La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 17 sur 28

Pages du PDF

La vie très privée de Mr Sim

LE FEU La photo pliée

LE FEU

La photo pliée

 

L’incident dont il va être question s’est produit il y a plus de trois ans, et pourtant il est encore très frais dans ma mémoire. Lourd de conséquences, il m’a éloignée de quelqu’un dont je souhaitais me rapprocher.

C’était pendant le long été de la canicule, en 1976. « Long été de la canicule » n’est pas un cliché, en l’occurrence ; dans tout le Royaume-Uni, il y a eu beaucoup de soleil et très peu de pluie presque tout cet été-là. Au point que le gouvernement a nommé pour la circonstance un « ministre de la Sécheresse ».

Vers la fin du mois d’août, cette année-là, nous sommes partis camper une semaine dans la Région des Lacs avec nos amis les Sim.

Nous avions été voisins dans le quartier de Rubery, à Birmingham. Ils avaient un fils unique qui s’appelait Max, et qui était le meilleur ami de mon petit frère Chris à l’école primaire. Mais à l’âge de onze ans, on les avait envoyés dans des établissements différents. Chris était entré à la King William’s School de Birmingham (moi, j’étais déjà dans une école de filles du même niveau). C’était un établissement sélectif, on n’y entrait que sur examen. Max avait échoué, et il est donc allé au collège du secteur. Deux ans plus tard, nous avons quitté Rubery pour emménager dans une maison avec un grand jardin qui donnait sur le plan d’eau d’Edgbaston. Malgré tout, Chris et Max sont restés très amis, et nos parents ont continué à se voir très souvent.

À l’époque de l’incident en question, Chris et Max avaient seize ans, et moi presque dix-huit. À bien des égards, je me trouvais trop vieille pour partir en vacances avec mes parents, d’ailleurs, ça a été la dernière fois. J’étais déjà allée en France au début de l’été avec une amie, mais ces vacances en camping arrivaient à la fin du mois d’août et, comme il faisait encore beau temps, et que je n’avais pas envie de rester toute seule à la maison pendant une semaine, j’ai suivi le mouvement.

Notre camping était situé sur les rives du lac de Coniston. Il accueillait des caravanes aussi bien que des tentes, on disposait de sanitaires modernes avec douches et tout et tout. Mes parents possédaient une grande tente familiale à deux « chambres », nous avions donc tout le confort, bien que je ne sois pas inconditionnelle de la vie sous la tente. Les Sim avaient planté la leur (nettement plus modeste) quelques mètres en face, et l’espace entre nous tenait lieu de « partie commune ». C’était là que, chaque soir, nous nous asseyions autour du feu pour dîner et bavarder. Ensuite, mon frère Chris allait parfois chercher sa guitare, mais je tiens à dire que jamais nous ne chantions, ni rien d’aussi ridicule. Il se contentait de plaquer quelques accords mineurs mélancoliques, les yeux perdus dans le lointain. Max et lui étaient à l’âge où les garçons tombent cruellement amoureux ; Chris se languissait pour une fille de mon école. Je lui avais dit qu’il n’avait pas l’ombre d’une chance, mais il ne m’écoutait pas.

Quant à Max, il prenait des allures d’amoureux transi, lui aussi, mais – sauf erreur de ma part – l’objet de sa flamme n’était autre que moi.

Je le connaissais depuis des années, Max, mais je m’apercevais tout juste qu’il avait désormais l’air d’un homme, et que de surcroît il était plutôt joli garçon. Le fait qu’il ait presque deux ans de moins que moi aurait dû le disqualifier purement et simplement à mes yeux, mais je trouvais tout de même flatteur qu’il ait un penchant pour moi et, en toute honnêteté, j’avouerai que si j’étais venue camper au départ, c’était en sachant qu’il serait là. Mais le pauvre garçon n’était pas très sûr de lui. Moi, j’avais opté pour l’« amour vache », et j’ai passé le plus clair de la semaine à l’ignorer. J’espérais ainsi le forcer à se déclarer, mais j’ai bien peur qu’il ait interprété mon attitude à la lettre et conclu qu’il ne me plaisait pas.

Une chose que j’ai remarquée très vite, c’est que chez les Sim la dynamique familiale était très différente de chez nous. Max et sa mère étaient extrêmement proches. À vrai dire, elle le traitait comme un bébé et le suralimentait en permanence : elle le resservait aux repas, lui achetait des sucreries, des barres chocolatées, des bonbons acidulés à l’épicerie du coin, etc. Malgré cela, il était très maigre, traversant l’âge où les garçons peuvent s’empiffrer à longueur de journée sans prendre un gramme. En revanche, il ne semblait pas proche de son père du tout. D’ailleurs, Mr Sim ne paraissait proche ni de son fils ni de sa femme. C’était un homme peu bavard, introverti et d’un abord passablement difficile. Il était bibliothécaire dans l’un des collèges techniques de Birmingham, mais Max m’avait dit un jour qu’en fait il avait toujours voulu être poète. L’une des choses qui m’ont frappée, cette semaine-là, c’est qu’il ne se séparait jamais d’un cahier, dans lequel on le voyait souvent écrire. Un soir que nous étions assis autour du feu, mon père l’a même persuadé de nous lire un des poèmes de ce cahier. J’étais paralysée d’embarras. Je m’attendais à des vers de mirliton sur les fleurs et les petits oiseaux, le soleil qui brille et autres niaiseries, mais le poème qu’il a lu était plutôt bon, au contraire. Je n’y connais pas grand-chose, en poésie, et il y avait des passages difficiles à comprendre, mais du moins rien de mièvre ni de banal, rien de ce genre. J’aurais du mal à dire de quoi il était question, mais on ressentait une atmosphère – une atmosphère de deuil et de regret, vaguement liée à un passé sinistre et inquiétant. Quand Mr Sim a achevé sa lecture, je m’en souviens, nous sommes restés muets, un peu surpris, impressionnés, je crois – sauf Mrs Sim, qui avait l’air mortifiée. Sans vouloir la désobliger, il était flagrant qu’elle n’avait pas la moindre idée de ce dont son mari parlait dans ses poèmes. Je ne crois pas qu’elle était très instruite, ni qu’elle était bien maligne, d’ailleurs. Elle travaillait à temps partiel comme secrétaire chez un médecin à Moseley, et tout en voyant en elle une femme très gentille, pleine de sens pratique et particulièrement jolie – on se demandait pourquoi elle et son époux s’étaient mariés, et ce qu’ils pouvaient avoir en commun. Mais enfin, les rapports entre les gens sont un mystère, ce qui n’est peut-être pas plus mal.

Outre son cahier, Mr Sim ne se séparait jamais de son appareil photo, modèle antique, volumineux, d’un maniement complexe, qui avait sûrement coûté très cher et qu’il rangeait avec soin dans un vieil étui en cuir râpé. Il photographiait surtout des paysages, ou alors des troncs d’arbres, du lichen, etc., en très gros plan. Jamais de photos de vacances, autrement dit. Il va de soi que, tout comme ses poèmes, sa chasse aux images était une activité solitaire. Autant que je me souvienne, il n’emmenait jamais Max avec lui pour lui apprendre les règles du cadrage ou de l’exposition ; il semblait rarement lui transmettre quoi que ce soit. Le phénomène m’échappait, parce que mon père nous parlait tout le temps, à nous, il nous apprenait à faire les choses. Le premier soir des vacances, par exemple, il a disparu dans les bois qui bordaient le lac en compagnie de mon frère Chris, et ils sont revenus avec des brindilles et des branches pour faire du feu. Il m’a demandé si je voulais leur donner un coup de main, mais j’étais absorbée dans la lecture de Cosmopolitan. Max n’avait pas l’air d’en mourir d’envie non plus, mais de toute façon il aidait sa mère à éplucher les pommes de terre ; je crois d’ailleurs me souvenir qu’il s’est entaillé le doigt à cette occasion et qu’il lui a fallu porter un pansement pendant quelques jours. Quoi qu’il en soit, mon père a entrepris de faire le feu avec le sérieux qu’il mettait en toutes choses, commentant chaque étape à l’intention de Chris. Il ne suffisait pas d’empiler des bouts de bois et d’en approcher une allumette, si on voulait un feu qui dure. Il fallait d’abord dégager un espace, et l’entourer de cailloux si possible, pour bien l’isoler. Ensuite seulement, on montait une pile de petit bois, brindilles sèches, petites branches, bouts de carton, boîtes à œufs, etc. Il était très important de ne pas tasser le bois, expliquait Papa, si on voulait que l’air circule. Naturellement, on ne manquait pas de bois sec servant tout aussi bien à l’allumage qu’à la combustion puisqu’il n’avait pas plu depuis des semaines sur notre partie du monde. Les bûches, il y avait plusieurs manières de les disposer par-dessus le petit bois, disait Papa. Et de fait, lui et Chris ont essayé diverses techniques au fil de la semaine (la pyramide, l’étoile, la cabane en rondins, etc.) mais, pour finir, ils ont jugé que le tipi était la meilleure parce que, quand le petit bois placé au centre était consumé, les bûches extérieures s’écroulaient pour alimenter le feu. Toutes sortes de matériaux leur servaient d’allume-feu, mousse, herbe sèche, aiguilles de pin, copeaux d’écorce, et Chris savait les trouver : les jours suivants, où il a pris les choses en main tout seul, il lui a suffi d’une seule allumette pour faire démarrer une bonne flambée qui durait facilement deux heures. C’était vraiment joyeux d’avoir ce beau feu tous les soirs ; les journées étaient encore très chaudes, mais les soirées fraîchissaient. Le meilleur moment, c’était quand le feu brûlait déjà depuis quelque temps et que le centre était très chaud ; nous avions fini de dîner, alors, et nous faisions rôtir des guimauves pour le dessert. Un régal.

À l’approche du week-end, le temps a changé. Au fil de la semaine, il avait fait si chaud que tout le monde ou presque s’était baigné tous les jours. Il y avait une petite plage de galets au bout du camping, mais en marchant à travers bois on finissait par en trouver une autre, plus petite encore – à peine une plage, une bande de galets, plutôt, au milieu des arbres, tout juste assez grande pour y tenir à deux ou trois, en se serrant. Cette plage était devenue notre coin préféré. Aucun autre campeur n’y venait, apparemment. Et c’est donc là que nous sommes allés, lors de notre dernier jour complet de vacances, le vendredi en fin d’après-midi, mon frère, Max et moi. Le ciel s’était couvert, il pesait, gris ardoise, sur le lac de Coniston. La température avait bien dû chuter de sept ou huit degrés depuis la veille. Tous les jours, nous nous étions baignés sur cette plage même, et c’est pourquoi nous étions venus ; mais une fois arrivés, la perspective ne nous tentait plus tellement. D’ailleurs, Max s’est aussitôt assis sur le talus d’herbe en disant qu’il ne se trempait pas. Chris l’a traité de femmelette et s’est mis en maillot illico. Il s’est avancé dans l’eau, mais quand il en a eu jusqu’au genou, il s’est arrêté pile : il faut croire qu’elle était bien plus froide que prévu. Moi, je n’étais pas décidée, mais je me suis déshabillée quand même. Sous mon T-shirt et mon jean, je portais un bikini orange que je n’avais pas encore mis de la semaine. Je l’avais acheté en France, avec mon amie, au début de l’été. Il était plutôt du genre minimal-ne-cachant-pas-grand-chose, et je savais – d’après l’effet produit sur les jeunes Français – qu’il m’allait franchement pas mal. La semaine tirait à sa fin ; j’en avais assez de tenir la dragée haute à Max et je me disais que s’il me voyait avec ce maillot, il passerait peut-être enfin à l’action. En retirant mon jean et mon T-shirt, j’ai senti ses yeux posés sur moi, mais quand je me suis retournée pour lui sourire, il a promptement détourné le regard. « Tu es sûr que tu ne veux pas venir ? » je lui ai demandé, mais il a fait non de la tête. Il m’a rendu mon sourire, mais sans que je puisse deviner ce qu’il y mettait et ce qu’il pensait. Je suis restée là quelques secondes, en le fixant d’un air interrogateur, mains sur les hanches – histoire qu’il me voie bien dans mon bikini – mais comme il ne réagissait toujours pas je me suis retournée en soupirant et j’ai avancé vers l’eau.

Bon Dieu, qu’elle était froide ! Peut-être que c’était psychologique – ciel gris, absence de soleil – mais le lac m’a paru glacial par rapport aux jours précédents. Positivement polaire. Qui plus est, tandis que nous entrions, Chris et moi, nous avons senti de grosses gouttes paresseuses éclabousser la surface de l’eau. C’était la première pluie depuis des semaines. « Tu es sûr que c’est une bonne idée ? » j’ai demandé à Chris, mais quelques secondes plus tard il avait réussi à entrer, et aussitôt il a nagé vers moi, il m’a prise aux épaules pour me couler. Au début j’ai hurlé, je me suis débattue, et puis j’ai cédé, et je me suis mise à nager à côté de lui, en me disant que mon corps allait s’habituer au froid.

Mais rien à faire. L’eau glacée me paralysait, et au bout de cinq minutes j’ai compris que je n’allais pas me réchauffer ; le jeu ne m’amusait plus. « Je me gèle, j’ai dit. Elle est trop froide – Fais pas l’idiote ! » m’a répondu Chris. « Sérieusement, je vais attraper des engelures ! » j’ai lancé en reprenant pied pour rentrer sur la berge. Il m’a accompagnée, et nous sommes revenus côte à côte. Max nous attendait sur la plage avec nos serviettes, mais entre-temps son père l’avait rejoint. Il était planté là à nous regarder et, avant que nous soyons remontés sur la berge, il nous a crié « Stop ! » en dégainant son appareil. « Ne bougez plus, c’est parfait, comme ça. » Il a fallu que nous nous immobilisions sur place, dans l’eau glacée jusqu’au genou, pendant qu’il tripotait ses objectifs et nous cadrait.

Sur le moment, déjà, j’ai éprouvé un vague malaise. Pourquoi, je me le demande : un ami de la famille nous photographiait, mon frère et moi, en vacances – quoi de plus innocent ? Mais il y avait quelque chose dans le fait qu’il ait pris tout le temps de trouver la composition idéale en nous obligeant à nous geler, quelque chose dans le ton impérieux à la limite de la brutalité sur lequel il nous avait crié « Stop ! » qui me faisait une impression désagréable. Et puis d’abord, il ne prenait jamais ce genre de photo ; des clichés artistiques de pissenlits ou de troncs d’arbres, oui, des gens, non – alors pourquoi Chris et moi ? Pourquoi à ce moment-là ? Tout à coup, j’ai regretté d’avoir mis ce bikini. Il était déjà minimal au départ mais, sur mon corps trempé et transi, il devenait transparent, et j’avais sans doute les tétons qui pointaient comme des cerises. Que Max me voie comme ça, très bien, mais son père… là, ça devenait carrément malsain. Alors, dès qu’il a pris sa photo, je me suis précipitée sur la rive en évitant son regard, j’ai attrapé la serviette que Max me tendait et je me suis entortillée dedans. Je frissonnais sans pouvoir m’arrêter, je n’arrivais même plus à parler tellement je claquais des dents. Mr Sim rangeait son appareil avec un naturel étudié et il a lancé, avec une jovialité forcée : « Celle-là, elle va être superbe. Bon, qui vient au pub avec nous, ce soir ? »

Car nous n’allions pas dîner autour du feu ce soir-là, les adultes avaient réservé une table au pub du coin. Mais on a bientôt constaté que mon refroidissement ne passait pas. J’avais bel et bien pris froid, et on aurait dit que rien ne pouvait me réchauffer, pas même les deux ou trois tasses de thé bouillant que ma mère m’avait faites à notre retour. Après les avoir bues, je suis rentrée sous la tente, je me suis pelotonnée dans mon duvet et je suis restée à grelotter. Ma mère a annoncé que je n’irais pas au pub et ils ont tenu conseil un moment pour décider de la suite. J’entendais Max dire qu’il ne voulait pas me laisser toute seule et qu’il resterait me tenir compagnie, ce qui m’est allé droit au cœur. On dira ce qu’on voudra de lui, il a toujours été comme ça : attentif, attentionné. Un gentleman-né. Là-dessus, Chris a dit qu’il allait rester aussi ; j’ai pensé : Oh non, quelle barbe ! Mais, d’une façon ou d’une autre, Mr Sim a réussi à l’en dissuader. Je me souviens d’avoir trouvé bien dommage qu’il se donne un tel mal pour convaincre mon frère d’aller au pub avec eux, alors qu’il se fichait éperdument que son propre fils ne les accompagne pas. Sans doute était-ce typique de cette relation père-fils. N’empêche ! J’étais ravie de la tournure que prenaient les événements, on s’en doute.

Une fois tout le monde parti, Max a passé la tête par l’ouverture de la tente pour me demander si j’allais bien. Je lui ai dit que ça allait, mais il a bien vu que j’avais encore très froid et il m’a proposé de me faire du thé, du chocolat chaud, ce que je voudrais. J’ai répondu que oui, c’était sans doute une bonne idée, que j’allais mettre la bouilloire sur le réchaud à gaz, et que je trouverais bien de quoi nous préparer des sandwiches ou une bricole à manger. « D’acc, moi je me charge du feu », a-t-il dit.

Alors là, comme formule décisive, un modèle du genre !

Sans exagérer, les tentatives de Max pour allumer le feu ce soir-là, et le faire durer, furent tout simplement désastreuses. Tout ce qui pouvait foirer a foiré. Le petit bois était humide (à cause de la pluie de l’après-midi), en plus, il n’en avait pas ramassé assez. Les branches censées servir de combustible étaient beaucoup trop grosses, et il n’avait aucun outil pour les couper. Il tentait désespérément de les bloquer entre ses pieds pour les rasser à mains nues, mais il a tout juste réussi à s’écorcher la moitié de la main gauche, en proférant des mots choisis. Par la suite, il a dû tout faire d’une seule main, l’autre entortillée dans un mouchoir, ce qui n’arrangeait pas les choses, bien entendu. Je n’arrêtais pas de lui dire : « C’est pas grave, Max, assieds-toi, bois ton cacao, détends-toi, bon sang, mange tes sandwiches. Profitons que les autres sont partis pour passer une bonne soirée tous les deux » – mais rien à faire, il ne tenait pas en place. Il s’était mis en tête que j’avais envie d’un feu comme ceux que faisait Chris, et j’allais l’avoir, mon feu. En plus, après avoir jeté en vrac brindilles, herbes et bûches, il n’a pas été fichu de faire prendre ses allumettes. Il lui en a fallu trois ou quatre pour que le feu démarre, et il s’est mis à fumer au point qu’en deux minutes notre coin du camping était menacé d’asphyxie ; les gens sont sortis de leurs tentes en râlant pour nous dire de l’éteindre. Là, j’ai éclaté de rire, mais c’était bien la dernière chose à faire : Max a eu l’air plus malheureux que jamais, et il a redoublé d’efforts pour relancer la flambée en courant chercher une rallonge de bois humide. À son retour, je mijotais de lui lancer une phrase outrageusement aguicheuse, du type : « Tu sais, on peut se réchauffer autrement », mais, quand j’ai vu la tête qu’il faisait, les mots se sont figés sur mes lèvres. Dire que ce n’était plus le moment de tenir ces propos serait très au-dessous de la vérité. Je voyais bien que la soirée était irrémédiablement gâchée, et pour lui, et pour nous deux. Des larmes de frustration dans les yeux, il ajoutait à son tas fumant divers végétaux humides et inutiles, et il s’emberlificotait pour ouvrir la boîte et gratter les allumettes à travers son mouchoir taché de sang. Je savais que tout était parti d’une intention généreuse – il s’inquiétait pour moi, il voulait que j’aie chaud – mais on n’en était plus là. Ça peut paraître idiot, mais je croyais savoir ce qui se passait dans sa tête ou, du moins, dans son inconscient. Il ne s’agissait plus de faire un feu. Ce qui était enjeu, c’était sa relation avec son père. Chris, on lui avait appris. Papa avait trouvé le temps, il avait eu la patience de transmettre à la génération suivante. Ainsi fonctionnait leur relation. Mais Max n’avait pas droit à ça. Son père l’avait abandonné des années plus tôt, peut-être même qu’il n’avait jamais su nouer le lien avec lui au départ. Il ne lui restait donc plus qu’à s’accrocher aux basques de cette mère placide et bienveillante, qui, de son côté, n’avait rien à lui apprendre, rien à lui transmettre. Il était seul au monde ; déjà, il bataillait. Ne supportant plus de le regarder jeter les allumettes l’une après l’autre dans ce feu qui ne prendrait jamais, je lui ai dit : « J’en ai assez, je rentre. Appelle-moi quand ça flambera. » Mais quand j’ai jeté un coup d’œil dehors, une heure plus tard, en fait de feu, il n’y avait toujours rien qu’un tas de bois fumant piteusement, et Max était invisible, parti quelque part de son côté.

L’histoire ne s’arrête pas tout à fait là, ce que je préférerais, d’une certaine façon, n’aimant guère son dénouement réel. Pour autant, je me rends bien compte que je n’ai pas encore traité le sujet de cet essai, et si je veux le faire, il faut que je raconte en quelques mots ce qui s’est passé dans la maison des Sim une quinzaine de jours plus tard.

J’avais mauvaise conscience à l’égard de Max, je dois l’avouer. Le fiasco du dernier soir, qui aurait pu finir si bien, je ne pouvais pas m’empêcher de me le reprocher en partie. Il est vrai que Max s’était conduit comme un parfait imbécile, mais j’aurais sans doute pu sauver la situation si je n’avais pas perdu patience aussi vite ; et le fond de la question, c’est que j’avais toujours un faible pour lui malgré son inefficacité totale. J’ai donc décidé de lui accorder une dernière chance.

Ne voulant pas l’inviter à boire un verre ni rien d’aussi direct, j’ai résolu de passer chez lui à l’improviste un dimanche, et de lui proposer une balade, sur le parcours de golf, par exemple, qui se trouvait en face de chez lui. Je me suis donc bien gardée de lui téléphoner pour le prévenir ; je dirais que je me trouvais dans le coin, et que j’étais passée à tout hasard.

C’était un bel après-midi de la mi-septembre. J’ai remonté leur petite allée, et j’ai sonné chez eux ; apparemment, la sonnette ne marchait pas, mais la porte n’étant pas fermée à clef, je n’ai eu qu’à la pousser.

En temps ordinaire, j’aurais tout de suite lancé : « Bonjour ! Il y a quelqu’un ? » Mais ce jour-là je n’en ai rien fait, tant la maison semblait déserte et silencieuse – à part un léger ronflement régulier qui provenait d’une des chambres, au premier. Ne voulant pas réveiller le dormeur, je suis montée à pas de loup et j’ai découvert que le bruit venait de la chambre d’amis, pièce que je me rappelais sommairement meublée d’une armoire et d’un petit lit. Qui pouvait bien s’y trouver endormi à pareille heure ?

La porte était entrebâillée ; sans bruit, je l’ai poussée – à peine, pour voir.

C’était Mr Sim. Il faut croire qu’il avait fait un déjeuner dominical copieux – bien arrosé, peut-être – une ou deux heures plus tôt car jamais il n’aurait voulu être découvert dans cette posture : couché sur le flanc face à la porte, pantalon et slip baissés sur les cuisses, un mouchoir en papier froissé dans la main droite. Son sexe pendait, flasque et rabougri, entre ses jambes ; du gland rougeâtre s’écoulait encore un mince filet de sperme sur le couvre-lit bleu clair. Je me souviens d’avoir pensé bêtement : rouge et bleu clair, les couleurs d’Aston Villa ; curieux, comme l’esprit fonctionne. Il y avait autre chose, sur le couvre-lit ; une photo couleurs sur papier glacé, celle qu’il avait prise sur la petite plage de galets, à Coniston Water. Il l’avait pliée en deux avec soin, de sorte que Chris était caché tandis qu’on ne voyait que moi, trempée et grelottante dans mon minuscule bikini orange. À croire que la composition de la photo ne devait rien au hasard, notre parfaite symétrie sur un axe permettant précisément ce pliage.

Je n’avais pas observé Mr Sim dans sa posture deux secondes que la porte s’est ouverte, en bas, et que des voix se sont fait entendre. Aussitôt je me suis retirée, et il n’était que temps, car j’ai entendu Mr Sim se réveiller en sursaut et se rajuster promptement.

Max et sa mère étaient à la cuisine ; comme ils avaient laissé la porte d’entrée ouverte, je suis descendue sans bruit, et je suis sortie en douce. Je n’avais pas envie qu’ils me voient ; je n’avais pas envie de leur parler. Et je tenais encore moins à me retrouver nez à nez avec Mr Sim.

Après cet épisode, je me suis gardée de croiser le chemin de la famille Sim pendant un bon moment. Je crois même que j’ai réussi à ne pas les voir pour Noël, alors qu’en temps normal nous nous retrouvions pendant les fêtes, passant le plus souvent ensemble la journée du 25 décembre. Personne ne semblait s’apercevoir que je les évitais, personne ne m’a demandé de m’expliquer. C’était dur pour Max, bien sûr ; mais j’étais certaine qu’il allait s’amouracher d’une autre fille tôt ou tard, tôt sans doute. Tout aurait pu être différent, entre nous, s’il ne s’était pas polarisé sur l’idée de faire du feu le dernier soir, au camping. C’était notre « occasion ou jamais » ; l’avoir ratée était peut-être irréversible. Que lui aurais-je dit, ce dimanche-là, si nous étions partis en balade sur le parcours de golf ? Je n’en sais rien, au fond. Tout ce que je sais, c’est qu’après avoir vu son père dans une pareille posture, après avoir compris qu’il m’avait reluquée d’un œil libidineux toute la semaine, et dans quel but il avait pris cette photo, il m’est devenu impossible d’avoir une histoire avec Max, qui pourtant me plaisait beaucoup.

Pour conclure, qu’ai-je appris en rédigeant cet essai ? Ma conviction s’en trouve renforcée : le viol de l’intimité peut avoir des conséquences nocives, destructrices. En l’occurrence, cette atteinte à ma vie privée a annihilé toute possibilité que j’aie un jour une relation avec Max, alors qu’auparavant il me plaisait beaucoup, je dirais même qu’il m’attirait.

Alison Byrne

Février 1980

OceanofPDF.com