La vie très privée de Mr Sim
Chapitre II
Mon père dormait lorsque je suis rentré du restaurant ; il nous a fallu attendre le petit déjeuner pour reprendre notre différend à propos de son appartement de Lichfield.
« Différend », le mot est trop fort pour le genre de discussion que je peux avoir avec mon père. « Discussion » aussi, d’ailleurs. Mon père et moi ne nous sommes jamais dit un mot plus haut que l’autre. Que l’un de nous deux ne soit pas d’accord, qu’il se vexe, et nous nous retranchons tout bonnement dans un silence blessé, silence susceptible de durer plusieurs années. C’est un fonctionnement qui nous a toujours convenu, en somme, même si d’autres le trouvent singulier, je le sais. Caroline, par exemple, me le reprochait de manière chronique. « Pourquoi vous n’arrivez jamais à vous parler pour de bon, ton père et toi ? À quand remonte votre dernière vraie conversation ? » me demandait-elle. Je lui rappelais que c’était facile à dire, pour elle. Elle ne savait pas à quel point il avait un caractère difficile. Elle le connaissait à peine, ne l’ayant rencontré qu’une fois, celle où nous avions emmené Lucy en Australie, quand elle avait dans les deux ans. (Il n’était pas revenu d’Australie pour mon mariage, ni pour la naissance de sa petite-fille.) Le hasard faisait qu’ils étaient tous deux aspirants écrivains – même si mon père s’exprimait de préférence par la poésie, excusez du peu – et elle espérait que ce centre d’intérêt partagé leur ferait un terrain d’entente. Mais elle a dû reconnaître elle-même, au bout de quelques jours, qu’il n’était pas précisément d’un abord facile. Malgré ça, les années qui ont suivi, le fait que mes rapports avec mon père soient si grièvement détériorés a été une pierre d’achoppement entre nous. J’étais fils unique, ma mère était morte quand j’avais vingt-quatre ans, il représentait donc tout ce qui me restait de famille. Et lorsque Caroline a fini par me quitter, son cadeau d’adieu, si l’on peut dire, a été ce voyage en Australie qu’elle m’a offert sans m’en dire un mot. J’en ai pris connaissance par un courriel d’Expedia, arrivé la veille de Noël, et qui me rappelait de demander un visa touristique en ligne. Caroline m’avait pris un vol au départ d’Heathrow six mois jour pour jour après son départ – pressentant sans doute que je ne serais pas prêt avant, et qu’il ne fallait pas s’attendre que je sorte plus tôt de l’ornière dépressive où son départ me condamnait à tomber, elle en était consciente. À cet égard, son calcul (c’est bien le mot, en somme) s’était révélé exact. Ce qui prouve, je présume, qu’après toutes ces années elle me connaissait comme sa poche.
Ma foi, Caroline, requinquer ton mari abandonné en l’expédiant trois semaines chez son père avec qui il est en froid pour qu’ils reprennent le dialogue : délicate attention. Le hic, c’est que l’ingénierie d’un pareil miracle ne se borne pas à un zeste de bonne volonté doublé d’un vol à prix cassé. Le lendemain matin, tandis que nous prenions notre petit déjeuner en silence, je me rendais compte que nous étions aussi loin l’un de l’autre que jamais. Si la Chinoise et sa fille se situaient à une extrémité sur l’échelle de l’intimité, nous occupions l’autre. Pour tout dire, nous étions presque hors échelle. Rétrospectivement, il est clair que bien des choses auraient pu nous rapprocher, pourtant. Le fait que nos partenaires avaient comme l’habitude de nous planter là, par exemple. Depuis qu’il s’était installé en Australie, plus de vingt ans auparavant, mon père allait de liaison en liaison, sans que le cœur y soit jamais tout à fait : je n’avais rencontré qu’une seule de ses amies, et elle l’avait lâché cinq ou six ans plus tôt. Ensuite, il avait vécu avec une pharmacienne retraitée à Mosman, en banlieue, mais ils s’étaient séparés quelques semaines plus tôt, ce qui l’avait obligé à se trouver un appartement, lequel n’était pas encore vraiment meublé ni décoré. Nous aurions donc pu aborder ces questions, mais nous n’en avons rien fait, préférant reparler de son appartement de Lichfield. Il l’avait acheté vers le milieu des années quatre-vingt, immédiatement après la mort de Maman, sur un coup de tête, le désir informulé de revenir à sa ville natale ; j’étais persuadé qu’il l’avait revendu avant de partir pour l’Australie, mais il fallait croire que non. L’appartement semblait être resté inoccupé ces vingt dernières années. Je me doute que la plupart des fils se seraient fâchés contre leur père en apprenant qu’un bien de famille potentiellement rentable avait ainsi été laissé vingt ans à l’abandon sans le moindre entretien. Mais j’ai seulement dit : « C’est du gâchis, tout de même, non ? » À quoi il s’est borné à répondre : « Oui, il faudrait sans doute que je m’en occupe. » Puis il m’a demandé si je voudrais bien aller y jeter un coup d’œil, à mon retour. Croyant qu’il me suggérait par là d’entreprendre les démarches nécessaires pour le mettre sur le marché, j’ai tenté de lui expliquer que le moment était mal choisi pour vendre, en Grande-Bretagne ; les taux de crédit grimpaient, les gens perdaient leur emploi et leurs économies, tout le monde nageait dans l’incertitude financière, et le prix de l’immobilier était en chute libre. À quoi mon père m’a répondu qu’il n’avait nulle intention de vendre cet appartement ; il voulait simplement que j’aille récupérer sur une étagère un certain classeur bleu portant le titre Deux Duos inscrit au dos, et que je le lui envoie. Je lui ai demandé pourquoi il tenait tellement à ce classeur bleu, et il m’a répondu qu’il contenait des poèmes et d’autres petits textes « importants » dont il avait besoin tout de suite car son seul autre exemplaire avait été jeté quelques semaines plus tôt par son ex-partenaire, la pharmacienne de Mosman, lors de leur rupture. Il a ajouté qu’il me faudrait le lire avant de le lui envoyer, parce que j’y trouverais expliquées entre autres choses les circonstances de ma naissance. Et voilà qu’il s’est lancé dans une longue digression passablement bizarre pour m’apprendre que je ne serais jamais né si, vers la fin des années cinquante, il n’y avait pas eu à Londres deux pubs proches l’un de l’autre, qui s’appelaient tous deux le Rising Sun, le Soleil Levant. Là encore, j’imagine que d’autres fils auraient sans doute essayé d’en savoir un peu plus, mais moi j’ai dû penser : « Allons bon, le voilà parti à élucubrer sur une tangente qui n’appartient qu’à lui. » Je lui ai donc demandé où se trouvait exactement le classeur, et de quel bleu il était au juste. L’occasion nous était donnée d’explorer ce chemin de traverse de notre histoire commune, et nous avons fini par nous livrer à des considérations de papetiers. RAS, situation classique entre nous. Après quoi je suis passé dans la chambre d’amis pour boucler ma valise.
Dans le taxi qui m’emmenait à l’aéroport, je n’ai pas pensé à mon père ; je me suis pris à penser à la Chinoise et à sa fille : quel dommage qu’elles aient quitté le restaurant avant que j’aie pu leur parler. Tout n’était pas perdu, il est vrai. En remontant des toilettes, j’avais réussi à coincer le serveur, et il m’avait dit quelque chose, quelque chose qui pourrait m’être utile. Il ne savait pas qui elles étaient ni d’où elles venaient mais il savait ceci : elles s’attablaient au restaurant le deuxième samedi du mois sans y manquer jamais ; et puis, elles venaient toujours seules, jamais elles n’amenaient un homme avec elles. Allez savoir pourquoi – ça peut paraître délirant, je l’admets –, ces deux détails me réconfortaient. Le restaurant pouvait bien être à quinze mille kilomètres de chez moi, le monde est petit, et il rapetisse tous les jours ; du moins savais-je que, quand je voudrais, je n’aurais qu’à sauter dans un avion à destination de Sydney et me rendre à ce restaurant le deuxième samedi de n’importe quel mois pour les trouver toutes deux en train de jouer aux cartes et de rire. En train de m’attendre. (Je sais bien que ça paraît farfelu, mais cette idée faisait déjà son chemin en moi.) Qui plus est, elles seraient seules. Aucun rival pour détourner l’attention qu’elles se portaient. Je l’avais d’ailleurs deviné rien qu’à observer leur comportement : il n’y avait pas de place pour une tierce personne dans cette relation. La présence d’un homme l’aurait polluée. Sauf si, bien entendu, cet homme c’était moi.
D’accord, je lâchais la bride à mon imagination ; je cédais à mes fantasmes. Mais peut-être était-ce bon signe en soi. Depuis six mois, je ne parlais pour ainsi dire à personne. J’étais resté en congé presque tout ce temps, seul chez moi, essentiellement au lit, parfois devant ma télé ou mon ordinateur. Les contacts humains, j’en avais perdu le goût. L’humanité, vous l’aurez remarqué, multiplie désormais avec une grande ingéniosité les moyens d’éviter de se parler, et j’avais pleinement profité des plus récents. Au lieu de retrouver mes amis, je déposais des mises à jour ironiques et enjouées sur Facebook, histoire de montrer à tout le monde que ma vie était bien remplie. Il faut croire que ces messages plaisaient puisque j’avais désormais plus de soixante-dix amis sur mon compte, parfaits inconnus pour la plupart. Mais quant aux contacts de type tête-à-tête – on boit un café et on se met au courant des dernières – j’en avais apparemment perdu jusqu’au souvenir. Du moins l’avais je perdu jusqu’à ce que la Chinoise et sa fille me rafraîchissent la mémoire. Ça peut paraître bizarre à dire, mais leur proximité, leur intimité était la première chose qui me procurait une lueur d’espoir depuis six mois. J’arrivais même à croire que ma chance puisse tourner.
Et puis, pas plus tard que le lendemain, à l’aéroport, il s’est produit un autre petit fait qui m’a mis dans des dispositions identiques. Je faisais la queue pour m’enregistrer, et j’espérais tomber sur un comptoir en particulier, où officiait une aimable brunette aux yeux noisette et au sourire spontané. J’aurais bien aimé tomber sur elle, parce qu’elle donnait l’impression qu’elle accepterait de surclasser son passager pourvu qu’il le lui demande gentiment. Seulement, je ne suis pas tombé sur elle, mais sur un type de mon âge, voire plus vieux, cheveux gris, bronzage agressif, qui n’avait pas la moindre envie de papoter et levait tout juste les yeux pour croiser mon regard. J’allais faire chou blanc, c’était couru d’avance. N’importe, je n’ai pas pu m’empêcher de tenter ma chance.
« Il y a du monde, sur ce vol ?
— Pas mal, oui.
— Pas la moindre chance de se faire surclasser alors ?
— Si je touchais un dollar chaque fois qu’on me demande ça !
— C’est souvent, hein ?
— Tout le temps, mon cher ami. Tout le temps.
— Mais alors, comment vous décidez ?
— Quoi donc ? m’a-t-il demandé en levant les yeux.
— Comment vous décidez qui surclasser et qui laisser où il est ?
— Bah, m’a-t-il lancé en me jaugeant d’un regard direct avant de baisser les yeux, à la tête du client. »
Il n’en a pas dit plus, c’était sans réplique. C’est seulement après avoir enregistré mes bagages, regardé ma valise basculer dans le néant et fait quelques pas que j’ai pensé à jeter un coup d’œil sur mes deux cartes d’embarquement (une pour chaque étape du voyage) : il m’avait bel et bien surclassé dans la zone Premium Economy. Je me suis retourné pour lui manifester ma gratitude. Il était en train de s’occuper du passager suivant, mais il a trouvé le temps de me regarder, une expression vide sur son visage, vide et même revêche. N’empêche qu’il m’a fait un clin d’œil avant que ses yeux se posent de nouveau sur l’écran de son ordinateur.
Deux heures plus tard, vers quatre heures et demie heure de Sydney, je sirotais mon deuxième verre de champagne en attendant le décollage, et je me représentais les délices du voyage à venir.
J’avais le siège côté couloir, celui côté hublot étant inoccupé pour l’instant. Les fauteuils étaient vastes et rembourrés, j’avais la place d’étendre mes jambes. Je me sentais illuminé d’un plaisir quasi sensuel à la perspective de me faire dorloter. Treize heures pour arriver à Singapour, avec dîner à la clef, arrosé de quelques autres verres de champagne, et un choix de plus de cinq cents films et émissions de télé sur la console divertissement installée dans le dossier du siège devant moi, avec petit somme en option tôt ou tard. Ensuite, escale de deux heures à Singapour, transfert sur un autre avion, whisky bien tassé, somnifères pour m’éteindre comme une ampoule jusqu’à l’atterrissage à Heathrow, le lendemain matin : le rêve, quoi.
C’était du moins ainsi que les choses auraient dû se passer. Sauf que l’ennui, comme je l’ai dit, c’est qu’avoir vu la Chinoise et sa fille avait réveillé inopinément mon besoin de contacts humains. J’avais envie de parler. Je mourais d’envie de parler.
Lorsqu’un homme d’affaires pâle et corpulent en costume gris clair s’est glissé devant moi en s’excusant d’un signe de tête minimal pour prendre la place voisine, comment s’étonner que j’aie été saisi du besoin impérieux d’engager la conversation avec lui ? Or je tombais mal, disons-le. Si mon expérience de la vente m’avait appris quelque chose, au fil des ans, c’était à déchiffrer le visage des gens. Il aurait donc dû m’apparaître sans équivoque que cet inconnu à l’expression lasse et distante n’avait pas la moindre envie de me parler, et préférait de loin qu’on lui fiche la paix avec ses journaux et son ordinateur portable. Pour tout dire, je m’en suis rendu compte, mais j’ai choisi de ne pas le voir.
L’homme d’affaires a mis une ou deux minutes à s’installer confortablement, pour s’apercevoir aussitôt qu’il avait laissé la sacoche de son ordinateur dans le coffre à bagages au-dessus de nos têtes ; il lui a donc fallu se lever de son siège et, suant et soufflant, se livrer à diverses contorsions et manipulations avant que nous puissions regagner nos places respectives. Aussitôt, il a ouvert son portable et s’est mis à taper furieusement. Au bout de quelques minutes, il s’est arrêté, il a jeté un coup d’œil aux mots sur l’écran ; il a fermé la session d’un geste ferme et presque théâtral ; il a soupiré et s’est calé dans son siège, vaguement essoufflé, le temps que l’ordinateur s’éteigne. Il s’est tourné vers moi sans me regarder vraiment ; il ne m’en a pas fallu davantage pour voir la porte ouverte à la conversation, même s’il n’avait rien voulu signifier de tel.
« Fini ? » j’ai lancé.
Il m’a regardé sans expression, visiblement surpris que je lui adresse la parole. Un instant j’ai cru qu’il n’allait pas répondre, mais il a lâché : « Hmm.
— Des courriels de dernière minute ?
— Ouaip. »
Il semblait avoir l’accent australien, encore qu’il soit difficile d’en juger sur les seuls « Hmm » et « ouaip ».
« Vous savez ce que j’adore, en avion ? j’ai dit, pas découragé. C’est le dernier endroit où l’on soit vraiment injoignable. Totalement libre. Personne ne peut vous appeler au téléphone ou vous envoyer un texto. Une fois dans les airs, plus de courriels. Pendant quelques petites heures, on est loin de tout ça.
— C’est vrai, a dit l’homme, mais plus pour longtemps. Il y a déjà des compagnies aériennes où on peut envoyer des courriels et se connecter depuis son propre portable, et il est question de permettre aux passagers de se servir de leur mobile, aussi. Personnellement, j’ai hâte que ça arrive. Ce qui vous plaît en avion, c’est précisément ce que je déteste. Le vol est un temps mort, complètement mort.
— Pas vraiment ; ça veut simplement dire que si on a envie de communiquer avec quelqu’un pendant le vol, il faut le faire directement. Il faut parler, quoi. C’est l’occasion de faire des rencontres. De nouvelles rencontres. »
Il m’a regardé de côté. Quelque chose me disait que cette occasion de faire ma connaissance, il l’aurait laissée passer allègrement. Mais la rebuffade que j’attendais n’est pas venue pour autant. Au contraire, il m’a tendu la main, en me disant sur un ton bourru : « M’appelle Charles, Charles Hayward. Charlie, pour mes amis.
— Maxwell, j’ai répondu, ou Max. Maxwell Sim. Sim comme l’humoriste. » Je disais toujours ça, quand je me présentais, mais d’habitude, sauf si je m’adressais à un Anglais d’un certain âge, l’allusion passait par-dessus la tête de mon interlocuteur, et il fallait que j’ajoute : « Ou comme la carte Sim. »
« Content de faire votre connaissance, Max », a dit Charlie. Là-dessus il s’est tourné, et il a pris son journal qu’il s’est mis à lire en commençant par les pages financières.
Il n’allait pas s’en tirer à si bon compte. On ne peut pas rester auprès de quelqu’un treize heures d’affilée en l’ignorant superbement. Que dis je, treize heures, vingt-quatre – sa carte d’embarquement, sur la tablette, indiquait que nous serions de nouveau voisins pour la seconde partie du voyage. Il ne serait carrément pas humain de garder le silence sur une telle durée. Malgré tout, j’étais convaincu qu’au prix d’un gros effort je réussirais à le tirer de sa réserve. Maintenant que nous avions échangé quelques mots, j’avais cessé de le trouver antipathique ; il était plutôt stressé et surmené. Il devait avoir dans les cinquante-cinq ans. Pendant le dîner, il m’a dit qu’il avait grandi à Brisbane et occupait aujourd’hui un poste à hautes responsabilités dans la branche de Sydney d’une multinationale qui commençait à connaître des difficultés financières. (C’était sans doute pourquoi il ne voyageait pas en classe affaires.) Il allait à Londres tenir une cellule de crise avec d’autres décideurs de la firme ; il n’a pas précisé la nature de leurs difficultés financières, bien sûr (pourquoi l’aurait-il fait avec quelqu’un comme moi ?), mais apparemment elles étaient liées au levier financier. Sa société avait contracté des prêts qui étaient mal garantis, quelque chose comme ça. En se lançant dans ces explications, il s’animait à vue d’œil, et je me suis dit qu’il n’était pas exclu qu’il se fasse tout à fait causant ; mais quand il a compris que je ne connaissais rien au levier, et que mon entendement des rouages financiers ne dépassait pas le découvert ou le dépôt, j’ai eu l’impression qu’il perdait tout intérêt pour ma personne, et il m’est devenu de plus en plus difficile de lui tirer un mot. Ce qui n’arrangeait pas les choses, c’est qu’il avait bu quelques verres de champagne et plus d’une bière au cours du dîner, et qu’il avait l’air encore plus épuisé qu’à son arrivée. Autre problème, à mesure qu’il se retranchait dans le mutisme, moi au contraire, comme si l’éventualité du silence entre nous me terrifiait, je devenais volubile, intarissable, et cet homme dont je venais tout juste de faire la connaissance, voilà que je l’abreuvais de confessions et de confidences qu’il risquait fort de trouver barbantes, voire légèrement embarrassantes.
Tout a commencé quand je lui ai dit : « Vous ne connaissez pas votre bonheur, vous savez, de vivre à Sydney. Quelle ville époustouflante. Tellement différente de celle où j’habite… »
J’ai ménagé une courte pause, qu’il a fini par interrompre en saisissant dûment la perche tendue : « Vous n’habitez pas Londres, alors ?
— Non, non, pas Londres même. J’habite Watford.
— Ah, Watford, a-t-il répété, sans que je puisse déterminer si son intonation exprimait la curiosité, le dédain, la commisération ou tout autre chose.
— Vous êtes déjà allé à Watford ? »
Il a fait « non » de la tête. « Je ne crois pas. Je connais pas mal de grandes villes du monde, Paris, New York, Buenos Aires, Rome, Moscou. Watford, non. Allez savoir pourquoi.
— Watford a des tas d’atouts, ai-je dit, un peu piqué. Les gens ne le savent pas mais la ville est jumelée avec Pesaro, charmante ville italienne sur l’Adriatique…
— Un mariage de rêve.
— Il m’arrive de me demander comment j’ai atterri à Watford. Parce que, vous comprenez, je suis de Birmingham, à l’origine. Ça s’est fait parce que, il y a quelques années, j’ai décroché ce job dans une société qui fabrique des jouets, et qui est basée à St Albans, or justement, Watford, c’est tout près, comme vous le savez sans doute. Enfin, peut-être pas, d’ailleurs. En tout cas, voilà, c’est juste à côté. Il n’y a pas plus pratique pour les déplacements. Attention, j’ai cessé de travailler pour cette société très peu de temps après m’être installé à Watford, c’est l’ironie des choses quand on y pense, parce que après j’ai travaillé dans un grand magasin d’Ealing, qui est justement plus loin de Watford que St Albans. Bon, pas tellement plus loin, disons, dix minutes un quart d’heure en voiture. En général j’y allais en voiture, parce que c’est très mal desservi par les transports en commun ; c’est même curieux quand on y pense. Mais je ne risque pas de regretter d’avoir pris cet emploi, celui à Ealing, je veux dire, parce que c’est comme ça que j’ai rencontré ma femme, Caroline, enfin mon ex-femme, je devrai bientôt dire, oui, parce qu’on s’est séparés il y a quelques mois. Enfin, quand je dis séparés, en fait, elle m’a annoncé qu’elle voulait me quitter. Très bien, en somme, c’est son droit, des décisions pareilles, il faut les respecter, n’est-ce pas, et… voilà, quoi, à présent, elle est très heureuse avec notre fille Lucy, elles sont retournées dans le Nord, elles ont l’air de s’y plaire, oui, parce que, j’ai jamais bien su pourquoi, Caroline ne s’y est jamais vraiment faite à Watford, elle ne s’y est jamais vraiment plu, et moi je dis c’est bien dommage, parce que, où qu’on vive, il y a toujours du bon, non ? ce qui ne veut pas dire que quand on habite Watford on se réveille tous les matins en pensant : La vie est peut-être merdique, mais au moins, le bon côté, c’est que j’habite Watford, non, ça fait pas une raison de vivre, n’exagérons rien, c’est pas ce genre d’endroit, n’empêche qu’il y a une très bonne bibliothèque publique, déjà, et puis il y a l’Harlequin, un grand centre commercial tout neuf, avec des soldeurs, des soldeurs carrément fantastiques, ah oui, et puis, tiens, ça va vous amuser (à voir son expression glaciale, j’en étais déjà moins sûr), oui, enfin, peut-être, il y a le Walkabout, un grand bar à thème, on va dire, avec un grand panneau devant qui vous propose “L’essence même de l’Australie” ; bon, à bien y réfléchir, on n’a jamais vraiment l’impression d’être en Australie, on oublie jamais vraiment qu’on est à Watford, soyons honnêtes, mais pour quelqu’un comme moi, qui se plaît à Watford, c’est pas grave, hein ? c’est vrai, quoi, il y a des gens qui sont toujours contents de ce qu’on leur donne, hein, et moi je ne vois pas de mal à ça, c’est vrai, hein, je ne vous dirais pas que j’ai toujours eu pour ambition d’habiter Watford, je me rappelle pas que mon père m’ait pris sur ses genoux pour me demander : Et toi, fiston, tu as réfléchi à ce que tu voudrais faire quand tu seras grand, je me rappelle pas lui avoir répondu : Ben moi ça m’est égal, Papa, du moment que j’habite Watford, non je me souviens pas d’une occasion comme ça, c’est vrai, mais enfin, déjà, mon père c’était pas son genre, il me prenait jamais sur ses genoux, du plus loin que je me souvienne, il a jamais été très tactile, comme type, ni même très affectueux, ni même très présent en fait, dans ma vie, je veux dire de façon significative, quoi, depuis l’âge, euh, enfin aussi loin que je me souvienne, non mais ce que je voulais dire, c’est que Watford c’est pas le genre d’endroit qu’on rêve toute sa vie d’habiter, mais en même temps, on n’est pas pressé de le quitter non plus, du reste, c’est un sujet qu’on avait abordé il y a quelques années avec mon ami Trevor, Trevor Paige, c’est un de mes plus vieux amis, ça remonte aux années quatre-vingt-dix, nous deux, à l’époque où j’étais VRP pour cette société de jouets dont je vous ai parlé, il couvrait l’Essex et la côte est et moi la région de Londres et les comtés environnants, mais j’ai quitté au bout d’un ou deux ans pour entrer dans ce grand magasin d’Ealing, et lui il a pas bougé, vous voyez, et on est restés amis, surtout qu’il vivait à deux rues de chez moi jusqu’à il y a deux ans, parce qu’il y a deux ans on était en train de boire un verre au Yates dans la galerie marchande, et le voilà qui me balance : Tu sais quoi, Max ? J’en ai ras le bol, ça me fait carrément chier, alors moi je dis : Quoi, ça te fait chier, qu’est-ce qui te fait chier ? Alors il me dit : Watford, mais je dis : Comment ça, Watford ? et il me fait : Oui, j’en ai carrément ras le bol de Watford, j’en ai ma claque, ça fait dix-huit ans que j’y habite et, pour ne rien te cacher, je crois que j’en ai fait le tour, Watford ne peut plus me surprendre ou m’enchanter, c’est clair, et je dirais même plus, si je me tire pas à la vitesse grand V, je crois que je vais me flinguer, ou alors mourir d’ennui ou d’exaspération, je sais pas, alors là, moi je n’en revenais pas, je dois dire, parce que j’avais toujours cru que Trevor et Janice, Janice, c’est sa femme, Watford leur allait comme un gant, d’ailleurs, c’était une des choses qu’on avait toujours partagées Trevor et moi, le fait de bien aimer Watford, d’adorer Watford même, parce que voilà on avait des tas de nos meilleurs souvenirs, de nos souvenirs les plus précieux, des grands moments de partage de notre amitié qui étaient attachés à Watford, on s’était tous deux mariés à Watford, par exemple, nos enfants étaient nés à Watford, et pour ne rien vous cacher, sur le coup, j’ai pensé que c’étaient des propos d’ivrogne, je me souviens très bien de m’être dit : Il cause, il cause, mais il quittera jamais Watford, Trevor, il dit ça comme ça, il dit ça comme s’il allait, mais je veux dire il va jamais passer à l’acte, quoi, pourtant il faut être juste, je ne savais pas tout de Trevor, et c’était pas du blabla, il voulait vraiment tirer un trait sur Watford, et alors là, il a tiré un trait parce que, six mois plus tard, lui et Janice s’installaient à Reading où il avait trouvé un nouvel emploi, et un bon, si je comprends bien, dans une société qui fabrique des brosses à dents, ou qui en importe, je crois qu’ils les font venir d’outre-mer, mais ce sont eux qui les distribuent en Angleterre, et en plus c’est pas des brosses à dents ordinaires, c’est des brosses à dents profilées, elles ont un design euh high tech, et puis ils font aussi le fil dentaire et les bains de bouche, et des tas d’autres produits d’hygiène bucco-dentaire, et d’ailleurs ils sont en pleine expansion… euh, oui ? »
Je venais de me rendre compte qu’on me tapait légèrement sur l’épaule, et en me retournant j’ai vu une des hôtesses.
« Monsieur ? Monsieur, il faudrait qu’on vous dise un mot, à propos de votre ami.
— Mon ami ? »
Au départ, je ne voyais pas de qui ils parlaient, et puis j’ai compris qu’il s’agissait de Charlie Hayward. Une autre hôtesse accompagnait la première, ainsi qu’un steward. Ils faisaient une sale tête. Je me suis rappelé qu’il y avait eu un instant d’agitation, quelques minutes plus tôt, quand l’un d’entre eux était passé récupérer son plateau ; mais dans le flot de mes discours, je n’y avais pas prêté attention. N’empêche que, m’expliquaient-ils, sans qu’on soit en mesure de déterminer l’heure exacte tant qu’on n’aurait pas découvert s’il y avait un médecin à bord, mon ami était vraisemblablement mort depuis cinq, dix minutes.
Crise cardiaque. Classique.
La compagnie aérienne a fait preuve de beaucoup de tact. Une semaine après mon retour, on m’a envoyé une lettre pour me donner quelques détails et je dois dire qu’ils étaient réconfortants, très réconfortants, même. Charlie Hayward souffrait de troubles cardiaques depuis plusieurs années ; c’était sa troisième crise en dix ans ; la nouvelle n’avait donc pas pris sa femme par surprise, même si, bien sûr, elle était effondrée. Il laissait deux filles d’une vingtaine d’années. Son corps avait été rapatrié de Singapour à Sydney, où il avait été incinéré. Mais jusqu’à Singapour, le personnel de vol n’avait pas eu le choix : il avait fallu le laisser sur son siège, à côté de moi. Ils avaient jeté une couverture sur lui et m’avaient proposé de les rejoindre sur les sièges qui leur étaient réservés, devant la cuisine du bord, mais j’ai dit non merci, tout allait bien. J’aurais eu l’impression d’être grossier, de lui manquer de respect. Dites que je suis farfelu, mais je pensais qu’il ne serait pas fâché d’avoir un peu de compagnie.
Pauvre vieux Charlie Hayward ! C’était la première personne à qui je réussissais à parler depuis ma décision de renouer avec le monde : l’avenir ne se présentait pas sous les meilleurs auspices.
Mais tout allait s’arranger.
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