La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 18 sur 28

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La vie très privée de Mr Sim

Chapitre XIV

 

Au rond-point, tout droit, prenez la deuxième sortie.

« Brillante situation, Emma, non ? »

Sortie immédiate.

« J’ai à présent de mon père une image mentale dont je ne me débarrasserai sans doute jamais. »

Dans deux cents mètres, tournez à droite.

« Et pour couronner le tout, demain soir, je vais dîner avec la femme qui l’a fait naître, cette image. »

Tournez à droite.

« Je n’aurais jamais cru pouvoir en vouloir davantage à mon père, je n’aurais jamais cru qu’il puisse encore baisser dans mon estime. Mais alors là, bravo, Papa, c’est gagné ! Non seulement tu te paluches sur la photo d’une de mes amies, mais en plus tu te fais surprendre ! Chapeau, Papa ! Chapeau, putain ! Si tu en as encore d’autres, des façons de gâcher ma vie, vas-y, autant finir le boulot, tu as si bien commencé. »

J’ai donné un méchant coup de volant à droite, et j’ai pris le virage beaucoup trop vite. J’ai failli cisailler le pare-chocs du quatre-quatre qui se préparait à quitter la voie où je m’engageais. La conductrice m’a klaxonné, moi je l’ai foudroyée du regard.

Continuez tout droit sur six kilomètres environ.

J’avais dépassé Walsall, à présent, et je roulais sur l’A461 en direction du nord-est. Selon Emma, j’étais à une douzaine de kilomètres de Lichfield ; à cette vitesse, j’y serais dans dix-neuf minutes. Encore un matin gris, petit vent, petite bruine. L’écran du bord m’indiquait que la température extérieure était de cinq degrés. Les routes étaient dégagées. J’évitais les autoroutes, ce matin-là, m’étant aperçu qu’elles vous isolent du paysage. Or j’avais justement envie de traverser des lieux réels ; je voulais voir des boutiques, des maisons, des quartiers de bureaux ; je voulais voir des vieilles dames tirant leurs caddies dans les rues, et des grappes d’ados boudeurs dans les abribus. Je ne voulais plus ressembler à mon père qui se cachait de la vie pour s’adonner au plaisir solitaire dans la honte et le secret pendant que sa femme et son fils étaient partis faire leur promenade dominicale. Je n’étais pas prêt à me voir sous ce jour navrant ; pas encore, du moins.

Je roulais trop vite ; c’était plus fort que moi, j’enfonçais l’accélérateur. Ce matin, je n’avais pas fait mieux que du 5,5 litres au cent.

Continuez tout droit pendant cinq kilomètres.

Au fait, qu’est-ce que j’allais découvrir en ouvrant la porte de cet appartement que mon père avait quitté depuis vingt ans et plus ? Quelqu’un d’autre que les Byrne y était-il entré ? Tout ce que je savais, c’est que j’y trouverais un classeur bleu portant les mots Deux Duos inscrits au dos, et contenant toute une série de poèmes abscons, ainsi qu’un récit expliquant pourquoi je devais ma naissance à la proximité géographique de deux pubs nommés l’un comme l’autre le Rising Sun, le Soleil Levant. Au point où j’en étais, est-ce que je tenais tellement à les connaître, les circonstances de ma naissance ou, pire encore, de ma conception ? Pas sûr. Je n’en savais désormais que trop à mon gré sur mon père et l’usage qu’il faisait des sécrétions de son corps.

Tout droit pendant trois kilomètres.

J’ai jeté un coup d’œil à la carte, sur l’écran. On m’y voyait toujours, petite flèche rouge avançant vaillamment sur l’A461, se rapprochant millimètre par millimètre de sa destination. J’avais l’air tellement insignifiant, je me sentais tellement insignifiant ! Tous ces satellites à des milliers de kilomètres là-haut dans le ciel, qui nous observaient moi et mes millions de semblables, en train de courir dans tous les sens pour vaquer jour après jour à nos affaires personnelles et finalement absurdes. Cet abominable constat d’incompréhension me faisait froid dans le dos. Tel un type dans un ascenseur en chute libre, j’avais l’estomac à l’envers.

« Pas d’affolement, j’ai dit, un peu pour Emma et un peu pour moi. Ne commence pas. Des idées pareilles, ça rend fou. »

J’essayais de fixer mon attention sur quelque chose de plus immédiat, le paysage qui m’entourait. Emma et moi, nous entrions dans le Staffordshire. Après Walsall, désolation faite ville, nous arrivions en territoire plus paisible et plus vert. Les maisons qui surgissaient des deux côtés de la route étaient des bâtisses de brique rouge, typique de la région ; de temps en temps, un pont en dos d’âne enjambait un canal, coulant lui aussi entre des murs de brique, inscrit dans un réseau complexe, mélancolique témoin d’un passé industriel aujourd’hui enfui. Mes grands-parents, paternels je veux dire, avaient vécu dans le coin jusqu’à leur mort (à quelques mois d’écart), dans les années soixante-dix. J’étais donc plus ou moins en pays de connaissance, dans un de ces paysages perdus de mon enfance. Non pas que j’aie beaucoup fréquenté mes grands-parents. Mon père n’avait jamais été proche d’eux. Il les tenait à distance, comme il tenait tout le monde.

Au rond-point, prenez la deuxième sortie.

Je n’avais pas l’intention de traverser Lichfield, pas le centre-ville en tout cas. J’allais contourner le quart est de la ville. Dans le temps, avant les autoroutes, avant les rocades, traverser l’Angleterre faisait sans doute voir du pays. On passait dans la grand-rue, à cheval parfois, en remontant assez loin ; on s’arrêtait dans les pubs du centre-ville (ou au relais de poste, à l’auberge de la diligence, appelez ça comme vous voudrez). À présent, tout le réseau routier semblait conçu pour vous en empêcher, au contraire. Les routes étaient là pour qu’on ne rencontre pas les gens, pour ne surtout pas s’approcher des lieux où l’humanité se rassemble. Une formule m’est revenue, une formule que Caroline se plaisait à répéter « Le lien, toujours ». Elle devait avoir trouvé ça chez un de ces écrivains de bon ton qu’elle essayait tout le temps de me faire lire. J’avais le sentiment que ceux qui avaient tracé les routes anglaises se disaient exactement l’inverse : « Le lien, jamais. » À bord de ma Toyota Prius, avec Emma pour seule compagnie, j’étais dans un cocon coupé du monde. Non seulement je n’étais pas forcé d’interagir avec mes semblables, mais les routes étaient agencées de telle sorte que je ne les voie même pas si je n’en avais pas envie. Il aurait aimé ça, mon salopard de père, ce pauvre bougre.

« Mais j’en ai plus rien à branler, de lui, j’ai dit à Emma. Pourquoi gaspiller mon énergie à penser à lui ? La seule chose qui me fâche, c’est qu’il ait effarouché Alison. Et si nous étions partis en balade, cet après-midi-là, à quoi est-ce que ça nous aurait menés ? On aurait pu commencer à sortir ensemble. On aurait pu se fiancer. Se marier et avoir des enfants. C’est toute ma vie qui en aurait été changée. »

Continuez tout droit pendant huit cents mètres.

« Mais enfin, à quoi bon ? Avec des si… si, le mot le plus douloureux de la langue. Encore une citation, non ? Où suis-je allé chercher ça ? »

Dans deux cents mètres, tournez à gauche.

« Ça y est, je me rappelle. Dans la nouvelle de Caroline. Allons bon, je me mets à citer la fiction de ma femme pour me faire du mal, à présent ! Enfin, fiction, c’est un bien grand mot, cette sale vache s’est contentée de prendre un moment de notre vie à deux, de notre vie de couple, un moment personnel, intime, putain ! pour en faire quelques pages bien tournées que ses copines du groupe d’écriture de Kendal puissent admirer à grand renfort de Ooh et de Aah, avant de siffler le pinot grigio. »

J’avais haussé le ton. J’avais tort, je le savais, d’exploser de cette façon devant Emma ; j’ai donc appuyé sur le bouton de la carte pour que sa voix apaisante prenne le relais un moment, et me guide sans encombre jusqu’à l’appartement de mon père, en banlieue de Lichfield. De temps en temps, par intermittences, j’apercevais au loin la célèbre cathédrale, côté passager. Sinon, il n’y avait rien qui me rappelle que j’étais en train de contourner l’une des villes les plus pittoresques d’Angleterre, berceau de Samuel Johnson si j’ai bonne mémoire. Après avoir longtemps roulé sur une voie à sens unique, entre des façades d’immeubles datant de l’entre-deux-guerres, nous sommes arrivés à un carrefour très passant, où Emma m’a dit de tourner « à la première sortie au rond-point ». Nous voilà dans les eaux dormantes d’un quartier résidentiel, dominé par trois tours de huit étages imposantes donnant sur Eastern Avenue, l’artère principale. De quand elles dataient, difficile à dire. Après guerre ? On aurait dit des HLM, mais des HLM de qualité ; balcons à chaque étage, propres, bien entretenus. « Vous êtes arrivé à destination », m’a annoncé Emma. Je l’ai remerciée, j’ai trouvé une place de stationnement au bord du trottoir et j’ai coupé le contact. Mon regard s’est porté à mi-hauteur d’une des trois tours : l’appartement de mon père était quelque part par là. Tout mon corps se contractait. L’appréhension me raidissait les membres.

Avant de me diriger vers la porte principale, j’ai sorti ma caméra vidéo, et j’ai filmé une vingtaine de secondes, en balayant tout l’immeuble, de gauche à droite et de haut en bas. C’était la première fois que je m’en servais, de cette caméra ; elle me semblait d’un maniement facile. Pourquoi je prenais ces images, je ne saurais pas le dire : un peu pour me calmer les nerfs, un peu dans l’idée que mon père veuille les voir lors de notre prochaine rencontre, Dieu sait quand. Du moins, le film ne risquait guère de servir à grand-chose pour la promo qu’envisageaient Lindsay et Alan Guest. Ensuite, j’ai rangé la caméra dans la boîte à gants, et j’ai verrouillé la voiture.

C’est curieux, quand je repense à cette matinée, aujourd’hui, je me revois traverser l’esplanade de bitume devant l’immeuble dans un silence total. Pourtant, d’évidence, le silence total n’existe plus de nos jours. En Angleterre, du moins. On devait donc entendre le grondement de la circulation sur Eastern Avenue, le lointain glapissement d’une sirène de police, un bébé qui pleurait dans sa poussette à deux rues de là, mais il n’en reste rien dans mon souvenir. Tout était suspendu. Tout était mystère.

J’ai pris l’ascenseur pour monter au quatrième étage, et j’ai débouché dans un couloir sombre, sans signe particulier, lino luisant au sol, murs d’un marron foncé rébarbatif. Les petites fenêtres à chaque bout du couloir laissaient passer un jour gris et parcimonieux de fin de matinée : deux faibles lueurs lointaines, à gauche et à droite ; fébrile, je me suis dirigé vers la porte de l’appartement de mon père, le pas si léger, si feutré qu’on m’entendait à peine. J’ai sorti de ma poche les clefs confiées par Mr Byrne, et j’ai tenté de les introduire dans la serrure – pas très facile à trouver elle-même, dans ces ténèbres. La première clef n’avait pas l’air d’être la bonne, les deux autres non plus. Je les ai essayées de nouveau l’une après l’autre, mais deux n’entraient même pas, et la troisième, qui entrait en forçant beaucoup, refusait de tourner.

Je me suis rappelé la réflexion de Mrs Byrne quand on s’était dit au revoir, la veille. Elle n’était pas convaincue que son mari me donnait le bon trousseau. Sur le moment, je n’avais pas fait attention, j’avais cru au radotage d’une vieille femme à l’esprit embrumé. Elle savait peut-être ce qu’elle disait, après tout.

« Et merde ! » j’ai lâché à haute voix, en faisant une nouvelle tentative pour ouvrir. Pas moyen. J’avais beau essayer de tourner la seule clef qui entrait, la serrure résistait. Au bout de deux ou trois minutes, j’ai compris qu’insister ne servirait à rien ; j’ai arraché la clef à la serrure récalcitrante, et, de rage, je l’ai jetée par terre.

« Merde ! » j’ai répété. Pourquoi fallait-il que tout ce que j’entreprenais en lien plus ou moins direct avec mon père se termine par un échec cuisant ? J’ai martelé la porte de mon poing si fort que je me suis fait mal à la main ; et je suis resté quelques secondes dans l’obscurité du couloir, ne sachant que faire. Quelle déception, tout de même, s’il me fallait renoncer purement et simplement, remonter en voiture et poursuivre mon voyage vers le nord !

Et puis je me suis souvenu de l’autre détail mentionné par Mrs Byrne : il y avait un second trousseau de clefs, en la possession d’une certaine Miss Erith, la voisine d’en face. Je ne perdrais rien à tenter ma chance.

Je me suis approché de sa porte, et j’ai hésité un instant avant de sonner. Et s’il n’y avait personne ? Là, bien sûr, ce serait la fin de l’histoire. Mais non, car j’entendais des voix lointaines, à l’intérieur ; une voix d’homme et une voix de femme.

Avant de décider que je faisais une bêtise, j’ai sonné. Je l’ai regretté presque aussitôt, mais il était trop tard. Au bout de deux secondes, j’ai entendu des pas.

La porte s’est ouverte ; j’avais devant moi un petit homme d’origine pakistanaise, qui paraissait dans les soixante-dix ans.

« Oui ? me dit-il.

— Excusez-moi, j’ai dû me tromper d’appartement.

— Qui cherchiez-vous ?

— Miss Erith.

— C’est bien ici. Entrez donc. »

Je l’ai suivi à l’intérieur, dans un bref couloir qui débouchait sur un séjour lumineux mais petit et encombré. Il y avait trois bibliothèques d’acajou bourrées de vieux livres reliés et de quelques bouquins de poche en triste état, une stéréo antique (qui datait des années soixante-dix, mettons, voire des années soixante) entourée d’un rempart de vinyles et de cassettes (pas de CD) et une bonne douzaine de plantes vertes ; les murs étaient couverts de gravures, où je reconnaissais essentiellement des reproductions de tableaux de maîtres. Deux fauteuils se faisaient face, l’un des deux occupé par une vieille dame qui devait être Miss Erith. Elle avait facilement dix ans de plus que l’homme qui venait de m’introduire dans l’appartement, bien que ses yeux vifs aient démenti sa fragilité physique. Elle était habillée d’un pantalon marron et d’un cardigan bleu marine sur son chemisier, dont elle avait relevé la manche gauche, ce qui semblait indiquer, en présence de l’appareil posé sur la table, à côté d’elle, qu’on se préparait à lui prendre la tension.

Elle a sursauté en me voyant, et j’ai cru que la stupéfaction allait la faire bondir de son fauteuil.

« Oh, bonté divine ! C’est Harold ! s’est-elle écriée.

— Ne vous levez pas, ai-je dit. Je ne suis pas Harold, je m’appelle Max. »

Elle m’a regardé de plus près.

« Eh bien, Dieu merci. Pendant une minute, j’ai cru que j’étais devenue folle. Mais, tout de même, vous lui ressemblez.

— Je suis son fils.

— Son fils ? » Elle m’a toisé, comme si ce détail lui rendait encore plus difficile d’accepter mon arrivée inopinée, voire mon existence tout court. « Ah bon, elle a poursuivi, comme pour elle-même. Le fils d’Harold. Qui l’eût cru ? Max, vous dites ?

— C’est ça.

— Votre père n’est pas avec vous ?

— Non.

— Il est toujours vivant ?

— Oui, oui, il se porte même très bien. » Mes révélations successives l’avaient apparemment réduite au silence. Pour le rompre, j’ai expliqué : « Je passais dans le coin, alors je me suis dit, bon, il serait peut-être temps que quelqu’un jette un coup d’œil à l’appartement. » Toujours pas de réaction. « Je vais en Écosse. Dans les îles Shetlands. »

À ce moment-là, le compagnon de Miss Erith s’est avancé en me tendant la main.

« Permettez-moi de me présenter, je suis le Dr Hameed.

— Enchanté, docteur. Maxwell Sim, ai-je dit en lui serrant la main.

— Maxwell, tout le plaisir est pour moi. Appelez-moi Mumtaz, je vous en prie. Margaret, si j’allais faire du thé pour votre hôte ?

— Oui, bien sûr. Bien sûr. » Elle émergeait du saisissement où ma présence l’avait plongée. « Mais je manque à tous mes devoirs. Asseyez-vous, je vous en prie, prenez une tasse de thé. Vous prendrez bien une tasse de thé ?

— Ce serait avec plaisir, mais vous avez à faire… » J’ai désigné d’un geste le tensiomètre, sur la table.

« Oh, on a le temps. Allez, c’est une grande occasion.

— Parfait, a dit Mumtaz. Je vais faire du thé pour nous trois. »

Une fois qu’il a disparu, Miss Erith m’a expliqué : « Mumtaz était mon médecin traitant jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite, mais il continue à venir me voir, une fois tous les quinze jours, à peu près, de sa propre initiative. Il me prend la tension rapidement, et puis nous allons déjeuner dehors. C’est gentil de sa part, n’est-ce pas ?

— Très.

— Vous voyez, s’il y avait plus de gens comme lui, nous ne serions pas où nous en sommes à présent. »

Comme je ne saisissais pas clairement le sens de cette remarque, je n’ai pas relevé.

« Ça fait plus de vingt ans que je n’ai pas vu votre père, a poursuivi Miss Erith. Il est parti en 1987, à peu près un an après son installation. Je commençais à me réjouir de l’avoir pour voisin, et il est parti en Australie comme un voleur, sans demander son reste.

— Je sais, j’en ai été surpris, moi aussi.

— Bah, je ne dirais pas que j’en ai été surprise. Pas rétrospectivement, du moins. Je n’avais jamais trouvé bien raisonnable qu’il revienne ici dans sa ville natale, à la mort de sa femme, avec tout ce qui s’ensuit. Il avait plutôt besoin de repartir de zéro. Mais quand même, j’ai été déçue. C’était un homme de bonne compagnie, ce qui ne court pas les rues, par ici, croyez-moi. Il ne m’a jamais écrit, ni rien, il n’a jamais repris contact, ce triste sire. Quel âge ça lui fait à présent ? soixante-dix et des poussières, et vous dites qu’il se porte comme un charme ?

— Oui, je l’ai vu le mois dernier à Sydney, et c’est là qu’il m’a demandé de venir faire un tour ici. Il voulait que je lui récupère… des choses dans l’appartement. Seulement voilà, je n’arrive pas à entrer, on a dû me donner la mauvaise clef.

— Ne vous inquiétez pas, j’en ai une quelque part. Je continue à y aller de temps en temps, pour prendre le courrier. C’est très irresponsable de sa part, vous savez, de laisser cet appartement inoccupé si longtemps. Des squatters auraient pu s’y installer. Ils auraient même dû, au fond. Si ça avait été quelqu’un d’autre, je l’aurais dénoncé aux associations pour le droit au logement. »

Sur ce, Mumtaz est revenu avec un plateau chargé de tasses et de soucoupes, ainsi que d’une assiette de biscuits. Je suis allé chercher un siège dans un coin pour lui rendre son fauteuil, et bientôt nous étions installés tous trois.

« Vous n’avez pas connu Mr Sim, si ? a demandé Miss Erith à Mumtaz. Le voisin d’en face ?

— Je n’ai pas eu ce plaisir, a répondu Mumtaz, c’était avant mon arrivée.

— Max est venu récupérer des objets qui lui appartiennent. Je ne vois pas bien lesquels, du reste, il n’y a plus grand-chose, dans l’appartement.

— Il paraît qu’il y a des cartes postales…

— Ah oui, bien sûr ! Elles sont chez moi, en effet, à moins qu’il n’en soit arrivé d’autres ces trois dernières semaines. »

Miss Erith s’est mise en devoir de se lever, laborieusement, et Mumtaz a tenté de l’en empêcher.

« Ne vous fatiguez pas, Margaret, je vous en prie.

— Laissez-moi faire, a-t-elle dit avec un geste de la main. Je ne suis pas encore grabataire, vous savez. Attendez, elles sont quelque part dans la chambre d’amis. »

Profitant de son absence, Mumtaz m’a versé du thé, et il m’a tendu la tasse avec un sourire de confidence.

« Elle a du ressort, Margaret, elle a gardé beaucoup de ressort. D’ailleurs, même physiquement, elle n’est pas si mal en point que ça. Vous ne croiriez jamais qu’elle a soixante-dix-neuf ans. Faites-lui raconter sa vie. C’est passionnant. Elle est née sur les canaux, vous comprenez. Son père tenait un magasin bien connu des mariniers ; il était situé à Weston, à quelques kilomètres au nord. Le trafic fluvial appartient au passé, mais imaginez un peu tous les changements qu’elle a connus dans sa vie. Il faudrait l’enregistrer, pour transmettre son histoire à la postérité. D’ailleurs, je devrais le faire moi-même. Je lui en ai parlé, bien entendu, mais elle est trop modeste. Elle répète : “Une vieille barbe comme moi, qui voulez-vous que ça intéresse ?” Pourtant les histoires comme la sienne, il faut les retenir, vous ne pensez pas ? Sinon l’Angleterre aura oublié son passé, et alors là, les vrais ennuis commenceront, n’est-ce pas ? Ce sera pire encore que maintenant. »

Autre remarque énigmatique mais, sans me laisser le temps d’y réfléchir, Miss Erith est revenue en traînant un grand sac-poubelle noir : « Désolée, je ne les ai pas rangées dans une boîte, s’est-elle excusée.

— Mais qu’est-ce que… ? ai-je dit en ouvrant le sac.

— Vous voyez, je ne les ai jamais triées ni rien, parce que je ne savais même pas si votre père reviendrait un jour. Et comme il m’avait bien précisé de ne rien lui faire suivre… »

Le sac était plein à craquer de cartes postales. J’ai plongé la main dedans pour en sortir une au hasard. Elles venaient presque toutes d’Asie : Tokyo, Palau, Singapour, et toutes portaient l’adresse de mon père écrite en majuscules bien formées sur la partie droite, l’autre moitié intégralement couverte de caractères serrés. Toutes portaient la même signature : « Roger ».

« Attendez voir, ai-je dit, ça me rappelle vaguement quelque chose. »

Et en effet : je me suis souvenu que chez nous, à Birmingham, nous en recevions de temps en temps de semblables. Nous les ramassions avec le reste du courrier sur le paillasson, ma mère ou moi, et les posions sans rien dire sur le bureau de mon père, dans le séjour, pour qu’il les lise le soir, en rentrant du travail. Comme tout ce qui se passait sous notre toit où l’on ne communiquait guère, cette pratique ne donnait lieu à aucune remarque, aucun commentaire particulier. Je me souviens tout de même d’avoir demandé à ma mère au moins une fois : « Au fait, qui est-ce, Roger ? » À quoi elle avait simplement répondu : « Je crois que c’est un vieil ami de ton père. » Moyennant quoi : chapitre clos.

« J’ai déjà vu cette écriture, ai-je dit, et toujours sur des cartes postales comme celle-ci. Mon père en recevait régulièrement, pendant toutes les années soixante-dix.

— Il en arrive à peu près une par mois, en général, a expliqué Miss Erith. Il ne reçoit rien d’autre, sinon des paperasses publicitaires.

— Ça ne vous ennuie pas, si je les emporte ?

— Bien sûr que non, et tenez, pendant que j’y pense, la clef se trouve là, dans la coupe à fruits, sur la bibliothèque. »

Je me suis levé pour la prendre, en annonçant : « Je vais faire un saut dans l’appartement chercher le reste. J’en ai pour une minute. »

À vrai dire, j’appréhendais d’entrer dans cet appartement, et je voulais en finir au plus tôt. J’ai donc laissé le Dr Hameed et Miss Erith boire leur thé, et je suis retourné dans les ténèbres du couloir. Cette fois, la porte de mon père s’est ouverte sans difficultés.

Vous êtes déjà entrés dans un appartement inhabité depuis plus de vingt ans ? Si ce n’est pas le cas, vous aurez du mal à comprendre l’impression que ça fait. Je viens de taper une ou deux phrases, mais j’ai décidé de les effacer parce qu’elles ne me semblaient pas rendre fidèlement l’atmosphère qui régnait. J’avais employé des mots comme « froid, sommairement meublé, irréel », mais ces mots sont encore trop faibles. Mieux vaudrait un adjectif plus dramatique, l’adjectif « mort ». Ça vous paraît excessif ? Bon, tant pis ; c’est peut-être un peu brutal, mais c’était exactement l’effet produit par l’appartement de mon père : on aurait dit que son propriétaire était mort depuis longtemps.

Je ne m’y trouvais pas depuis deux minutes que j’avais hâte d’en sortir.

Il y avait deux chambres. L’une meublée d’un lit à une place, avec matelas mais sans literie, et l’autre, beaucoup plus petite, où trônaient un bureau et une grande bibliothèque en mélaminé, de celles à monter soi-même. Une épaisse couche de poussière recouvrait tout, inutile de le préciser. Sur les étagères, une douzaine de livres, tous ceux que mon père n’avait pas souhaité emporter en Australie ; quelques paperasses et fournitures de papeterie dans les tiroirs du bureau. Le précieux classeur se trouvait sur la troisième étagère de la bibliothèque, en évidence. Il était bleu pâle et, au dos, mon père avait collé une étiquette indiquant Deux Duos, cycle en vers, et Mémoires. Il avait collé l’étiquette avec du scotch double face, désormais visible sous le papier décoloré.

J’ai pris le classeur et l’ai emporté à la cuisine. Une porte-fenêtre ouvrait sur un petit balcon, et, avec un minimum d’efforts, j’ai réussi à l’ouvrir. Ça faisait du bien de sortir à l’air libre. Depuis ce balcon, je voyais les voitures tourner en rond sans rime ni raison sur le boulevard de ceinture, au-delà duquel le Staffordshire rural s’étendait à perte de vue en vagues grises et molles, campagne peu spectaculaire. Il s’était mis à tomber un crachin léger mais têtu. Je voyais le ruban de l’A5192 s’étirer au loin, et tout à coup j’ai eu envie de rouler sur cette route, de revenir sur l’autoroute, de retrouver mon tête-à-tête avec Emma, en mettant le cap sur le nord et Kendal, où ce soir même, bon Dieu ! – perspective fabuleuse que je ne m’étais pas autorisé à envisager jusqu’à présent – j’allais revoir Lucy et Caroline pour la première fois depuis des mois. Ce serait peut-être le soir le plus important de ma vie, à certains égards. Et ce serait sans conteste l’occasion de prouver une bonne fois pour toutes que je n’allais pas reproduire les erreurs de mon père. Que j’étais capable d’entretenir avec ma fille une relation qui dépasse la tolérance mutuelle et le partage fortuit quoique prolongé du même espace. Il n’était pas question que je finisse comme lui, me disais-je solennellement, en silence mais non sans ferveur. Je n’aurais pas pour cénotaphe un appartement désert, sans vie et sans amour, dans la banlieue oubliée d’une ville des Midlands.

À présent tout à fait décidé, je suis retourné à la cuisine, j’ai refermé la porte-fenêtre et, avec un dernier regard de commisération au séjour que je traversais, j’ai quitté l’appartement pour de bon en fermant la porte derrière moi. J’éprouvais une bouffée de soulagement irrationnel, comme si je venais d’échapper aux mâchoires d’un destin carcéral et cauchemardesque au-delà de toute expression.

« Mumtaz et moi étions en train de choisir où aller déjeuner, m’a dit Miss Erith quand je les ai rejoints pour boire une gorgée bienvenue de mon thé encore chaud. Vous comprenez, il n’est pas question d’aller n’importe où. Je ne sais pas comment il voit les choses, mais pour moi, c’est un rendez-vous galant, et une jeune fille est en droit d’attendre qu’on l’emmène dans un endroit spécial. » Elle a avisé le classeur bleu sur mes genoux : « Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?

— Oui, oui. Je pense qu’il s’agit de poèmes et d’écrits de Papa. J’ai cru comprendre qu’il avait perdu l’autre exemplaire, celui-ci est donc le seul qui reste. » En parcourant les pages, j’ai vu qu’il y avait deux parties, l’une en vers, l’autre en prose. « Je ne sais pas pourquoi il y tient tellement, mais je ferais bien de ne pas le perdre. Drôle de titre, ai-je ajouté en regardant la première page, Deux Duos.

— Hmm, je vois, a dit Miss Erith. La moitié d’Eliot.

— La moitié d’Eliot ?

— T. S. Eliot, vous connaissez, je suppose ?

— Bien sûr », ai-je répondu, sur la défensive. À quoi j’ai ajouté pour m’assurer que nous parlions du même : « Celui qui a écrit les paroles de la comédie musicale Cats ?

— Ses poèmes les plus connus sont les Quatre Quatuors. Vous ne les avez pas lus ? »

J’ai fait non de la tête. « De quoi ça parle ? »

Elle s’est mise à rire. « Il faut les lire pour le savoir ! Oh, ça parle du temps et de la mémoire, des choses comme ça. Et les poèmes s’articulent autour des quatre éléments, l’air, la terre, le feu et l’eau. Votre père admirait beaucoup Eliot, on s’accrochait là-dessus tout le temps. Parce que moi, non. Très peu pour moi. Pour commencer, il était antisémite, ce que je trouve rédhibitoire. Mais votre père, lui, il s’en fichait. Il ne s’intéresse pas à la politique, si ?

— Euh… » Je dois avouer que je n’y avais jamais réfléchi, et en plus, moi non plus, je ne m’intéressais guère à la politique. « Nous ne parlons jamais vraiment de ces sujets-là. Notre relation est plutôt basée sur… autre chose. »

Miss Erith avait fermé les yeux ; tout d’abord, je me suis demandé si elle était en train de s’assoupir, mais apparemment elle s’efforçait de retrouver un souvenir.

« Ce qu’il y a, c’est que je suis une vieille gauchiste, et que je le resterai. C’est depuis que j’ai lu George Orwell et E.P. Thompson, entre autres. Alors que votre père n’avait aucune conscience politique. Ce qui fait qu’il vaut sans doute mieux qu’on n’ait pas entrepris ce voyage, nous l’aurions fait dans un esprit très différent.

— Vous aviez projeté de partir en voyage ? ai-je demandé par politesse, tout en espérant que cette question n’allait pas déclencher une longue réminiscence.

— Il y avait un livre intitulé Narrow Boat, un livre très célèbre en son temps. L’auteur s’appelait Rolt, Tom Rolt. Je l’ai toujours, il est sur l’étagère, là-bas. Lui et sa femme avaient acheté cette barge dans les années trente, et ils ont vécu dessus plusieurs mois, à sillonner les canaux. Ensuite, il en a fait un livre, qu’il a publié dans les années quarante. Et alors, le plus étonnant, c’est qu’il est question du magasin de mon père, dans ce livre. Parce que moi, vous savez, j’ai grandi sur les canaux ; mon père tenait un magasin à Weston où les péniches s’arrêtaient tous les jours. Il vendait de tout, tous les bouts et filins imaginables, toute l’épicerie, tous les tabacs, et puis des lampes, de la vaisselle, des casseroles, des vêtements, et j’en passe. Sans compter des rayons entiers de bonbons pour les enfants, bien sûr. Une vraie caverne d’Ali Baba. Et comme les bateaux s’arrêtaient tout le temps chez nous, nous connaissions les bateliers – c’est tout un monde, vous savez, un monde à part, secret, qui a ses règles et ses codes. Une boutique de rien du tout, sur le devant d’un cottage parmi les autres, et moi j’ai dû servir les clients à partir de huit, neuf ans. Il n’en serait pas revenu, Papa, de voir sa boutique apparaître dans un livre célèbre, mais bien entendu ces livres-là il ne les lisait pas, ni les autres, d’ailleurs. Si bien qu’il n’en a jamais rien su. Et moi, je ne l’ai découvert que des années plus tard. J’ai quitté la maison à seize ans, vous comprenez, pour me mettre en ménage avec un type, un marinier comme de juste, et un an plus tard j’avais mon premier enfant ; on a quitté les canaux, et on s’est installés pas loin d’ici, à Tamworth, mais on ne s’est jamais mariés – ça faisait scandale à l’époque, je vous prie de me croire. Deux ans plus tard, on avait un deuxième enfant, et cet homme m’a quittée. Enfin, c’est moi qui l’ai flanqué dehors, s’il faut tout dire. C’était un boulet, il n’en fichait pas une rame, il passait son temps au pub ou à courir les jupons, alors au bout d’un temps j’ai décidé que le jeu n’en valait pas la chandelle. Voilà comment je me suis retrouvée, au début des années cinquante, toute seule dans un petit appartement étriqué, avec deux enfants en bas âge, et la seule chose qui m’ait sauvée de la folie, c’est la lecture. Évidemment, je n’étais pas ce qui s’appelle instruite, mais à cette époque-là les associations pour l’éducation des travailleurs étaient puissantes, et j’assistais à des meetings, des conférences, etc. D’ailleurs, j’ai même fini par aller à la fac, mais là j’avais presque quarante ans, c’est une tout autre histoire. En tout cas, voilà comment je me suis mise à lire. Je ne me souviens pas à quel âge j’ai lu Narrow Boat, mais je sais que mes parents étaient déjà morts, sinon je me serais fait un plaisir de leur dire que leur boutique était mentionnée dedans. »

Elle s’est arrêtée pour reprendre son souffle, et Mumtaz a dit : « Ne vous égarez pas, Margaret, vous étiez partie pour nous raconter quelque chose sur le père de Max, mais là nous avons tous perdu le fil. »

Elle lui a lancé un regard aigu. « Moi, je n’ai pas perdu le fil du tout ; nous avions donc ce projet, avec Harold, de louer une barge quelques semaines, et de suivre l’itinéraire de Rolt et sa femme. Nous voulions partir en 1989, très exactement cinquante ans après eux, dans l’idée de visiter les mêmes endroits, et de voir ce qui avait changé. Enfin, c’était mon idée, du moins. Je suis persuadée qu’Harold ne pensait qu’à une chose, s’installer sur le toit du bateau pour regarder passer les nuages, rêvasser et composer ses précieux poèmes. Pour moi, au contraire, le livre de Tom Rolt, voilà pourquoi j’en parle », nouveau regard significatif à Mumtaz, « ce n’est en rien un livre sur les canaux. C’est un des livres les plus étonnants qui aient été écrits sur l’Angleterre. Rolt était un homme intéressant, un homme de convictions, un peu tory sur les bords, sans doute, mais également concerné par des enjeux écologiques avant la lettre. Et savez-vous ce qu’il a vu, dès 1939 ? Il a vu un pays qui se laissait allègrement étouffer par le pouvoir de la grande entreprise. »

Mumtaz a levé les yeux au ciel en poussant un soupir de comédie. « Ah, c’est donc ça, nous y voilà. Observez le phénomène avec attention, Max, a-t-il dit, index dressé, vous allez voir une femme enfourcher son dada, et, une fois en selle, impossible de la désarçonner. On en a pour le reste de la matinée et les trois quarts de l’après-midi, je vous préviens.

— Ça n’est pas mon dada, et je n’enfourche rien du tout. Je dis simplement que quand on lit ce livre, on comprend mieux ce qui se passe dans notre pays, et à quand ça remonte. Ce que la grande entreprise est en train de lui faire. Ça ne date pas d’hier ; des années que ça dure, des siècles, peut-être. Tout ce qui fait l’identité de la communauté urbaine, les boutiques du coin, le pub du coin, est en train de disparaître, chassé par des multinationales anonymes et sans âme…

— Tout ça pour vous dire, m’a expliqué Mumtaz avec un sourire, que nous cherchons un pub où déjeuner dans le coin, et qu’elle n’en trouve plus aucun à son goût.

— Non, c’est vrai, a convenu Miss Erith. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’ils sont tous pareils, bon sang ! Ils ont tous été repris par des grandes chaînes, on y passe la même musique, on y sert la même bière, les mêmes plats…

— … et on n’y trouve que des jeunes, a complété Mumtaz, des jeunes qui s’amusent bien, eux – c’est ça qui vous chagrine, que les jeunes s’y plaisent.

— Ils s’y plaisent parce qu’ils ne connaissent rien d’autre ! » s’est exclamée Miss Erith, avec une stridence agressive dans la voix, tout à coup. Le caractère badin et bon enfant de leur conversation semblait s’être évaporé en un clin d’œil. « Mumtaz sait très bien ce que je veux dire. » Elle s’est tournée vers moi pour me regarder en face et j’ai vu avec stupeur qu’elle avait les larmes aux yeux. « Je dis que l’Angleterre que j’aimais n’existe plus. »

Un long silence a suivi, qui a permis à ces mots de résonner.

Miss Erith s’est penchée pour finir sa tasse de thé, sans rien ajouter, regardant droit devant elle.

Moi, je baissais le nez sur le classeur bleu de mon père, je me demandais si le moment n’était pas venu de prendre congé.

Mumtaz a soupiré, il s’est gratté la tête. C’est lui qui a parlé le premier.

« Vous avez raison, Margaret, vous avez tout à fait raison. Les choses ont beaucoup changé depuis mon arrivée. Cet endroit a changé du tout au tout, en mieux à certains égards, en pire à d’autres.

— En mieux ! a-t-elle répété avec dérision.

— Quoi qu’il en soit, a-t-il dit en se levant, je crois qu’on devrait réessayer le Plough and Harrow. Ce serait agréable d’aller à la campagne ; ils ne mettent pas la musique d’ambiance trop fort, et on y mange bien. Voulez-vous vous joindre à nous, Maxwell ? a-t-il ajouté avec gentillesse. Vous nous feriez plaisir. »

Je me suis levé à mon tour. « C’est tout à fait aimable de votre part, mais il vaut mieux que je reprenne la route, je crois, un long trajet m’attend.

— Vous allez en Écosse, avez-vous dit ?

— Oui, jusqu’au bout du bout, jusqu’aux Shetlands.

— C’est merveilleux, quelle aventure ! Et, sans indiscrétion, qu’est-ce qui vous conduit là-bas ? Les affaires ou le plaisir ? »

Pour toute réponse, j’ai tiré de ma poche une des brosses à dents échantillons que je gardais sur moi depuis la veille. J’avais fait cadeau de mes deux IP 009 à Mr et Mrs Byrne, les autres étaient encore dans le coffre de la Prius, si bien que j’ai tendu à Mumtaz le joli modèle élégant que Trevor m’avait fait voir en premier, la ID 003, en pin durable, avec des soies de sanglier et une tête fixe.

« Je représente une société qui s’occupe de distribuer ces brosses à dents », ai-je expliqué avec une fierté qui m’a surpris moi-même.

Mumtaz a pris la brosse que je lui tendais avec un sifflement admiratif.

« Fichtre ! a-t-il dit en passant les doigts sur le manche. Qu’elle est belle, elle est superbe ! Vous savez que si j’en avais une comme ça, je finirais peut-être par aimer me laver les dents, au lieu d’y voir une corvée. Et vous partez en vendre en Écosse ?

— C’est le plan.

— Eh bien, m’a-t-il dit en me la rendant, vous n’aurez aucun mal, c’est évident. Margaret ! Margaret, vous entendez ? »

Mais on aurait dit que Miss Erith était encore sonnée ; elle s’est tournée vers nous lentement, comme si elle avait oublié notre présence auprès d’elle. Elle avait l’œil humide et vague.

« Hmm ?

— Maxwell disait qu’il part pour l’Écosse vendre ces brosses à dents. Des brosses à dents à manche de bois, absolument superbes.

— À manche de bois ? a-t-elle demandé, semblant retrouver ses esprits.

— C’est une idée qui va peut-être vous plaire, j’ai dit en pesant mes mots. Vous voyez, la société pour laquelle je travaille est une petite entreprise ; à vrai dire, nous sommes en conflit avec les grandes. Nous sommes une petite société et, chaque fois que la chose est possible, nous commandons nos brosses à d’autres petites sociétés. Cette superbe brosse a été fabriquée dans le Lincolnshire par des artisans du coin, une affaire de famille.

— Ah bon ? Je peux voir ? »

Je lui ai tendu la brosse, qu’elle a retournée entre ses mains lentement, avec révérence, comme si elle n’avait jamais vu pareille merveille en soixante-dix-neuf ans d’existence. Et si je ne suis pas victime de mon imagination, quand elle me l’a rendue elle avait l’œil plus vif, avec une lueur rajeunie.

« Vous… vous pouvez la garder, si elle vous plaît.

— Vraiment ? »

À ma grande surprise, elle a soulevé sa lèvre supérieure pour découvrir des dents un peu jaunies, mais au complet, fortes et saines.

« Pas une de fausse, vous savez. Je les lave trois fois par jour.

— Tenez, alors, tenez, je vous la donne. »

Je suis peut-être farfelu, il se peut que ma mémoire me joue des tours, mais quand cette exquise brosse à dents est passée de mes mains aux siennes, dans le silence suspendu qui régnait chez Miss Erith, au-dessus de Lichfield, sous le regard bienveillant et souriant du Dr Mumtaz Hameed, j’ai eu le sentiment de participer à une cérémonie religieuse, ou presque. Le sentiment que nous accomplissions quelque chose – c’est quoi, le mot, déjà ? –, quelque chose qu’on pourrait presque dire, oui, c’est ça : sacramentel.

Mais, je sais, je vous ai prévenus que j’avais trop d’imagination. Il était grand temps de faire mes adieux et de remonter en voiture. Retour à Emma, à l’autoroute, à la réalité.

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