La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 13 sur 28

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La vie très privée de Mr Sim

LA TERRE La fosse aux orties

LA TERRE

La fosse aux orties

 

« La triche, c’est une notion intéressante, tu ne trouves pas ? dit Chris.

— Comment ça ? » demanda Max.

Caroline, adossée à l’évier de la cuisine, observait les deux hommes qui parlaient. Jusque dans cet échange en apparence anodin, elle avait le sentiment de détecter un monde de différences entre eux. Chris, brillant causeur, savait capter l’attention : il n’y avait pas de sujet trop mineur pour qu’il ne l’aborde en le questionnant sous un angle insolite, déterminé à débusquer la vérité et convaincu d’y parvenir. Max était nerveux, peu sûr de lui – même en cet instant, en conversation avec l’homme qui était (du moins le répétait-il à qui voulait l’entendre, et à lui-même) son plus vieil ami, son ami le plus proche. Elle se demanda, et ce n’était pas la première fois des vacances, pourquoi au juste l’affection entre ces deux hommes avait perduré si longtemps.

« Ce que je veux dire, c’est que quand on arrive à l’âge adulte il n’est plus tellement question de triche, si ?

— Tromper sa femme, c’est tricher, dit Max avec une pointe de mélancolie, peut-être.

— C’est l’exception flagrante, concéda Chris. Mais sinon, on a l’impression que cette notion de triche disparaît, mettons, aux abords de l’adolescence. Prends le foot, par exemple ; on dit que les joueurs se font des coups pourris mais pas qu’ils trichent. Les athlètes se dopent, mais quand on en parle aux infos, le présentateur ne dit pas qu’Untel a été pris à tricher. Et pourtant, pour les petits, c’est une notion primordiale.

— Écoute, je suis désolé… commença Max.

— Non, je ne dis pas ça pour tout à l’heure, dit Chris. N’en parlons plus, ça n’est pas une affaire d’État. »

Un peu plus tôt dans l’après-midi, Lucy, la fille de Max, s’était disputée avec Sara, la benjamine de Chris – une dispute sanglante –, parce qu’il y aurait eu tricherie pendant la partie de croquet. Les filles jouaient sur l’immense pelouse, devant la maison, et leurs hurlements – récriminations de l’une, dénégations de l’autre – avaient retenti dans toute la ferme, si bien que les membres des deux familles étaient accourus. Depuis, les petites ne se parlaient plus. En ce moment encore, elles s’étaient installées aux deux bouts de la propriété, l’une sourcils froncés sur sa console Nintendo, l’autre zappant devant la télévision irlandaise pour tâcher de trouver une émission acceptable.

Chris poursuivit : « Lucy commence à s’intéresser à l’argent ?

— Pas vraiment. On lui donne une livre par semaine, et elle la met dans une tirelire.

— Oui, mais elle ne vous demande jamais d’où vient l’argent, au départ, comment marchent les banques, des trucs comme ça ?

— Elle n’a que sept ans, dit Max.

— Hmm. Eh bien, Joe, ça commence à l’intriguer, tout ça. Aujourd’hui, il m’a demandé de lui faire un cours accéléré en économie. »

Ben voyons ! pensa Max. À huit ans et demi, Joe manifestait déjà la joyeuse voracité d’apprendre qui caractérisait son père, tandis que Lucy, qui n’avait qu’un an de moins, se contentait apparemment de vivre dans un monde à elle, presque exclusivement peuplé d’êtres imaginaires : un monde de poupées, de lutins, de chatons et de hamsters, de doudous, un monde de magie rose, en somme. Il essayait de ne pas s’en inquiéter et de ne pas lui en tenir rigueur.

« Alors je lui ai un peu parlé de la banque, de la finance, les bases, quoi. Je lui ai expliqué que de nos jours, quand on dit que quelqu’un est banquier, ça ne signifie pas qu’il passe ses journées assis derrière un bureau à encaisser des chèques pour ses clients. Qu’un vrai banquier n’est jamais en contact avec l’argent. Je lui ai expliqué que les trois quarts de l’argent mondial n’existent plus sous forme matérielle, de toute façon, pas même sous celle de petits bouts de papier porteurs de garanties. Alors il m’a demandé : “Mais finalement, qu’est-ce qu’il fait, le banquier, papa ?” Je lui ai donc expliqué que la banque moderne est basée sur la physique. C’est de là que vient le concept de levier financier. Cliquets, indexations, etc., on rencontre tout le temps ces termes-là dans la terminologie de la banque, aujourd’hui. Bon, enfin, je ne t’apprends rien. »

Max hocha la tête, même si, en fait, il n’y entendait rien. Caroline, qui connaissait bien (trop bien) son mari, depuis toutes ces années, vit son hochement de tête, et y reconnut le bluff. Le petit sourire confidentiel qu’elle adressa au carrelage était nuancé de tristesse.

« Je lui ai expliqué que le principe de la banque moderne, c’est d’emprunter de l’argent, un argent qui ne vous appartient pas, et de trouver un investissement qui rapporte davantage que les intérêts payés au prêteur. Quand je lui ai dit ça, il a réfléchi un moment, et puis il m’a fait cette réflexion très intéressante : “Mais alors les banquiers, en fait, c’est des gens qui gagnent plein d’argent en trichant.” »

Max sourit, approbateur : « Pas mal, comme définition.

— N’est-ce pas ? Parce que ça porte un point de vue moral sur les choses. Un point de vue d’enfant. Ce que fait la communauté des banquiers, c’est pas illégal – du moins en général – mais ça nous reste en travers de la gorge, et voilà pourquoi. Derrière la tête, nous conservons des règles implicites sur ce qui est correct et ce qui ne l’est pas. Or ce que font les banquiers ne l’est pas. C’est ça que les enfants appellent la triche. »

Le soir, tard, une fois Caroline et lui couchés sous les combles, au moment de s’endormir, Max pensait encore à cette conversation.

« Ça m’étonne que Chris ait donné dans le cliché “vérité qui sort de la bouche des enfants”. C’est un peu niais, pour lui, je trouve.

— Peut-être », dit Caroline sans se compromettre.

Il attendait qu’elle en dise davantage, mais seul le silence s’était installé entre eux, à l’intérieur du silence plus vaste et quasi magique qui planait sur tout le littoral. Il tendait l’oreille et n’entendait que le bruit des vagues qui se brisaient régulièrement sur l’estran, à moins d’un kilomètre.

« Ils sont proches, hein ? tenta-t-il.

— Qui donc ? murmura Caroline, à travers le brouillard du sommeil qui avançait sur elle.

— Chris et Joe. Ils passent beaucoup de temps ensemble.

— Hmm. Bah, comme les pères et les fils, sans doute. »

Elle se retourna lentement sur le dos. Ça voulait dire qu’elle était sur le point de s’endormir, et que la conversation s’arrêtait là, il le savait. Il tendit le bras et lui prit la main. S’accrochant à cette main, il contempla les nuages errants par la lucarne, jusqu’à ce que la respiration de Caroline se fasse plus lente et plus régulière. Quand elle fut profondément endormie, il la lâcha doucement et lui tourna le dos. Ils n’avaient pas fait l’amour depuis la conception de Lucy, huit ans plus tôt.

Quand ils se préparèrent pour leur promenade, le lendemain matin, les cieux étaient gris, et la marée basse, dans l’estuaire.

Les deux femmes resteraient préparer le déjeuner. Arborant intentionnellement un tablier en plastique comme emblème de sa corvéabilité domestique, Caroline sortit sur la pelouse pour dire au revoir, mais avant qu’ils s’ébranlent à travers champs pour rejoindre le sentier qui descendait au bord de l’eau, Lucy prit ses parents à part.

« Venez voir », leur dit-elle.

S’emparant de la main de Max, elle l’entraîna de l’autre côté de la pelouse, jusqu’à la haie qui bordait le domaine. Il y poussait un jeune if qui tendait sa branche unique et noueuse au-dessus de la pelouse. Une corde à nœuds y était suspendue avec au-dessous une fosse profonde, envahie d’un épais bouquet d’orties urticantes.

« Ouh, dit Max, c’est méchant, ça.

— Si tu tombes dedans, demanda Lucy, il faut t’emmener à l’hôpital ?

— Sans doute pas, répondit Max, mais ça doit faire rudement mal. »

Caroline déclara : « Ça n’est vraiment pas l’endroit idéal pour accrocher une corde. Vous feriez sûrement mieux de ne pas vous y suspendre.

— Mais c’est à ça qu’on joue, justement », dit une voix de gamin hors d’haleine, dans leur dos.

Ils se retournèrent ; Joe venait de les rejoindre en courant, son père sur les talons.

« Qu’est-ce que c’est que ce jeu ? s’enquit Caroline.

— C’est un jeu d’audace, expliqua Lucy. On se pend à la corde, les autres vous poussent, et il faut se balancer d’un bord à l’autre dans les dix fois.

— Je vois, dit Chris, compréhensif et résigné. À tous les coups c’est une idée à toi, Joe.

— C’est vrai, mais tout le monde veut le faire, affirma son fils.

— Eh bien, je trouve que c’est une mauvaise inspiration.

— Qu’est-ce que vous feriez, demanda Caroline, si l’un d’entre vous tombait là-dedans ? Il serait cruellement piqué, il aurait des brûlures sur tout le corps.

— C’est le but du jeu ! s’exclama Joe sur le ton triomphal de celui qui souligne l’évidence.

— Il y a plein de feuilles d’oseille, dit Lucy, alors si on tombe, on peut s’en mettre pour se calmer.

— En quatre mots, répondit Caroline, c’est non, non, non et non. »

Joe poussa un soupir résigné et tourna les talons. Il n’était pas enclin à ruminer les déconvenues de l’existence, et son esprit curieux ne restait pas longtemps au repos. Comme ils se dirigeaient vers le sentier de l’estuaire, Caroline l’entendit demander à son père pourquoi les feuilles d’oseille poussaient toujours à proximité des orties qui piquent, et elle entendit son père répondre, comme toujours, par une explication concise et pertinente. Elle suivit des yeux leurs silhouettes qui s’éloignaient, rejointes par les deux sœurs de Joe. Père et fils si semblables dans l’allure et la dégaine, malgré les années qui les séparaient, et les petites, enthousiastes, toujours prêtes à se joindre à eux : les trois enfants se rassemblaient autour de leur père, unis de manière indissoluble par les liens du sang, l’affection mutuelle et, par-dessus tout, l’estime inébranlée qu’ils lui portaient. Et puis elle regarda Max et Lucy les suivre sur le sentier, main dans la main, certes, et pourtant à l’écart l’un de l’autre – une force inconnue les tenant à distance –, à l’écart d’une façon qu’elle reconnaissait par expérience. Pendant un instant, elle vit le singulier paradoxe de leur proximité dans la séparation comme l’image même de sa relation avec Max. Elle en éprouva un pincement de cœur indéfinissable.

Elle les entendait parler en s’éloignant.

« Au fait, pourquoi les feuilles d’oseille poussent toujours à côté des orties qui piquent ? demandait Lucy.

— Eh bien vois-tu, répondait Max, la nature est très intelligente… »

Réussit-il à lui en dire plus long ? Elle ne le sut jamais, la brise de mer emportait leurs paroles.

Mais comment fait-il ? se surprenait à penser Max lors de cette promenade. Comment fait-il pour savoir tant de choses, bon Dieu !

Encore, s’il s’était limité à son domaine universitaire. Mais non. De fait, il savait tout. Pas d’une manière agressive, pour marquer des points sur autrui. Simplement, depuis quarante-trois ans qu’il vivait, il était attentif au monde qui l’entourait, il avait absorbé et retenu les informations. Mais lui, Max, pourquoi n’y arrivait-il pas ? Pourquoi ne mémorisait-il pas les données de base de la physique, des sciences naturelles, de la géographie ? Comment pouvait-il exister depuis si longtemps dans cet univers physique sans avoir rien appris de ses lois et de ses principes ? Ça en devenait gênant. Force lui était de constater qu’il traversait la vie comme un rêve, un rêve dont il allait s’éveiller un de ces jours (d’ici une trentaine d’années, mettons) pour constater que son passage terrestre touchait à sa fin, alors même qu’il n’avait pas la moindre prise dessus.

S’arrachant à ces réflexions lugubres, il leva les yeux : Lucy venait de s’échapper, elle courait rattraper Chris et ses trois enfants. Plaisamment de guingois, Ballycarbery Castle dressait sa façade couverte de lierre devant eux, et la petite courait vers le coude de la rivière, que la marée basse permettait de franchir à certaines heures. Chris était en train d’expliquer à Joe et à ses deux filles le phénomène des marées et de l’attraction lunaire, sujet – parmi tant d’autres – que Max n’avait jamais maîtrisé ni de près ni de loin. Il écoutait d’une oreille distraite ; mais, intimidé tout à coup, il ramassa une pierre plate qu’il envoya faire des ricochets sur l’eau. Elle coula après deux rebonds. En faisant demi-tour pour rattraper les autres, il constata que Chris venait de rassembler les quatre enfants autour de lui pour observer un point où le lit de la rivière à nu permettait une vision en coupe du sol. Même Lucy paraissait attentive.

« Alors quand vous avez un gros morceau de terre découvert de cette façon, disait-il, ce qu’il y a de fameux, c’est qu’il vous raconte toutes sortes de choses sur l’histoire de l’endroit. Est-ce qu’il y en a un qui se souvient comment on appelle ces couches successives ?

— Des horizons, répondit Joe avec empressement.

— C’est ça. On les appelle des horizons de sol. Alors, en principe, la couche supérieure s’appelle l’horizon O ; mais ici, elle appartiendrait plutôt à l’horizon T, parce que cette partie de la campagne est très aqueuse. Et pourquoi “T” ? C’est la première lettre de quelque chose qu’on trouve beaucoup, en Irlande.

— La tourbe ?

— Exact, la tourbe ! Donc nous trouvons la couche végétale et le sous-sol. Remarquez que les horizons s’éclaircissent en profondeur. Mais malgré tout, ici, le sous-sol est très foncé. C’est parce que l’Irlande a un climat très pluvieux, et que la pluie n’a pas son pareil pour transformer la roche en sol, et pour y répartir les nutriments. En même temps, le sol est très sableux, ici, parce que nous sommes à l’embouchure de l’estuaire.

— C’est quoi, papa, un estuaire ?

— Un estuaire, c’est une zone côtière où l’eau douce des rivières et des fleuves rencontre l’eau salée de l’océan. Par conséquent, les estuaires sont à la frontière entre le système marin et le système terrestre. Ils tendent le plus souvent à avoir un sol très riche, parce que saturé de plantes et d’animaux en décomposition. Regardez le sous-sol ici, par exemple… »

Ah, c’est impressionnant, il faut l’avouer, songeait Max. Mais enfin, il est normal que Chris s’y connaisse en sols : il enseigne la géologie en fac depuis vingt ans, il est maintenant professeur des universités… Max se demandait si sa fille s’en rendait compte. Sans doute pas. Déjà, elle le regardait pleine d’adoration, avec des petites étoiles dans les yeux, tels ses propres enfants.

Bientôt, Chris, ses filles et Joe se remirent en route, babillant avec bonheur et s’acheminant vers les trois marches grossièrement taillées dans la pierre du mur d’enceinte pour passer sur le chemin de ronde puis sur le sentier herbu menant au château lui-même. Pendant ce temps, Lucy s’attardait, indécise. Elle reprit la main de son père, et le regarda dans les yeux. Il était difficile de savoir si elle avait compris les détails de ce petit cours, mais elle avait incontestablement saisi quelque chose : les liens de foi et d’admiration qui attachaient les enfants de Chris à leur père ; elle avait compris la joyeuse révérence avec laquelle ils l’écoutaient. Elle avait compris tout ça, et Max savait qu’elle était en train de se demander pourquoi il n’y avait pas les mêmes liens entre elle et son père. Ou plutôt, elle les recherchait à l’aveuglette, pleine d’un lointain espoir. Elle aurait voulu qu’on lui parle de cette façon-là. Elle aurait voulu que son père lui explique le monde, avec la même assurance, la même autorité qui auréolait chaque mot de Chris à ses enfants. Et tandis qu’ils se mettaient en branle à leur tour, elle regardait autour d’elle, et Max devinait qu’elle embrassait le monde avec une curiosité nouvelle ; il devinait qu’elle aurait bientôt ses propres questions à lui poser, et qu’il n’était pas envisageable de sécher.

Cela se produisit plus tôt qu’il ne l’avait prévu.

« Papa, commença-t-elle assez innocemment.

— Hmm ? dit Max, tendu comme le gardien de but au moment du penalty.

— Papa, pourquoi elle est verte, l’herbe ? »

Il se mit à rire, comme si c’était la question la plus facile, la plus inoffensive du monde ; il ouvrit la bouche pour laisser la réponse tomber presque négligemment et c’est alors qu’il s’arrêta, n’ayant pas la moindre idée de ce qu’il fallait répondre.

Pourquoi elle est verte, l’herbe ? Enfin, quelle question ! Elle est verte et puis voilà. Tout le monde le sait. Ça tombe sous le sens, ces choses-là. Est-ce qu’on lui avait expliqué, à lui, pourquoi elle était verte ? À moins qu’on l’ait dit à l’école ? À quel cours, sciences nat, géo ? C’était loin, tout ça. Chris, bien sûr qu’il le savait. Il était allé dans une école chic, lui ; il saurait sûrement que c’était à cause de… d’un chromotrucmuche, un mot comme ça ? Ça voulait pas dire couleur, chromo, en grec ou en latin, peut-être ? Les chromosomes, ça tiendrait aux chromosomes ? Ou alors à ce truc que le soleil fait aux plantes, là, la photo… photo… photosynthèse. C’était ça qui faisait verdir les choses ?

Il baissa les yeux vers Lucy, qui levait les siens vers lui, avec patience, avec confiance. Elle lui parut toute petite, en cet instant, plus enfant encore que ses sept ans.

Rien à faire. Le silence serait la pire des réponses. Il allait bien falloir trouver quelque chose.

« Eh bien voilà, dit-il. Toutes les nuits, les fées sortent avec leurs petits pinceaux et leurs pots de peinture verte… »

Bon Dieu ! Il y avait des fois où il se détestait.

Le déjeuner était prêt depuis un moment. Caroline et Miranda se détendaient assises à la table de la cuisine, une bouteille de vin rouge entre elles, qu’elles avaient déjà vidée à moitié.

« Tu vois, disait Caroline, ce qui ne va pas chez Max… »

Mais c’était bien le problème : qu’est-ce qui n’allait pas chez Max, au fait ? L’aurait-elle su, fallait-il le confier à cette femme, l’épouse du meilleur ami de son mari, une femme qu’elle connaissait à peine ? (Même si elle la connaissait de mieux en mieux, et l’appréciait de plus en plus au fil de ces vacances.) Ne serait-ce pas une forme de trahison en soi ?

Elle soupira, renonçant comme toujours à mettre le doigt sur son malaise. « Je ne sais pas, il n’a pas l’air très heureux, c’est tout. Il y a quelque chose dans sa vie, quelque chose en lui… qui ne lui plaît pas.

— Il n’est pas bavard, reconnut Miranda, mais je supposais qu’il avait toujours été comme ça.

— Il n’a jamais été bavard, confirma Caroline, mais ces temps-ci ça empire. Il y a des jours où je n’arrive pas à lui tirer un mot. Je veux bien croire qu’il parle toute la journée au travail… » Puis, changeant de cap : « Je me demande ce que Chris et lui ont en commun. Ils sont tellement différents, et pourtant leur amitié remonte si loin…

— Mais ça, ça compte beaucoup justement, non ? Ils partagent une histoire, et tout et tout. » Miranda sentait qu’un poids oppressait Caroline, une appréhension. « Il y a des tas de couples qui traversent des périodes difficiles, dit-elle. Et puis Lucy paraît très proche de son père.

— Tu crois ? dit Caroline en secouant la tête. Ils voudraient bien être proches. Seulement ils ne savent pas s’y prendre. C’est lui qui ne sait pas s’y prendre. » Voulant finir son verre et le trouvant vide, elle ajouta : « Ce que Lucy voudrait vraiment, c’est un petit frère, ou une petite sœur. Ton Joe, il a l’air au septième ciel avec ses deux sœurs, la petite et la grande, pour jouer avec lui. C’est génial de les voir tous les trois ensemble. Ça devrait toujours ressembler à ça, les familles.

— Mais il n’est pas trop tard, si ? »

Caroline sourit. « Je n’ai pas passé l’âge, si c’est ce que tu veux dire. Pourtant il est peut-être trop tard dans un autre sens. » Elle prit la bouteille, les servit toutes deux, et s’envoya une bonne rasade. « Ah là là, avec des si… C’est le mot le plus douloureux de notre langue. » Où les aurait menées cette conversation, jusqu’où Caroline aurait risqué la confidence, elles n’en sauraient jamais rien. À ce moment-là, la porte de derrière s’ouvrit brusquement. Du jardin leur parvinrent des voix d’enfants et d’adultes en détresse, et Chris fit irruption dans la cuisine d’un pas décidé, hors d’haleine, le visage soucieux.

« Vite, réclama-t-il, la trousse à pharmacie. »

Miranda se leva d’un bond.

« Qu’est-ce qui se passe, qui s’est fait mal ?

— C’est Joe, surtout. Lucy un peu, aussi. Du bicarbonate, c’est ça qu’il nous faut. On en a, du bicarbonate ?

— Mais qu’est-ce qui s’est passé, à la fin ? »

Sans attendre la réponse, Caroline se rua dehors, sur la pelouse, où l’attendait une scène de chaos. Joe était allongé sur l’herbe, immobile ; elle crut d’abord qu’il avait perdu connaissance. Max était à genoux auprès de lui, une main tendrement posée sur son front. Lucy courut à la rencontre de sa mère et se jeta à son cou, la serrant farouchement de ses petits bras nus, marbrés de taches rouges en feu, comme elle ne put s’empêcher de le remarquer.

« Qu’est-ce que tu t’es fait, ma chérie, qu’est-ce qui s’est passé ?

— On a joué aux orties, lui dit l’enfant entre ses sanglots. Tu sais, le jeu d’audace. On rentrait du château et on s’est mis à y jouer, c’est papa qui poussait Joe, sur la corde. Il se balançait très fort, et puis il est tombé ; il a atterri en plein milieu de la fosse. Alors moi je suis descendue dedans pour l’aider à sortir.

— Tu as été courageuse !

— Ça fait très très mal.

— Je m’en doute. Ne t’inquiète pas. Chris et Miranda vont arriver d’une seconde à l’autre, ils sont en train de chercher ce qu’il faut pour mettre dessus.

— Et Joe ? Il était en short, tu comprends, alors ses jambes… »

Caroline se retourna pour considérer la silhouette de Joe, étendu de tout son long sur la pelouse, et celle de son mari, à ses côtés. D’ici quelques secondes, le père et la mère seraient auprès de leur fils, ils le soigneraient, ils le prendraient en charge. Mais dans les années à venir, ce qui resterait dans la mémoire de Caroline, ce ne serait pas les minutes de confusion et d’affolement qui suivraient. Ce serait cet arrêt sur image, le tableau (elle se le rappellerait sous ce terme) qui se déploya devant elle lorsqu’elle se retourna. Le corps inerte de Joe, si immobile, si paisible qu’on l’aurait cru mort. Et puis agenouillé auprès de lui, en larmes, si elle avait bien vu, son mari, tétanisé devant la douleur et la détresse, non pas de sa fille, mais de l’enfant d’un autre. Et le plus curieux, c’est qu’après avoir observé Max avec autant d’attention ces derniers jours, et avec une telle perplexité, après s’être tourmentée sur l’énigme de son malaise, de son perpétuel mal-être, de son mal-vivre, elle le vit ou crut le voir en cet instant dans une attitude qui lui convenait pour une fois, une attitude qui faisait sens : elle vit en lui un homme habité par un sentiment qui avait dû lui venir avec un tel naturel, une inéluctabilité si apaisante, à la limite du soulagement ; un homme qui pleurait la mort de ce fils qu’il avait toujours voulu avoir.

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