La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 8 sur 28

Pages du PDF

La vie très privée de Mr Sim

Watford-Reading

 

OceanofPDF.com

VI

 

Elle me manquait.

Déjà, elle me manquait.

Poppy était partie depuis un quart d’heure et, déjà, elle me manquait affreusement.

Fallait-il lire un signe dans le fait qu’elle n’ait pas voulu prendre un café avec moi ? Non, bien sûr. Le vol était long, elle était fatiguée, pressée d’arriver chez elle. Nous nous sommes dit au revoir devant le tourniquet des bagages. Ce n’est pas le lieu idéal. Le bruit, la pagaille : oppressant. Mais elle n’avait qu’un bagage à main, et moi il me fallait attendre de voir surgir ma valise sur le tapis ; le lieu de notre au revoir ne pouvait être que celui-là. Ensuite, j’ai récupéré ma valise, je suis sorti en la faisant rouler, mais en voyant la queue aux taxis (au moins cinquante personnes) je suis rentré aussitôt dans l’aéroport.

J’ai pris l’escalator pour monter dans le hall des départs, et je me suis offert un cappuccino. Je crois bien que c’est la boisson la plus chaude qu’on m’ait servie dans ma vie. Il a dû s’écouler vingt minutes avant que je tente d’y porter les lèvres. En attendant, j’ai observé les allées et venues des autres passagers. Personne, à part moi, ne semblait voyager seul. Objectivement, ça ne pouvait pas être vrai, mais c’est l’impression que j’ai eue ce matin-là. Au bout d’une dizaine de minutes, un homme s’est assis à la table à côté. Il paraissait à peu près mon âge, sauf qu’il avait les cheveux gris, presque blancs. Lui, il était seul, et j’étais sur le point de lui adresser la parole, pour le simple soulagement de parler de nouveau à quelqu’un, quand sa femme et ses deux filles sont arrivées. Les deux enfants étaient très jolies. La plus petite pouvait avoir huit ans, et la grande douze ou treize, à peu près l’âge de Lucy. Elles étaient très pâles, ses filles, d’ailleurs, toute la famille était très pâle. J’ai écouté leur conversation un petit moment. Il partait quelques jours à Moscou, et elles étaient venues le mettre à l’avion. Il avait l’air d’appréhender ce voyage, Dieu sait pourquoi, mais sa femme lui tenait des propos rassurants : « Tu l’as déjà fait des dizaines de fois… » Il disait qu’il allait devoir donner des tas d’interviews, et je me suis demandé s’il était célèbre, mais son visage ne me rappelait rien. Ils sont partis au bout d’une dizaine de minutes.

Mon cappuccino était toujours trop chaud. J’ai pris mon mobile et j’ai cherché le numéro de Poppy dans la mémoire, pour le regarder. Je regrettais de ne pas l’avoir prise en photo avant qu’elle parte, mais je savais que demander cette faveur lui aurait paru bizarre ; ça l’aurait rebutée. Il ne me restait donc que son numéro de portable. Un visage, une personnalité, une paire d’yeux vifs, un corps, un être humain, le tout réduit à un numéro de onze chiffres. Le tout contenu par magie dans une combinaison de chiffres. Toujours mieux que rien. Du moins avais-je les moyens de la joindre ; du moins Poppy était-elle dans ma vie, à présent.

J’ai bu une gorgée, pour voir, de ce cappuccino qui m’avait été servi vingt-cinq minutes plus tôt, et j’ai frémi : le liquide encore brûlant m’a décoché de cruelles aiguilles incandescentes dans les lèvres, la langue et le palais ; mauvaise pioche, j’abandonnais. J’ai tiré ma valise de sous la table, et je suis retourné tenter ma chance aux taxis.

Il était environ neuf heures du matin, j’approchais de chez moi. Avachi au fond du taxi, je posais un œil somnolent sur la morosité monochrome du Hertfordshire urbain. C’était la troisième semaine du mois de février 2009 ; les cieux étaient engorgés de nuages, et le monde ne m’avait jamais paru plus gris ni plus glacé que ce matin-là. Je pensais au pays que j’avais laissé derrière moi, débordant de chaleur, de couleur, de vitalité. Le bleu intense des ciels d’été au-dessus de Sydney, le miroitement des lumières sur les eaux du port. Et maintenant : Watford en pluie, balayé par le vent.

« Déposez-moi ici, si vous voulez bien », j’ai dit au taxi.

Il m’a regardé, passablement surpris, sortir ma valise et payer ma course (cinquante livres, plus le pourboire). Mais, même si c’était reculer pour mieux sauter, je ne me trouvais pas en état de rentrer chez moi tout de suite. Il me fallait encore un peu de temps pour rassembler mes forces. Alors, tirant ma valise derrière moi, j’ai tourné à gauche au niveau de Lower High Street, et j’ai remonté Watford Field Road. Une fois au parc, je me suis affalé sur un banc. Les lattes de bois étaient mouillées, et j’ai senti l’humidité transpercer mon pantalon et mon slip pour pénétrer ma peau. Peu m’importait. J’étais à un kilomètre à peine de chez moi, je me remettrais en route dans quelques minutes ; mais en attendant, il me fallait me poser, réfléchir, regarder passer les gens qui partaient au travail – histoire de vérifier, sans doute, qu’il me restait une manière de lien avec eux, mes congénères, mes compatriotes, mes co-watfordiens.

Ça n’était pas gagné.

Il devait passer une personne toutes les trente secondes, devant mon banc, et aucune qui me dise bonjour, me fasse un signe de tête ou qui croise seulement mon regard. Même, chaque fois que je tentais de croiser le leur, les gens se détournaient promptement et sciemment, et ils pressaient le pas. Vous pensez peut-être que c’était surtout le cas pour les femmes, mais pas du tout les hommes avaient l’air tout aussi effarés à l’idée qu’un inconnu tente d’engager un rapport quelconque avec eux, ne serait-ce qu’un instant. Quelle douche froide : sitôt que je tentais de faire jaillir entre nous une étincelle d’humanité partagée, ils paniquaient, ils tournaient les talons, ils fuyaient.

Pour ceux qui ne connaissent pas Watford Field, c’est un lambeau de parc qui fait à peine deux cents mètres de côté, à proximité des grandes artères de Waterfields Way et Wiggenhall Road, ce qui explique que le bruit de la circulation y soit à peu près constant. Ce n’est donc pas exactement une oasis, mais il faut croire que tout espace vert où se replier devient précieux de nos jours. Au bout d’un moment, contre toute attente, je me suis senti curieusement bien installé ; et, malgré le froid et l’humidité, j’y suis resté beaucoup plus longtemps que prévu. L’heure tournant, bien entendu, il passait de moins en moins de monde, et bientôt il s’est écoulé dix minutes sans que je voie âme qui vive. Cela faisait plus d’une heure que je n’avais pas parlé à quelqu’un, et encore, à condition de compter l’au revoir marmonné au taxi comme une parole dotée de sens. Sans doute était-il temps de me rendre à l’évidence, et d’affronter le vide redoutable de mon chez-moi.

C’est alors qu’un homme est apparu ; il venait de tourner le coin de Farthing Close et se dirigeait vers moi. Il y avait dans sa démarche hésitante, son avance incertaine, quelque chose qui m’a fait penser que cet homme était peut-être le bon. Une vingtaine d’années, doudoune bleu marine, jean cigarette délavé, il avait une tignasse noire bouclée, et une moustache naissante, indécise comme le reste de sa personne. Il regardait autour de lui, apparemment désorienté, et avant de parvenir jusqu’à mon banc, il s’est arrêté par deux fois ; il s’est retourné, il a regardé au loin, comme pour repérer les autres itinéraires possibles. Il était manifestement perdu. Oui, voilà, il était perdu ! Et qu’est-ce qu’ils font, les gens, quand ils sont perdus ? Ils s’arrêtent demander leur chemin. C’était ce qu’il allait faire. Il voulait sans doute se rendre à la gare de chemin de fer de High Street, ou alors au General Hospital. L’un comme l’autre étaient proches. Il allait me demander comment y aller, et nous allions échanger quelques mots. Je m’imaginais le tour de la conversation. Avant même qu’il m’ait adressé la parole, je la préparais dans ma tête. « Vous allez où, comme ça, mon gars ? À la gare ? Alors la gare de High Street, c’est juste en tournant le coin, mais si vous allez à Londres, il vaudrait mieux marcher jusqu’à Watford Junction, il y en a pour dix minutes, un quart d’heure. Vous continuez tout droit, jusqu’au grand carrefour, avec le rond-point… »

J’entendais son pas s’accélérer, et son souffle se faire irrégulier, urgent. J’ai vu qu’il arrivait à ma hauteur, et qu’il n’avait pas une expression aussi avenante que j’aurais cru.

« Et puis vous traversez le rond-point », j’ai continué dans ma tête, malgré tout, « et vous passez devant l’Harlequin, à droite, et la librairie Waterstone… »

« File-moi ton téléphone. »

La voix qui parlait dans ma tête s’est tue illico.

« Quoi ? »

En levant les yeux, je l’ai vu me lancer un regard mauvais, où l’hostilité le disputait à la panique.

« File-moi ton téléphone, putain, vite ! »

Sans un mot, j’ai plongé la main dans ma poche de pantalon, et j’ai essayé d’en extirper mon mobile. Ce n’était pas commode : mon pantalon était serré.

« Désolé, j’ai dit en me tortillant comme un ver, on dirait qu’il veut pas sortir.

— Me regarde pas ! » a braillé le type. Il avait plutôt l’air d’un gosse, à vrai dire. « Regarde pas ma figure ! » J’avais presque réussi à extraire le téléphone de ma poche. Ironie des choses, mon mobile précédent était un Nokia extra-plat qui serait sorti sans problème. J’avais choisi ce Sony Ericsson plus volumineux parce qu’il était meilleur pour écouter des MP3. Mais je n’ai pas jugé opportun d’entrer dans ces détails en la circonstance.

« Et voilà, j’ai dit en lui tendant le mobile, qu’il m’a arraché. Il vous aurait fallu autre chose, argent liquide, cartes de crédit ?

— Va te faire foutre ! » il m’a crié en s’enfuyant vers Farthing Close, d’où il était venu.

L’incident n’avait duré que quelques secondes. Je me suis laissé tomber sur mon banc, et j’ai regardé s’éloigner sa silhouette. Je tremblais légèrement, mais je n’ai pas mis longtemps à recouvrer mon calme. Mon premier mouvement a été de composer le 999 pour appeler la police, et puis je me suis souvenu que je n’avais plus de téléphone. Mon second mouvement a été de partir vers chez moi en tirant ma valise : je m’arrêterais à la supérette acheter du lait, pour me faire une tasse de thé en arrivant. Curieusement, au lieu de me miner pour le téléphone – de toute façon assuré contre le vol –, j’étais déçu que cet instant de contact humain tant attendu n’ait pas vraiment comblé mes espérances.

C’est alors que j’ai de nouveau entendu des pas qui approchaient. L’homme courait, cette fois. C’était toujours le même souffle irrégulier, haletant. C’était mon voleur. Il est passé devant mon banc, sans faire attention à moi, et puis tout à coup il s’est arrêté, il a regardé à droite et à gauche en fourrageant dans sa tignasse.

« Et merde ! il disait. Merde !

— Qu’est-ce qui vous arrive ? » j’ai demandé.

Il s’est retourné aussitôt.

« Hein ? »

Il m’a regardé de plus près, et il a percuté, pour la première fois sans doute, que j’étais le type dont il venait de voler le mobile.

« Qu’est-ce qui vous arrive ? » j’ai répété.

Il lui a fallu encore quelques secondes pour évaluer la situation et décider que je n’étais pas en train d’essayer de l’embrouiller. Et puis, il a dit : « Je suis paumé, mec, putain, je suis grave paumé. C’est où, la gare ? »

Mon cœur s’est gonflé d’émotion à ces mots.

« C’est-à-dire, il y en a deux. C’est pour aller où ?

— Dans le centre de Londres, mec. Il faut que je retourne à Londres vite fait.

— Alors le mieux, c’est de prendre par Watford Junction, vous y serez en dix minutes, un quart d’heure. Vous prenez tout droit, vous retournez vers Lower High Street, et puis vous tournez à gauche et vous allez tout droit jusqu’au grand carrefour, avec le rond-point…

— Le rond-point, là où il y a tous les feux rouges ?

— C’est ça. Il faut traverser le rond-point, et passer devant l’Harlequin, à droite, et la librairie Waterstone…

— OK, OK, l’Harlequin, je connais ; à partir de là, je sais me repérer. C’est bon, mec, c’est super. Je suis sauvé !

— Ravi d’avoir pu vous être utile », j’ai dit en lui souriant bien en face – mais ça, c’était une erreur, parce qu’il a hurlé aussitôt : « Et me regarde pas, mec, jamais tu regardes ma gueule, putain ! » avant de tourner les talons et de piquer un sprint athlétique vers la lisière du parc et la route qui menait à Lower High Street.

Il faut croire que je souffrais d’un sacré décalage horaire ; je n’avais plus les idées en place. Je me traînais jusqu’à la supérette, et tout ce que m’inspirait cette agression, c’était : « Je vais avoir un truc génial à raconter à Poppy. » À vrai dire, j’étais tellement content d’avoir une histoire à lui raconter, un prétexte tout trouvé pour la contacter dès ce matin-là, que je me suis mis à composer dans ma tête un texto cool et tonique sur cet épisode. Il m’a fallu arriver à la supérette et poser ma valise dehors pour m’apercevoir que je ne pouvais pas lui envoyer le texto en question puisque je n’avais plus de téléphone. Du reste, n’ayant plus de téléphone, je n’avais plus son numéro non plus, et donc aucun moyen de la contacter.

Et voilà.

Je suis entré acheter mon lait.

OceanofPDF.com