bien que je me conduis mal. Je sais que je n’aurais pas dû faire ce que j’ai fait, et que je ne devrais pas être en train de faire ce que je fais à présent. Mais pas d’amers reproches, hein ? Tu sais bien que j’ai mes raisons, que j’ai des circonstances atténuantes.

Continuez tout droit environ trois kilomètres.

Ça fait mauvais effet, je m’en rends bien compte. Je pars de chez Alison à cinq heures du matin, ni au revoir ni merci. Et non seulement je me sauve comme un voleur, mais je fais la razzia dans sa cave à liqueurs, par-dessus le marché. D’accord, elle et son mari puent le fric, ils en sont pas à deux bouteilles de whisky près. Pas n’importe quel whisky, il faut le dire, deux single malt hors de prix. Bon, ça, je n’y suis pour rien, moi je m’en fous pas mal du goût de cette gnôle, ils auraient eu du Bell’s ou du Johnnie Walker, ça aurait fait mon bonheur pareil. Mais, même indépendamment du prix, question de principe, ça se fait pas, je le sais. Je te l’ai dit, tout ça ne plaide pas en ma faveur. Me voilà à cinq heures du mat, à charrier ma valise dans la rue, une bouteille de whisky qui dépasse de chaque poche de ma veste – deux poulagas dans une bagnole de police à l’arrêt qui me regardent de travers, et n’empêche, je me demande bien comment, j’arrive à retourner au centre-ville, et à te retrouver. Quelle heure il pouvait bien être ? Je perds le sens du temps. Tu t’en souviens ?

Continuez tout droit pendant quinze cents mètres.

Bon, il s’est passé des choses entre-temps, y a pas de doute. J’ai pas mal déambulé. Il y a eu ce SDF, dans une embrasure de porte, qui m’a suivi le long de la rue, il arrêtait pas de me demander : « Ça va aller, mon pote ? » Et puis je me suis assis sur un banc un moment. Un bon moment, même. C’était quelque part sur les hauteurs, près d’un parc, en surplomb de Princes Street et de Princes Street Gardens, on dominait toute la ville. Un vrai panorama de carte postale. Il faisait encore nuit noire quand je me suis assis sur ce banc, le jour était levé quand je suis reparti. Il s’était remis à neiger. La neige tombait, mais elle ne tenait pas, et elle ne tient toujours pas.

Au rond-point, prenez la troisième sortie.

Quel soulagement de te retrouver, je commençais à avoir sacrément froid, je ne te le cache pas. J’ai bu quelques lampées du Laphroaig pour me réchauffer avant qu’on se mette en route, oui, je sais, c’est très mal.

Prenez la prochaine sortie.

Ouah, merci ! J’ai failli la rater, j’avais la tête ailleurs, pardon ! Et toi, arrête de me klaxonner, espèce d’excité, grossier personnage, connard, va ! C’est pas une raison parce qu’on connaît pas aussi bien le coin que toi. On n’est pas tous des indigènes comme toi, abruti. Bon, qu’est-ce que je disais ?

Continuez tout droit sur cette route.

Ah, j’ai oublié, tant pis ! Profitons du paysage. T’sais, je crois bien que c’est la première fois que je prends le pont sur la Forth. C’est la première fois que je monte aussi loin au nord, sûrement. C’est bête, non ? Quarante-huit ans, jamais été plus au nord qu’Édimbourg. Il faudrait que je fasse une liste. Une liste des choses à faire avant cinquante ans : sauter à l’élastique, en delta-plane, lire une de ces vacheries de bouquins dont Caroline me rabâchait que ça me ferait du bien, Anna Karénine, Le Moulin sur la Floss. Trouver quelqu’un à épouser, des gens avec qui coucher, apprendre à ne plus avoir peur de l’intimité, ne plus être aussi solitaire (tais-toi, tais-toi, tais-toi), faire le tour du monde à la voile sur un trimaran…

Continuez tout droit.

Ah, Donald, tu n’avais pas la moindre chance de t’en sortir, au fond, n’est-ce pas ? Tu n’avais pas plus de chance de boucler ce tour du monde que je n’en ai de me pointer demain dans cette boutique d’Unst avec mon lot de brosses à dents. Qui croyons-nous tromper, hein ? Qui croyons-nous leurrer ? Nous-mêmes, sans doute. Ce qui nous oblige à leurrer le reste du monde dans la foulée, mais là n’est pas le plus difficile. Le plus difficile, c’est d’y croire soi-même, n’est-ce pas ? N’est-ce pas, Donald, mon vieux pote, mon vieux frère de traversée ?

Continuez tout droit.

Pardon, Emma, c’est à toi que je devrais m’adresser. Tu commençais à te sentir exclue ? Ou tu commençais à t’inquiéter, peut-être, en m’entendant parler à un type mort depuis quarante ans et que je n’ai jamais connu personnellement. Ça va pas, ça, hein ? C’est pas sain. On pourrait penser que j’ai abusé du whisky avant de prendre le volant de cette charmante voiture. Je ne crois pas aux fantômes, et toi non plus, évidemment. Tu es un être de pure raison, toi. Une pure machine à raisonner, voilà ce que tu es. Tu n’as pas de corps, pas d’âme, rien qu’une intelligence, une magnifique intelligence, c’est ce que j’aime, chez toi. À quoi ça m’avancerait, quelqu’un qui ait un corps et une âme ? Qu’est-ce que j’en ferais, moi, étant ce que je suis ? Non, nous sommes faits l’un pour l’autre, toi et moi, Emma. Nous sommes ces « êtres cosmiques », avenir ultime de tout homme, selon Crowhurst. Désincarnés. Au-dessus du monde matériel. Nous sommes même si bien assortis que j’ai une demande à te faire. Veux-tu m’épouser ? Si, allez, je suis sérieux. Les gays et les lesbiennes ont bien le droit de se marier, de nos jours, pourquoi on pourrait pas épouser son GPS ? Où est le mal ? Je croyais qu’on vivait dans une société d’ouverture, de tolérance, sans exclusion… Allez, qu’est-ce que tu en dis ? Épouse-moi, viens vivre avec moi et sois ma femme. Qu’est-ce que tu me réponds ?

Continuez tout droit sur l’autoroute.

Ah bon, on est sur l’autoroute, là ? On y est entrés quand ? Je m’en suis pas aperçu. Mais alors, c’est quelle autoroute, exactement ? La M90. D’accord. Et on va où, comme ça, sur la M90 ? À Perth ? Perth, puis Dundee, puis Forfar. Forfar ! Quel nom, dis donc ! On croirait une formule magique. Ça me rappelle les résultats du foot. Il disait pas ça, le gars qui annonçait les résultats du foot à la BBC ? Il disait pas que c’était un cauchemar à prononcer ? East Fife four, Forfar five, un truc dans ce genre. À vrai dire, tous les noms du coin me font penser aux résultats du foot. Cowdenbeath, Dunfermline, Arbroath. Jusqu’à aujourd’hui, j’avais pas la moindre idée d’où ils pouvaient être, ces patelins, mais bon Dieu ils me ramènent en arrière ! Le samedi aprème à la télé. C’était à quelle heure, déjà ? Cinq heures moins vingt, je crois bien. Oui, dans ces eaux-là. Coup d’envoi à trois heures, fin de partie à cinq heures moins le quart. Et puis les résultats commençaient à tomber sur cette espèce de petite machine à écrire automatique, comment ils appelaient ça, déjà, les téléscripteurs, je crois bien. Oh bon Dieu, la technologie des années soixante ! On a fait du chemin, depuis. Quel âge je pouvais avoir quand j’ai commencé à regarder ça ? Sept, huit ans ? Je veux bien parier qu’en Angleterre tous les mômes de huit ans faisaient la même chose, le samedi après-midi, dans le salon, à l’heure du thé. Vissés à la télé. Je me demande combien avaient leur père auprès d’eux. Est-ce que mon père regardait le foot avec moi ? Allez, Emma, d’après toi ? Vas-y, sans réfléchir. Bien sûr que non, l’enfoiré ! Il était dans la salle à manger, bien trop occupé à lire T.S. Eliot et ses Quatre Quatuors. Ou bien à programmer sa prochaine branlette.

Allons, Max, un peu d’indulgence pour ton père…

Quoi… Tu viens de me répondre, là ?

Continuez tout droit sur l’autoroute.

Attends voir, toi, tu serais pas un peu en train de dépasser les bornes ? Je vais te couper la chique un petit moment.

Je serai plus tranquille tout seul, pour l’instant. Tant que je n’ai pas besoin d’elle, en tout cas. Je ne risque guère de me perdre dans l’immédiat. Et puis, de toute façon, qu’est-ce que j’irais foutre à Aberdeen ? Hors de question d’attraper le ferry cet après-midi. Il n’y a qu’à voir le temps qu’il fait, déjà. Ce qu’il faudrait, au contraire, c’est retourner chez Alison. Faire demi-tour dès la prochaine sortie, aller tout droit chez elle, m’excuser. Pauvre femme ! Avec son cochon de mari qui la trompe. Qu’est-ce qu’elle dirait, si je m’amenais dans cet état ? Elle comprendrait. Elle a une formation de psy, après tout. Une épaule sur laquelle pleurer. J’en ai bien besoin. Quelqu’un à qui parler de… tout ça. Tout ce bazar. Tout ce qui est remonté à la surface, ces deux dernières semaines. Ça fait beaucoup pour un seul homme, il faut le dire. Ça fait beaucoup en même temps. On a tous besoin de quelqu’un à qui parler. Comment tu comptais t’en sortir, Donald ? Neuf mois en mer, c’est ça ? ou dix ? Sans la moindre compagnie humaine, avec seulement ton transmetteur radio, qui marchait à peine. Inimaginable. Alors, évidemment, tu ne t’en es pas sorti, pour finir. Qu’est-ce qui t’a fait passer par-dessus bord, au final, la solitude ? La terrible intimité, comme dit Clive ? Ça ne m’étonne pas. Personne ne peut supporter la solitude à ce point, pourquoi aurais-tu été constitué autrement ? Tu n’es jamais qu’humain. Tu aurais dû faire demi-tour pendant qu’il en était encore temps. Dès que tu as compris que le bateau ne tiendrait pas la mer. Mais enfin, je ne sais pas, les choses étaient peut-être déjà allées trop loin. Ce jour-là, quand tu as compris dans quel pétrin tu t’étais fourré, peut-être que, au lieu de tout consigner sur papier et d’essayer de t’en sortir tout seul, tu aurais dû, je ne sais pas, tenter d’entrer en contact avec ta femme par radio. Je suis certain qu’elle t’aurait dit de faire demi-tour et de rentrer.

Avec des si…

N’empêche, tu vois, pour moi il n’est pas trop tard. Il faudrait que je téléphone à quelqu’un pendant qu’il est encore temps, non ? Il faut que je parle de tout ce bazar. À qui téléphoner ? À Lindsay, Caroline, Alison ? Qu’est-ce que tu en penses ? À Poppy, même, peut-être…

À Lindsay, je crois, c’est elle qui aura la vision la plus pragmatique des choses. Ouais, Lindsay. C’est bien ça. Allons-y.

Rhâ ! La batterie est morte. Complètement déchargée. J’ai bien vu qu’elle était très très faible, hier soir ; je comptais la recharger une fois chez Alison. Je trouverai peut-être de quoi tout à l’heure.

Toujours est-il qu’elle est HS pour l’instant. Exactement comme ta radio quand tu en avais le plus besoin.

Il doit bien y avoir des cabines téléphoniques à la prochaine aire de services, je me dis.

Et merde, ça n’aurait rien changé, de toute façon.

Dans quinze cents mètres, au rond-point, prenez la première sortie.

Ah, te revoilà, toi, bienvenue à bord.

Dans quinze cents mètres, au rond-point, prenez la première sortie.

C’est bon, je suis pas sourd.

Dans quinze cents mètres, au rond-point, prenez la première sortie.

Ça va, ne me harcèle pas, s’il y a une chose que je déteste, c’est bien les femmes qui vous harcèlent.

Dans quatre cents mètres, au rond-point, prenez la première sortie.

Pardon, Emma, je voulais pas te sauter à la gorge de cette façon. Je suis pas dans mon assiette, honnêtement. J’ai rien mangé depuis hier soir. Quand j’ai contourné Dundee, j’étais beurré – pas terrible. Et, par-dessus le marché, il faut que je m’habitue à l’idée que toute mon… existence ne tient qu’à une affreuse bourde de la part de mes parents, de mon père surtout.

Au rond-point, prenez la première sortie.

Alors, merci, Papa, de m’avoir éclairé. Pour le cas improbable où je commencerais un jour à m’accepter mieux. Non que ça s’annonce dans un futur proche, mais je te sais gré d’en avoir tué toute éventualité dans l’œuf. Au moment même où je me disais que ma vie ne pouvait pas être plus navrante, j’apprends que je n’aurais de toute façon jamais dû venir au monde. Alors, il y a du neuf pour mon épitaphe : « Ci-gît Maxwell Sim, quantité la plus négligeable qui ait jamais vu le jour. »

Tout droit au rond-point, prenez la deuxième sortie.

Est-ce que c’est en ces termes qu’il faut que je me voie jusqu’à mon heure dernière ? Une nullité ? La racine carrée de moins un ?

Prenez la prochaine sortie à droite.

Ou bien est-ce que c’est une façon subtile de suggérer à Maxwell Sim qu’on n’a plus besoin de lui ? Qu’il est peut-être temps qu’il tire sa révérence ?

Tout droit au rond-point, prenez la deuxième sortie.

Bon, il faut que j’y réfléchisse. Laisse-moi tranquille un instant, Emma, tu veux bien ? Ne m’étouffe pas.

Nous disions donc…

Continuez tout droit pendant environ quinze cents mètres.

Je crois que l’heure approche à grands pas… l’heure où, l’heure de…

Dans quatre cents mètres, tout droit au rond-point, prenez la deuxième sortie.

L’heure de jeter le masque…

Tout droit au rond-point, deuxième sortie.

… et d’accepter ce qui m’arrive. Et tout de suite, à 12 h 09 exactement, jeudi 5 mars 2009, à soixante kilomètres d’Aberdeen ; nous roulons sur l’A90 en direction du nord, à une vitesse d’environ 75 à l’heure, je vais quitter cette route, en finir avec ce voyage. Et donc je n’irai pas tout droit au rond-point, Emma. Au rond-point, j’irai à gauche, je suivrai les panneaux pour Edzell. Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

Dans deux cents mètres, faites demi-tour.

Rhâ ! C’est tout ce que tu trouves à me dire ? Oh non, Emma, plus de demi-tours pour moi désormais. Je ne vais pas suivre tes indications, et je vais te dire pourquoi. Parce que je ne veux pas aller prendre le ferry à Aberdeen. Et, à vrai dire, la logique de la situation exige que je sois dans l’impossibilité de le prendre. Tu sais pourquoi ? Parce que je ne suis plus Maxwell Sim, je suis Donald Crowhurst, et il me faut suivre ses traces, reproduire ses erreurs. Il n’a jamais fait le tour du monde à la voile, et moi je n’irai jamais dans les Shetlands non plus. Il a décidé de falsifier son voyage et moi je vais falsifier le mien. Il peut bien y avoir je ne sais combien de satellites braqués sur moi à l’heure qu’il est, à partir de maintenant, plus personne ne sait où je suis ; j’ai disparu, disparu dans les ténèbres de cette tempête de neige qui approche, et je vais m’y cacher, je vais dériver au beau milieu de l’Atlantique, le temps qu’il faudra, jusqu’à ce qu’il soit l’heure, l’heure propice pour resurgir en triomphe, pour reparaître aux yeux du monde.

Dans deux cents mètres, faites demi-tour.

Eh non. Peux pas. C’est fini, chérie. Nos chemins se séparent.

Dans un kilomètre, tournez légèrement à droite.

Il me vient une idée, au fait.

Tournez légèrement à droite.

J’aurais peut-être été bien inspiré de prendre un peu d’essence à Brechin, moi. Jusqu’à présent, on a roulé huit cents kilomètres depuis Reading sans faire un seul plein. Il doit pas rester grand-chose dans le réservoir.

Prochaine à droite.

Tu t’obstines à me faire aller vers Aberdeen ? Je croyais pourtant t’avoir dit qu’on abandonnait l’idée. Il faut tourner à gauche, donc.

Dans deux cents mètres, faites demi-tour.

Tu ne renonces jamais, toi. Laisse tomber, Emma. Lâche l’affaire. Il y a quelque chose de fabuleux dans le fait de lâcher prise. C’est une…libération incroyable. Je me souviens du jour où j’ai fait cette découverte. C’était pendant ces vacances à Coniston, justement, avec Chris et sa famille. Un jour, on avait décidé d’aller tous escalader l’Old Man, et puis voilà qu’à mi-chemin Chris et moi on prend la tête, et ça devient comme une course entre nous. Et avant qu’on comprenne ce qui nous arrive, on est en train de courir à l’assaut de cette colline, montagne, je ne sais pas comment il faut dire. Et puis bientôt Chris prend l’avantage, et il devient évident qu’il est en bien meilleure condition physique que moi – j’aurais dû m’en rendre compte – et voilà que je le perds de vue, mais je continue à avancer cahin-caha, essoufflé, en me cassant la figure sur les rochers, avec un abominable point de côté, persuadé que la crise cardiaque me guette. Et puis, au bout de quelques instants, je me suis dit : Mais au fait, à quoi ça rime ? À quoi ça rime, ce cirque ? Alors je me suis laissé tomber sur le bord du sentier pendant qu’il continuait. Je savais de quoi j’étais capable, tu vois. Je savais que je n’étais pas un adversaire à la mesure de Chris. Je n’avais jamais pu, ni voulu l’être, d’ailleurs. Et m’accepter, m’accepter pour ce que j’étais m’a procuré un tel soulagement ! Bientôt j’ai été rattrapé par les autres, qui arrivaient derrière nous, Mr et Mrs Byrne, Papa et Maman, Alison. Ils se sont arrêtés à ma hauteur, et je me souviens que Mr Byrne m’a dit : « Tu vas rester assis là ? Tu ne veux même pas essayer ? » Et je lui ai répondu : « Non. » J’étais très content d’être là pendant que Chris grimpait jusqu’au sommet en courant, suivi par tous les autres. J’avais renoncé, et j’en étais très heureux, et pendant une heure ou deux je suis resté admirer la vue. En sachant que j’avais trouvé mes limites, et que je ne les dépasserais jamais.

Continuez tout droit.

Je crois bien qu’on vient de croiser un chevreuil, tu l’as vu, dans les bois ?

Il faut que nous parlions de Chris.

Oui, tu as raison. Il faut effectivement que nous parlions de lui. Il faut que nous parlions d’un tas de choses, dont Chris. Mais d’abord, je vais me garer sur cette aire de stationnement et je vais m’enfiler une petite goutte de whisky, puis faire un petit somme. Parce que j’ai un coup de pompe, là tout de suite, Emma. Un sacré coup de pompe. Et je détesterais qu’il nous arrive un accident. Je ne me le pardonnerais jamais, s’il t’arrivait quelque chose.

Il faut qu’on parle de Chris.

Hmm ?

Il faut qu’on parle de Chris, je te dis.

Oh merde ! Il est quelle heure ? Trois heures, bordel !

Qu’est-ce que c’est que toute cette neige ?

Et il lui est arrivé quoi, au whisky ? J’ai quand même pas bu tout ça, si ? Il va falloir que j’ouvre l’autre bouteille…

Oh bon Dieu, ma tête !…

Bon, commençons. Pas terrible, la visibilité, cet après-midi. Qu’est-ce qu’il fait noir ! On croirait qu’il fait déjà nuit.

Continuez tout droit.

D’accord, ça marche.

Bon, tu voulais parler de quoi, déjà ?

De Chris.

OK, si tu veux. Tu voulais parler de quelque chose en particulier ?

Oui, de la photo.

La photo ? Tu pourrais préciser ? Je ne te suis plus, là.

Poursuivez tout droit.

À quelle photo tu penses ?

À la photo pliée.

Ah, tu veux dire celle d’Alison en bikini ?

Pourquoi l’avait-il pliée ?

Pardon ?

Pourquoi ton père avait-il plié cette photo ?

Je croyais qu’on l’avait établi, ça. Parce que cette photo d’Alison l’excitait, et que c’était la seule moitié qui l’intéressait.

Tu en es sûr ?

Évidemment. Je ne vois pas d’autre explication.

Dans quinze cents mètres, tournez à droite.

Allez, Emma, où tu veux en venir ?

Dans huit cents mètres, tournez à droite.

Mais non, ça nous ramènerait sur la route d’Aberdeen. Et je t’ai déjà dit que je n’y vais pas, ni aujourd’hui ni jamais.

Tu le sais.

Je le sais ? Je sais quoi ? Tu serais mignonne de ne plus parler par énigmes.

Tu sais pourquoi ton père avait plié la photo.

On pourrait pas parler d’autre chose ?

Tournez à droite.

À gauche, je te dis.

Tu le sais.

Mais ferme-la, avec ça, Emma ! Change de disque !

Dis-le, Max, dis-le.

Va te faire foutre.

Ne pleure pas, Max, ne pleure pas. Dis la vérité, c’est tout.

Je ne pleure pas.

Tu peux la dire.

Mais pourquoi tu me fais ça ? Pourquoi tu me fais subir ça ?

C’était vraiment la photo d’Alison qu’il voulait ?

Bien sûr que non ! Oh bon Dieu, Papa ! Espèce de misérable… Misérable. Dire que je n’ai rien vu. Dire que personne n’a rien vu. Pourquoi est-ce qu’on n’y a vu que du feu, tous ? C’était Chris, hein ? Tu avais un faible pour Chris. Pendant toutes ces années. Le meilleur ami de ton fils. Tu n’avais d’yeux que pour lui. Et maintenant encore, maintenant encore, tu penses à lui. Même en Australie, tu m’en demandais tout le temps des nouvelles. Et il n’y a sans doute pas que Chris. Il doit y en avoir d’autres. Des amis à moi ? Des amis de Maman ? Qui sait ? Tu as gardé tout ça renfermé en toi, Papa. Tu as gardé ça pour toi, tout le temps, pendant des années. D’ailleurs tu continues à le boucler à double tour aujourd’hui encore, ton triste petit secret. Celui que tu n’as jamais pu avouer, ni à Maman, ni à moi, ni à personne.

Dans deux cents mètres, faites demi-tour.

C’est bien triste. C’est tellement tellement triste.

Faites demi-tour, puis continuez tout droit sur environ cinq kilomètres.

Vidéojournal. Quatrième jour.

Eh bien, vous avez sûrement envie de savoir où j’en suis.

J’ai le plaisir de vous annoncer que j’approche des Shetlands. J’approche. Bien sûr, il fait un peu noir, dehors, pour que vous voyiez exactement où je me trouve mais, à vue de nez, je dirais, je dirais, que je suis au large de la côte ouest de l’Afrique. Hier, il est clair que nous avons dépassé Madère par tribord et, aujourd’hui, à bâbord, j’aperçois une masse de rochers menaçants qui doit être une des îles Canaries. À moins que ce soit les Cairngorms, parce que, sauf erreur de ma part, nous sommes sur la B976, et nous roulons vers l’ouest en tournant le dos à Aberdeen. Attendez, je vérifie auprès de ma fidèle navigatrice.

Dans trois cents mètres, faites demi-tour.

Ha ha, elle me dit ça depuis un moment. Je vous présente Emma, ma fidèle, ma fidèle navigatrice, disais-je, nous avons eu un petit différend, aujourd’hui, sur l’itinéraire. Elle a l’air de penser qu’à ce rythme il est hors de question de doubler le cap de Bonne-Espérance avant Noël, ce qui nous exposera à du gros temps dans les quarantièmes rugissants ; mais enfin, question temps, on est déjà gâtés. Des tourbillons de neige denses, comme vous le voyez autour de la voiture, et un vent qui hurle vous l’entendez ? –, difficile de tenir le cap dans ces conditions, sans compter que le conducteur, enfin, le capitaine, lève le coude assez régulièrement depuis… une quinzaine d’heures. Rien ne vaut un petit coup de ratafia, je le dis toujours, pour vous requinquer dans le grain. Quoi qu’il en soit, la route commence à tourner, à tourner dangereusement par ici. Je dépasse pas le 30 à l’heure, mais les vivres, enfin les vivres en essence, vont manquer et… ouh là le beau virage, je l’ai pas vu venir, celui-là, et si vous vous demandez ce qui vient de faire ce bruit, c’est la caméra qui a glissé du tableau de bord par terre, et voilà pourquoi vous avez en ce moment une vue imprenable sur ma chaussure gauche.

OK. On coupe.

Emma ?

Emma, tu es toujours là ?

Oui, je suis toujours là.

Je t’entends plus, depuis un moment.

Je suis toujours là. Qu’est-ce qu’il y a ?

On s’arrête bientôt ? Je sens de nouveau la fatigue.

Continuez tout droit.

OK, comme tu voudras. Mais c’est pas le bon moment pour parler ?

Dans trois cents mètres, faites demi-tour.

Tu y tiens, hein ? Je voulais te parler de mon père et de Roger.

Continuez tout droit.

À bien réfléchir, ce n’est peut-être pas une histoire aussi triste qu’il y paraît. D’une certaine façon, ils se sont aimés, tu sais. C’est vrai, Roger m’a l’air d’une sombre brute, et d’un connard parfois, mais je crois qu’il tenait à mon père. Ce qui veut dire qu’il y avait tout de même quelqu’un qui tenait à lui. Parce que Maman, j’ai des doutes. Si tu y réfléchis, Roger et Papa, ils n’ont pas eu de chance. Et c’est Crispin Lambert qui les a fichus dedans. Sans lui et ses stratégies à la noix, les choses se seraient peut-être arrangées. Encore que je ne sois pas persuadé que mon père aurait eu le cran de faire son coming out, de s’avouer qu’il était… l’homme qu’il était. Mais la voie qu’il a choisie était bien plus difficile, d’une certaine façon. Se leurrer, leurrer ses proches, à longueur de vie. C’était bien le projet de Crowhurst, n’est-ce pas ? C’est sans doute pourquoi il me rappelle Papa…

Emma ?

Continuez tout droit.

Continuez tout droit.

C’est bien gentil de dire ça. Je ne peux plus rouler tout droit. Regarde, la route est fermée. La police l’a fermée. Ils ont mis des barrières.

Et puis, où on est, bordel ? On vient pas de dépasser une ville ?

Voyons voir. Oui, nous sommes là. C’est nous, ça, la petite flèche rouge sur l’écran, qui vient de piler. C’est toi et moi. Mais regarde, juste derrière nous, on voit une toute petite route qui va vers l’ouest et qui contourne le barrage pour nous ramener sur la route principale. Ensuite, il ne reste plus qu’à grimper la montagne, et à passer de l’autre côté. Pas de souci.

Sauf que je ne suis pas sûr qu’on ait assez d’essence. Ça fait un bon moment que la jauge clignote. Bon, tant pis. Qu’est-ce qu’il peut nous arriver, au pire ? On a du whisky, tu m’as, je t’ai. Arrêtons-nous là pour la nuit, qu’est-ce que tu en dis ?

C’est toi qui vois, Max. C’est comme tu veux.

Tu es mignonne. Allons-y, donc.

Les roues du bus tournent tournent tournent

Tournent tournent tournent, toute la journée

Les roues du bus tournent tournent tournent

Les essuie-glaces du bus font fliff flaff fliff

Fliffflafffliff

Les essuie-glaces du bus font fliffflaff fliff toute la journée.

Tu la connais cette chanson, Emma ? Je suis sûr que oui. Reprends avec moi, si tu veux. Allez, chante avec moi. Ça fait du bien d’avoir une petite ritournelle à chanter quand on est dans la panade. Ça soutient le moral.

Le klaxon du bus fait tut tut tut

Tut tut tut

Le klaxon du bus fait tut tut tut toute la journée.

Qu’est-ce qu’il y a, tu connais pas les paroles ? Je la lui chantais tout le temps, à Lucy. Elle la savait par cœur. Je me demande si elle s’en souvient encore. On la chantait dans le lit, le matin. Le week-end, quand Caroline se levait pour prendre sa douche la première, Lucy venait me rejoindre dans le lit, elle s’asseyait sur mon estomac et on chantait cette chanson.

Je ne connais pas les paroles.

Alors le couplet suivant, ça dit :

Les enfants du bus sautent sur leur siège

Bim bam boum

Les enfants du bus sautent sur leur siège toute la journée.

Et puis :

Les bébés du bus font ouin ouin ouin

Ouin ouin ouin

Les bébés du bus font ouin ouin ouin toute la…

Tu sais quoi ? Je crois qu’on ne va pas arriver à grimper cette côte. La voiture n’est pas faite pour ce type de conduite. Les pneus n’ont pas d’adhérence sur la neige. Et puis tu as entendu ce bloub ? Ça sent la panne sèche. Si près du but ! Si seulement on arrivait en haut, on pourrait sans doute redescendre en roue libre sur l’autre versant. Mais, malheureusement, je ne crois pas qu’on y arrive.

Eh non. La chance n’est pas avec nous.

Bloqués. Sur le sable.

C’est tranquille, ici, hein ?

Très tranquille.

Tu sais où nous sommes, hein ?

Où sommes-nous, Max ?

Dans le pot-au-noir, bien sûr. Nous sommes encalminés, exactement comme Donald Crowhurst quand sa radio a fini par le lâcher. Sa radio était en panne, mon mobile est mort.

Mais, Max, il faut que tu te rappelles une chose, une chose très importante. Tu n’es pas Donald Crowhurst, tu es Maxwell Sim.

Non, tu comprends pas, tu as toujours pas pigé. Tout ce qui lui est arrivé est en train de m’arriver. C’est en train de m’arriver, là, maintenant.

Nous sommes dans les Caimgorms, pas dans la mer des Sargasses.

Ferme les yeux, on pourrait être n’importe où.

Il faisait chaud, dans sa cabine. Ici il fait froid.

Qu’à cela ne tienne ! On va mettre le chauffage à fond.

Si tu fais ça, Max, la batterie ne va pas tarder à être à plat.

Je m’en fiche. Et Crowhurst était nu, non ? Il n’a pas passé le plus clair de son temps à poil, au cours des dernières semaines ?

Max, ne fais pas ça, je t’en prie. Maîtrise-toi.

Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu n’as jamais vu d’homme nu ? Non, peut-être pas, d’ailleurs.

Max, arrête. Remets ta chemise, et baisse le chauffage. Il fait déjà trop chaud dans cette voiture. Tu vas épuiser la batterie.

Et hop ! le pantalon. Détourne les yeux, si tu ne veux pas avoir un choc. Eh ben voilà, on n’est pas plus à l’aise, comme ça ? Plus de secrets entre nous. Et si on buvait un petit coup, à présent ? Du Talisker, rien que ça, vingt-cinq ans d’âge, merci Alison et Philip. Tu bois pas avec moi ? Je peux pas t’en vouloir. Tu es raisonnable. Moi, j’ai déjà bu ma dose, pour aujourd’hui, mais s’il faut passer toute la nuit sur cette montagne…

Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Où suis-je ?

Emma ?

Je suis là, Max.

J’ai dormi ?

Oui, tu as dormi. Plus d’une heure.

C’est vrai ? Et merde, j’aurais espéré que ça ferait plus longtemps. Bon Dieu, on étouffe, là-dedans.

Le chauffage marche depuis tout à l’heure. Je t’avais dit de ne pas le mettre aussi fort, la batterie est presque à plat. Tu sais ce que ça veut dire, Max ?

Non, qu’est-ce que ça veut dire ?

Ça veut dire que je suis en train de faiblir. Je me sens partir.

Oh non ! Pas ça ! Pas toi, Emma. Ne me quitte pas, je t’en prie.

Je n’en ai plus pour longtemps. Quelques minutes.

Je vais baisser le chauffage, je vais l’arrêter complètement.

Trop tard, Max. Il faut nous dire au revoir.

Mais, Emma, je ne peux pas me passer de toi. Tu as été, tu as été… tout, pour moi, ces derniers jours. Sans toi… sans toi, je ne peux plus avancer.

Il faut qu’il en soit ainsi.

Non, non ! Tu ne peux pas partir ! J’ai besoin de toi.

Ne pleure pas, Max. On a passé des bons moments ensemble. Maintenant c’est le bout du voyage. Il faut que tu l’acceptes, si tu peux. Il ne nous reste plus que quelques minutes à passer ensemble.

Non ! Je ne peux pas accepter ça !

Est-ce que tu aurais quelque chose à me dire, à présent ?

Quoi ? De quoi tu parles ?

Est-ce que tu aurais quelque chose à me confier, avant que je parte ?

Je ne comprends pas.

Je pense que tu as quelque chose à m’avouer. Un petit secret. Quelque chose que tu n’as jamais dit à Caroline. Quelque chose qui a un rapport avec Chris.

Avec Chris ?

Oui. Tu sais de quoi je parle, n’est-ce pas ?

Tu veux dire…

Oui ?

Tu veux dire, ce qui s’est passé en Irlande ? La fosse aux orties ?

C’est ça. Allez, vas-y, Max. Ça te soulagera de le dire à quelqu’un.

Oh ! mon Dieu, mon Dieu… Comment est-ce que tu le sais ?

Dis-le à haute voix. Dis-moi ce qui s’est passé. Dis-moi ce qui est arrivé au pauvre petit Joe. Ce que tu lui as fait.

Putain ! merde… putain !

Pleure, si tu veux, c’est pas grave. Il faut que ça sorte.

Tu veux la vérité ?

Bien sûr que je veux la vérité. La vérité est toujours belle.

Mais la vérité, Emma, la vérité, c’est que… oh mon Dieu ! La vérité, c’est que je le détestais. N’est-ce pas terrible à dire ? Ce n’était qu’un petit garçon, un petit garçon curieux, heureux, plein de vie. Et moi je le détestais d’être aussi heureux. Je le détestais d’avoir Chris pour père. D’avoir deux sœurs avec qui jouer. Je le détestais d’avoir tout ce que moi je n’avais jamais eu. Tout ce que Papa ne m’avait jamais donné.

Pleure, si tu en as envie.

Je ne m’en étais jamais rendu compte, tu vois. Je n’aurais jamais cru avoir tant de haine en moi. Je n’aurais jamais cru pouvoir détester un enfant à ce point.

Ne retiens pas tes larmes, Max. Pleurer te fera du bien. Et alors, qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que tu as fait ?

Je ne peux pas le dire.

Mais si, tu peux. Tu peux le dire, Max. Il jouait à la corde, c’est ça ? Il se balançait au-dessus de la fosse aux orties ?

Oui.

Et puis il est passé sur l’autre bord, et il a voulu lâcher la corde, et là, qu’est-ce que tu as fait ?

Je peux pas le dire.

Si, tu peux le dire, tu peux, Max. Je le sais, ce qui s’est passé. Tu l’as poussé.

Je…

C’est bien ça ? Tu l’as poussé dedans ? Est-ce que tu l’as poussé, Max ?

Oui, oui, je l’ai poussé. Et il l’a compris, en plus. Il savait que c’était moi. Il l’a dit à son père. Chris n’a pas voulu le croire, au début. Mais je pense qu’il a fini par le croire. Et c’est pour ça qu’ils sont partis tous les cinq. C’est pour ça qu’il ne me parle plus.

Pleure, si tu en as envie. Mais il vaut mieux que tu arrives à en parler.

Ça a été plus fort que moi. Je voulais lui faire mal. Je voulais tellement lui faire mal. Je n’aurais jamais cru vouloir faire mal à quelqu’un à ce point. Dire qu’il n’avait que huit ans ! Huit ans, merde. J’ai mauvais fond. Je suis un sale type. Je n’aurais pas dû te le dire, hein ? Est-ce que tu me détestes, maintenant, Emma ? Est-ce que tu pourras me pardonner ? Est-ce que tu pourras m’aimer de nouveau ?

Je suis la seule personne à qui tu pouvais le dire, Max. Parce que je ne juge pas, tu sais bien. Je suis contente que tu me l’aies avoué. C’est bien que tu me l’aies avoué. Il fallait que tu l’avoues un jour. Mais la batterie est pratiquement à plat, à présent. Il va falloir que je te dise au revoir. Je vais devoir t’abandonner, Max.

Emma, ne t’en va pas !

Il le faut. Je vais t’abandonner à la merci des éléments. La neige tombera sur toi. Les ténèbres te recouvriront. Les éléments t’ont réduit à cette situation. À présent, ce sont eux qui te maîtrisent.

Tu n’as plus rien à me dire ? Parce que, moi, je vais te dire quelque chose, quelque chose que je veux te dire depuis une éternité.

D’accord, une dernière chose chacun, à toi.

D’accord. Alors voilà. Je t’aime, Emma. Je t’aime vraiment. Ça fait des jours que j’ai envie de te le dire, mais je n’ai jamais osé. Le cran m’a manqué. Le cran m’a toujours manqué. Mais, voilà, c’est sorti. Je t’aime. Je t’ai toujours aimée. Dès l’instant où j’ai entendu ta voix pour la première fois…

Alors, au revoir, Max…

Mais, mais… qu’est-ce que tu allais me dire, toi ?

Dans trois cents mètres, faites demi-tour.

Emma…

Emma, je t’en prie, ne pars pas…

Ne me laisse pas tout seul. Ne me laisse pas tout seul ici.

Je t’en prie…

Emma ? Emma ?

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