La vie très privée de Mr Sim
Chapitre XV
J’ai déjeuné tard, dans un certain Caffè Ritazza, sur l’aire de Knutsford. Comme je roulais lentement depuis Lichfield pour faire des économies d’essence, il était déjà deux heures et demie quand je suis arrivé. Le café (peut-être faudrait-il dire « caffè » ?) se trouvait au premier étage, à l’entrée de la passerelle qui enjambait l’autoroute, reliant les deux moitiés de l’aire de services, et je me suis attablé devant les baies vitrées pour regarder passer les voitures. Ainsi occupé, je repensais au Dr Hameed et à Miss Erith, en route pour la campagne où ils iraient se régaler dans leur pub tout en déplorant la mort lente de l’Angleterre chère à leur souvenir. Je n’étais pas sûr de partager leur point de vue. Certes, je soutenais la philosophie des Brosses à Dents Guest, mais à titre personnel j’apprécie beaucoup de pouvoir arriver dans n’importe quelle ville, de nos jours, avec l’assurance d’y trouver les mêmes boutiques, les mêmes bars, les mêmes restaurants. Parce que les gens ont besoin de cohérence, dans leur vie. De cohérence, de continuité, ces choses-là. Sinon, c’est tout de suite le bazar, les problèmes. Vous arrivez dans une ville inconnue, Northampton, mettons, et vous n’y trouvez que des restaurants dont le nom ne vous dit rien. Il va falloir en choisir un au hasard, sur la simple foi de la carte, ou de ce qu’on aperçoit derrière la vitre. Et si on y sert de la merde ? N’est-il pas plus agréable de savoir que partout dans le pays on trouvera un Pizza Express, où commander une américaine épicée, avec des olives noires en supplément ? N’est-il pas plus agréable d’en finir avec les mauvaises surprises ? Moi, je trouve que si. J’aurais peut-être dû aller déjeuner avec eux et faire valoir mes arguments. Au fait, pourquoi n’avais-je pas accepté leur invitation ? Il n’était pas vrai, comme je l’avais dit au Dr Hameed, que le temps me pressait. Au contraire, j’aurais deux bonnes heures à tuer. Mais une fois de plus, tout comme la veille au soir chez Mr et Mrs Byrne, je ne m’étais pas senti la force de soutenir une conversation en cercle restreint. Quand est-ce que ça allait me passer ? Quand pourrais-je enfin trouver facile de soutenir une conversation normale ? Je venais de faire une tentative dans ce sens, il est vrai, avec la serveuse du Caffè Ritazza. Comme elle m’avait regardé d’un drôle d’air quand je lui avais commandé un panino tomate-mozzarella, je m’étais lancé dans les explications, panini était un pluriel, c’était donc une faute de grammaire de ne pas dire panino si on n’en commandait qu’un. Ce point commençait à m’obséder, ainsi que le fait de ne plus trouver de sandwiches au pain de mie grillé nulle part (même à Knutsford on ne servait plus que des paninis, je vous demande un peu). J’avais dans l’idée d’engager une causette enjouée avec la serveuse, peut-être sur le fait que l’Angleterre était en train de s’européaniser, ou que le niveau baissait dans les écoles, vous voyez le genre, mais sa réaction première a été de me lancer un regard si hostile, si soupçonneux, que j’ai cru qu’elle allait appeler la sécurité. Quand elle a fini par me répondre, elle a conclu : « Moi, je dis panini. » Point barre. De toute évidence, la causette enjouée n’était pas son fort.
Regarder passer les voitures sous le pont de l’autoroute avait des vertus relaxantes, hypnotiques. Ça me rappelait une fois de plus mon ami Stuart qui avait été obligé de cesser de conduire, paniqué à l’idée que des millions d’accidents de voiture soient évités d’un cheveu. À observer la circulation sur la M6, on comprenait sa phobie. Personne n’hésitait à mettre sa vie et celle des autres en danger pour gratter deux minutes. Je me suis mis à compter ceux qui déboîtaient sans actionner leur clignotant, qui dépassaient par la gauche, qui collaient sans vergogne au pare-chocs de la voiture devant eux, ou faisaient des queues-de-poisson. Quand je suis arrivé à la centaine, j’ai soudain réalisé que j’étais assis depuis plus d’une heure – il était temps de repartir vers Kendal.
Continuez sur l’autoroute, a dit Emma pour la huit ou neuvième fois.
Je n’étais pas fâché qu’elle se répète. Le son de sa voix suffisait toujours à mon bonheur. Je n’étais guère d’humeur causante moi-même, et me contentais de lui lancer une remarque en l’air, de temps en temps : « Tiens, regarde, on est en train de traverser le canal de Manchester », ou « Ça doit être les Pennines, qu’on aperçoit là-bas à l’est » ; puis j’appuyais sur le bouton « carte » du volant, et j’obtenais sa réponse. Le reste du temps, je préférais demeurer seul avec mes pensées.
Tout d’abord, j’ai pensé à Lucy. Pourquoi les gens font-ils des enfants ? Faut-il y voir le comble de l’égoïsme, ou de l’abnégation ? Ou bien n’est-ce qu’un instinct de reproduction primaire, qui ne se rationalise ni ne s’analyse ? Je n’avais aucun souvenir d’avoir discuté avec Caroline pour savoir si nous aurions des enfants. À dire vrai, notre vie sexuelle n’avait jamais été très intense, et au bout de deux ans de mariage, par un accord tacite, nous avions cessé toute contraception. La conception de Lucy relevait d’une pulsion, pas d’une décision. Et pourtant, aussitôt qu’elle est née, la vie sans elle est devenue inimaginable. J’entretiens cette théorie, parmi d’autres, qu’aux abords de la quarantaine on arrive à saturation, on est tellement blasé de la vie qu’on fait des enfants pour s’offrir une paire d’yeux toute neuve, qui pare le monde d’un intérêt renouvelé. Quand Lucy était petite, le monde n’était pour elle qu’un gigantesque terrain de jeux et d’aventures, et c’est l’effet qu’il m’avait fait alors, du même coup. L’emmener aux toilettes d’un restaurant devenait un voyage de découverte. Et à présent, doublé par tous ces camions (je roulais sur la voie lente, régulateur bloqué à un petit 100 de croisière), j’étais traversé par la nostalgie au souvenir de Lucy à sept ou huit ans, et de notre jeu quand nous prenions la route : deviner la nationalité du camion en lisant les inscriptions sur son flanc et reconnaître le nom des villes étrangères. Un jeu auquel elle se montrait étonnamment…
« Oh, merde ! » je me suis écrié.
Continuez tout droit sur l’autoroute, a répondu Emma.
« J’ai oublié de lui acheter un cadeau ! »
Et en effet. Mon aventure matinale à Lichfield avait chassé de mon esprit mes obligations paternelles. Je ne pouvais tout de même pas arriver les mains vides. Je m’arrêterais à la prochaine aire de services, dans une douzaine de kilomètres.
Sitôt garé, je suis entré en trombe, et je me suis mis à regarder autour de moi fébrilement. Tout d’abord, je n’ai pas vu grand-chose qui soit susceptible d’emballer ma fille. La désormais classique boutique de téléphonie mobile était bien là, mais je n’espérais guère pouvoir ravir Lucy avec un chargeur de voiture ou un casque Bluetooth. (Tiens, au fait, il était temps que je mette le mien en service ; ce soir, peut-être.) Je ne prendrais sans doute pas un gros risque en achetant chez W.H. Smith, mais… est-ce qu’elle se servirait de ces chaises de jardin pliantes, même si on les soldait à dix livres les deux ? Il y avait certes des tas de doudous, mais passablement moches et affreusement camelote. L’adaptateur pour prises de courant, conçu tant pour l’Europe du Nord que pour l’Europe méridionale, quoique fort pratique, n’était pas de nature à faire pétiller de gratitude le regard d’une fillette. Et le cahier de coloriage ? Ils en avaient des tas, et elle adorait toujours la peinture, je le voyais bien à ces dessins faits à l’école qu’elle avait pris l’habitude de m’envoyer jusqu’à récemment. Ils avaient les feutres assortis. Oui, ça, ce serait très bien. Tous les enfants aiment dessiner, non ?
Je suis allé régler sans tenter d’engager la conversation avec l’employé en turban qui semblait s’ennuyer ferme derrière sa caisse, et quelques minutes plus tard j’avais regagné l’autoroute.
Dans trois kilomètres, prenez la sortie à gauche, direction South Lakes, a bientôt dit Emma.
Le paysage devenait accidenté, pittoresque. Des panneaux marron signalant le patrimoine apparaissaient, m’annonçant que les délices de Blackpool m’attendaient, à quelques kilomètres à l’ouest ; ils sous-entendaient que la cité historique de Lancaster, toute proche, valait bien un petit détour. Nous étions enfin dans le Nord, sans conteste. La Middle England était loin.
Dans quinze cents mètres, prenez la sortie à gauche, direction South Lakes.
« Bon Dieu, Emma, je ne te le cache pas, j’ai le trac. Écoute, je ne peux rien te cacher, hein ? Tu sais de moi tout ce qu’il faut savoir. Tu es l’œil qui voit tout. »
Prochaine sortie à gauche, direction South Lakes, puis, à quatre cents mètres, tournez légèrement à gauche au rond-point.
« Je me demande pourquoi j’ai un trac pareil, au fond. Caroline a été très sympa avec moi, ces derniers temps, au téléphone. Mais le problème, c’est sans doute que je n’ai pas envie qu’elle soit sympa, justement. Ça ne me suffit pas. On pourrait même dire que ça me blesse davantage. »
Au rond-point, prenez la première sortie.
« Et puis j’espère que Lucy n’aura pas trop changé. Elle a toujours été affectueuse. On ne s’est jamais sentis mal à l’aise ensemble – en tout cas sûrement pas comme Caroline le dit dans sa… sa nouvelle pourrie. Elle est simple, Lucy, pas compliquée. Elle va te plaire, j’en suis sûr. »
Continuez tout droit sur cette route.
Nous roulions sur l’A684 dans le crépuscule. Nous avons dépassé un café de bord de route, simple caravane arborant le blason de Saint-Georges, puis des tas de panneaux patrimoniaux nous invitant à découvrir le monde de Beatrix Potter, ce qui devrait attendre le lendemain, en ce qui nous concernait. Et bientôt, sous la pluie, dans la nuit qui gagnait, j’ai vu surgir, vacillantes, les lumières de Kendal.
« Hello, Max », m’a lancé Caroline, sur le pas de la porte.
Elle s’est penchée pour m’entourer de son bras et me poser un baiser sur la joue, baiser que j’ai fait durer aussi longtemps que le permettait la décence, pour humer son parfum et serrer contre moi les contours de ce corps jadis si familier.
« Waouh ! C’est ta voiture ? » a-t-elle dit en se dégageant pour descendre l’allée du jardin et la voir de plus près. « Jo-lie ! On n’en voit pas tellement, par ici.
— C’est une voiture de fonction, en fait. »
Elle a hoché la tête d’un air approbateur. « Impressionnant. Tu fais ton chemin, dis donc. »
La pluie avait pratiquement cessé. Je me suis retourné pour regarder la façade de la maison avec plus d’attention. C’était une petite maison mitoyenne en pierre de la région, genre bonbonnière. Tout à coup, j’aurais donné n’importe quoi pour y passer la nuit (plutôt qu’au Travelodge le plus proche, où j’avais déjà pris une chambre) mais il est vrai que je n’y avais pas été invité.
« Brr, rentrons nous mettre au chaud, a proposé Caroline en me précédant à l’intérieur.
— Très réussie, ta coupe, au fait », j’ai dit, risquant le compliment tout en la suivant à la cuisine. Pendant des années, ses cheveux avaient été zone sinistrée. Elle n’avait jamais su quoi en faire, les portant ni longs ni courts, ni raides ni bouclés, ni blonds ni bruns (même la couleur en était indécise). Or, de toute évidence, on s’était attaqué au problème, et je ne l’avais jamais vue aussi lookée : châtain avec des mèches blondes, eh oui, évidemment, ça s’imposait. En marchant derrière elle, j’ai constaté qu’elle avait pas mal minci, en plus ; elle avait bien dû perdre quatre, cinq kilos. Elle portait un pull en cachemire près du corps et un jean qui lui moulait les hanches et les fesses. Elle était en beauté. Elle paraissait dix ans de moins que la dernière fois que je l’avais vue. Elle aurait pu passer sans peine pour une femme de trente-cinq ans. Je me suis senti flasque, vieux et malingre en comparaison.
« Je vais mettre la bouilloire en route, a-t-elle dit.
— Super. » J’avais espéré qu’elle me propose un verre de vin, mais bon, va pour le thé. « Où est Lucy ?
— Là-haut, en train de se faire belle. Elle descend dans une minute.
— Super. »
Sur le trajet, je m’étais fait tout un film : Lucy dégringolant l’escalier quatre à quatre pour se jeter dans les bras de son papa. J’avais encore tout faux, apparemment. En fait, celui qui me réservait l’accueil le plus chaleureux, c’était le petit chiot Dachshund qui s’était élancé de l’autre bout de la cuisine en jappant, et qui faisait des bonds à l’assaut de mes genoux. Je l’ai attrapé au vol et l’ai serré contre ma poitrine.
« Alors comme ça, c’est toi, Rochester ? » je lui ai demandé en lui caressant la tête pendant qu’il poussait contre moi une truffe enthousiaste. « Mais que tu es mignon, toi !
— Comment sais-tu qu’il s’appelle Rochester ? a demandé Caroline en posant une tasse devant moi.
— Pardon ?
— Comment tu sais qu’il s’appelle Rochester ? On l’a seulement depuis deux semaines. »
Bien sûr, gaffe idiote ! Elle n’avait mentionné l’acquisition de la bestiole que dans son mail à Liz Hammond. En l’occurrence, je n’ai pu que mentir. « Oh, je l’ai su par Lucy, elle m’a envoyé un mail.
— Ah bon, je ne savais pas qu’elle t’écrivait des mails.
— Mais… tu ne sais pas tout.
— Non, c’est juste. » Elle a récupéré les sachets de thé posés sur une soucoupe et les a jetés dans la poubelle à compost. « Je ne sais même pas ce que tu fais ici. Tu es en route pour l’Écosse, c’est ça ?
— C’est ça, oui, je m’en vais dans les Shetlands.
— Vendre des brosses à dents ?
— Si on veut.
— Tu as fait du chemin, alors. Je n’aurais jamais cru que tu puisses lâcher ton boulot.
— Bah, parfois on a besoin d’un bon coup de pied aux fesses, et tu me l’as donné, justement. Lorsque vous êtes parties, Lucy et toi, ça… ça m’a remis les idées en place, disons. »
Caroline a baissé le nez vers sa tasse : « Je sais que je t’ai fait souffrir. »
J’ai baissé le nez vers la mienne : « C’était ton droit. »
Nous n’en avons pas dit plus sur le sujet. « Où tu l’emmènes, ce soir ? m’a-t-elle demandé sur un ton plus enjoué.
— J’ai réservé au chinois du centre-ville, tu sais. » (Lucy avait toujours aimé la cuisine chinoise.)
« Il paraît que c’est bon. On ne l’a pas encore essayé.
— Je te raconterai. »
C’est alors que nous avons été distraits par l’arrivée dans la cuisine d’une adolescente liane, brunette ébouriffée, un peu trop maquillée, moue sensuelle de rigueur et courbes féminines aguicheuses gainées dans un jean seconde peau et une brassière rayée qui lui dénudait la taille. J’ai mis deux ou trois secondes à reconnaître ma fille. Elle s’est approchée et m’a embrassé avec brusquerie.
« Salut, P’pa.
— Lucy ! Mais tu es… » Je cherchais le mot – il n’y en avait pas. « Tu es, waouh, fracassante. »
Il était manifeste qu’en arrivant ici ma fille s’était métamorphosée. Si sa mère avait rajeuni de dix ans, Lucy en avait bien gagné quatre ou cinq. Impossible de reconnaître en elle la petite fille que j’avais vue pour la dernière fois en ce terrible samedi matin… (Est-ce que je pouvais y repenser, à présent ? Je ne m’étais jamais risqué à revoir cette scène dans ma tête. Ça aurait été trop dur, et l’être humain a ses mécanismes inhibiteurs – le cerveau a ses fusibles.) Ce terrible samedi matin, disais-je, où elles étaient parties dans une camionnette de location, avec leurs affaires à l’arrière, direction le comté de Cumbria, toutes deux résolument muettes, regardant devant elles, l’œil vague, sans me rendre mon ultime signe de la main…
Et voilà, je venais d’y repenser, au moins. Et comme je mesurais le changement survenu en Lucy depuis ce jour-là, c’est avec une angoisse naissante que j’ai pris le cadeau sur la table de cuisine et le lui ai tendu, encore dans son sachet en plastique.
Le souvenir de sa réaction me fait encore mal. Je me recroqueville chaque fois que j’y pense. Elle a ouvert le sachet, et sursauté presque imperceptiblement à la vue du cahier et des feutres, et puis elle a dit « Merci, Papa » en me serrant dans ses bras, mais avec un coup d’œil furtif en direction de Caroline ; elles ont échangé un regard de connivence mi-amusé mi-navré qui disait bien mieux que les mots : « Pauvre Papa, il est totalement à côté de la plaque, hein ? »
J’ai détourné les yeux, et j’ai dit, parce qu’il fallait bien rompre le silence : « Viens voir ma voiture dehors, avant qu’on parte manger. Elle a un GPS, et tout et tout. »
Comme si ça allait l’impressionner.
Lucy m’a dit qu’elle n’aimait plus la cuisine chinoise parce qu’il y avait beaucoup trop de glutamate de sodium dedans. Alors j’ai annulé ma réservation, et nous sommes allés dans un restaurant italien de la même rue. J’ai remarqué avec appréhension qu’il ne faisait pas partie d’une chaîne, ce serait donc un saut dans l’inconnu. Apparemment, Lucy était devenue végétarienne, et elle a commandé une lasagne aux légumes, et moi, j’ai dû résister à la tentation de prendre la Pizza Cannibale pour me rabattre sur le risotto-champignons. Ça ne m’emballait pas, mais je n’aurais pas voulu la choquer, ou lui donner à penser que je me fichais de ses convictions. Et puis, avec des tonnes de parmesan, il serait peut-être mangeable, ce risotto.
« Bon, alors, je lui ai demandé, comment ça s’est passé, ton installation dans le Nord ?
— Bien », a dit Lucy.
J’attendais qu’elle précise. Mais non.
« La maison a l’air sympa, j’ai tenté. Elle te plaît ?
— Ça va. »
J’attendais qu’elle précise. Mais non.
« Et l’école ? Tu t’es fait des amis ?
— Oui, quelques-uns. »
J’attendais qu’elle poursuive, mais un petit grelot électronique a retenti, au fond de son sac. Elle a sorti un BlackBerry et jeté un coup d’œil sur l’écran. Son visage s’est éclairé, elle a éclaté de rire, et s’est aussitôt mise à taper sur les touches. Je me suis reversé du vin, et j’ai trempé un bout de pain dans la soucoupe d’huile d’olive pendant qu’elle s’affairait.
« C’est le BlackBerry de ta mère ? j’ai demandé quand elle a eu l’air d’avoir terminé.
— Non, ça fait cent ans que j’en ai un à moi.
— Ah bon. Et c’était qui ?
— Quelqu’un que je connais, c’est tout. »
Un silence s’est abattu entre nous, et j’ai ressenti une frustration croissante. J’en étais donc là, dans ma relation avec ma fille ? C’était tout ce qu’elle avait à me dire ? Mais bon Dieu ! nous avions vécu douze ans ensemble, et dans l’intimité la plus totale : je l’avais changée, baignée, je lui avais lu des histoires, et la nuit, quand elle avait peur, elle grimpait dans mon lit pour se blottir contre moi. Et aujourd’hui, après à peine plus de six mois de séparation, nous nous comportions l’un envers l’autre comme des étrangers, ou presque. Comment était-ce possible ?
Je n’en savais rien. Tout ce que je savais, c’est que je n’allais pas faire mon deuil de cette soirée, pas encore.
Je saurais l’obliger à engager la conversation avec moi, même si c’était mon ultime exploit.
« Ça a dû beaucoup te changer, j’ai commencé, de venir habiter… »
À ce moment-là, c’est mon propre mobile qui a fait entendre sa petite mélodie annonçant un texto. Je l’ai tenu à bout de bras (ma vue baisse, voilà à quoi j’en suis réduit). Le message émanait de Lindsay.
« Vas-y, lis-le, ça me dérange pas », m’a dit Lucy.
J’ai donc ouvert le message, qui disait :
Coucou, vous devez être au bord de la mer à présent espère que tout se passe bien appelez quand vous pourrez L
Certes, il y a plus chaleureux comme message, mais dans la mesure où j’attendais des nouvelles de Lindsay par un canal ou un autre depuis un jour et demi, je l’ai lu avec un soulagement impossible à dissimuler. J’ai reposé le téléphone sur la table aussitôt, avec une nonchalance affectée, mais Lucy n’a pas été dupe.
« Gentil message ? m’a-t-elle demandé.
— C’était Lindsay », j’ai répondu. L’expression de Lucy montrait clairement qu’elle n’allait pas se satisfaire de cette réponse, alors j’ai ajouté : « Quelqu’un avec qui je travaille.
— Je vois », elle a dit en hochant la tête. Puis elle a croqué le bout d’un gressin et a poursuivi : « Lindsay, je ne sais jamais si c’est un nom d’homme ou un nom de femme.
— Je crois que ça peut être les deux, mais en l’occurrence, c’est une femme.
— Tu réponds pas ? »
Elle a pris son BlackBerry et moi mon mobile.
« J’en ai pour une minute, j’ai promis.
— No souci. »
En fait, ça m’a pris un peu plus longtemps. Je n’ai pas une grande dextérité pour envoyer ces messages et, en plus, je ne savais pas bien quoi dire. J’ai fini par rédiger :
Même pas encore au ferry. Toujours à Kendal, au restaurant avec ma ravissante fille. Vraiment désolé d’avancer comme un escargot – ne désespérez pas de moi !
Le temps que j’envoie ces lignes, Lucy avait envoyé et reçu environ quatre messages. On a reposé nos appareils, avec une pointe de regret, et on s’est souri.
« Alors, ça doit te changer… »
Le serveur est arrivé avec notre commande. La table était très petite, et il a mis un moment à tout caser. Ensuite de quoi il y a eu le rituel du moulin à poivre, et celui du saupoudrage de parmesan. Il en faisait un vrai cérémonial. Quand il a eu fini, un nouveau message de Lindsay m’était parvenu, que j’ai lu avant d’attaquer mon plat.
Profitez du voyage, Max, et ne vous inquiétez pas d’avancer plus ou moins vite ; n’oubliez pas que c’est juste pour le fun x
J’ai souri tout seul en reposant l’appareil et Lucy s’en est aperçue, mais elle n’a rien dit. Avant de goûter à ma première bouchée de risotto, j’en ai profité pour lui lancer une question :
« Tu envoies beaucoup de textos, toi, Luce ?
— Oh non, dans les vingt ou trente par jour.
— Mais ça me paraît beaucoup, ça me paraît énorme. Qu’est-ce que ça veut dire quand quelqu’un met un bisou en fin de message ? »
J’ai enfin cru lire une lueur d’intérêt dans son regard.
« C’est encore ta collègue ?
— Oui.
— Fais voir. »
Je lui ai passé le téléphone, et elle me l’a rendu après avoir lu le message.
« Difficile à dire, ça dépend de son caractère, en fait.
— Il n’y a pas de… de codes dans ce domaine ? »
Je n’étais pas mécontent de ma question, je l’avoue, bien persuadé d’avoir enfin trouvé un sujet de complicité potentielle entre nous. Si elle envoyait vingt ou trente textos par jour, elle devait pouvoir en parler pendant des heures.
« Oui, bon, on peut pas vraiment dire qu’il y ait des codes », elle a répondu, et j’ai eu la déception d’entendre de l’ennui, et même un fond de mépris dans sa voix. « C’est jamais qu’un petit baiser de rien du tout en bout de message, quoi. Ça veut sans doute rien dire. Et puis au fait, c’est quoi, de parler de ça entre père et fille ? C’est trop triste à la fin, trop nul. C’est un bisou, et puis voilà, Papa. Prends-le comme tu veux. »
Elle s’est tue, et a entamé sa lasagne du bout des lèvres.
« D’accord, excuse-moi, ma chérie, j’ai dit après une pause meurtrie. C’était pour causer avec toi, c’est tout.
— C’est pas grave, excuse-moi, j’ai pas voulu te faire de peine. » Elle sirotait son Coca light. « Pourquoi elle est pas venue avec nous, Maman, vous vous parlez même plus ou quoi ?
— Si, si, bien sûr qu’on se parle. Je ne sais pas pourquoi elle n’a pas voulu venir. Je crois qu’elle n’était pas libre.
— Ah ouais, on est mardi soir. C’est la soirée écriture.
— La soirée écriture ?
— Elle va à son groupe d’écriture. Ils écrivent des nouvelles, des textes, et ils se les lisent. »
Super. Donc, en ce moment même, Caroline était en train de tirer des oh et des ah d’un auditoire passionné en racontant l’histoire hilarante de Max et Lucy à la fosse aux orties. Elle arrivait sans doute au passage où je n’étais pas fichu de savoir pourquoi l’herbe est verte. J’entendais d’ici les rires entendus de ces fins connaisseurs.
« Elle prend ça au sérieux, ce truc d’écrire ?
— Je crois. Mais il faut dire », et là, Lucy m’a fait un sourire de connivence, « tu comprends, il y a un mec qui vient à leur groupe, aussi, et je commence à penser que… »
Que quoi ? Je m’en doutais, mais je n’en aurais jamais confirmation, parce que son BlackBerry s’est remis à sonner.
« Bouge pas, celui-là il faut que je le prenne. »
Le message, Dieu sait pourquoi, l’a fait hurler de rire.
« C’est Ariana, m’a-t-elle dit en guise d’explication. Elle a photoshoppé une photo, regarde ! »
Elle m’a tendu l’appareil ; l’écran affichait une jeune fille en tout point banale.
« Très bien », j’ai dit en lui rendant l’appareil. Que dire d’autre ?
« Non, mais elle a mis la tête de Monica sur le corps de Jess !
— Ah, d’accord. C’est astucieux. »
Lucy s’est mise à rédiger sa réponse, et j’en ai profité pour écrire un nouveau message à Lindsay. Il est sans doute heureux que je ne l’aie pas envoyé. Qu’est-ce qui m’a retenu ? L’expression d’une femme assise à la table à côté de la nôtre. J’aurais du mal à décrire cette expression. Tout ce que je sais, c’est qu’elle recevait cinq sur cinq la scène en train de se dérouler à notre table – le père quadragénaire, un peu las, avait emmené sa fille dîner au restaurant, ils étaient assis face à face, rien à se dire, lui envoyait un texto, elle tripotait son BlackBerry ; une sympathie amusée passait dans le regard expressif de notre voisine, j’étais dans mes petits souliers. Et, en cet instant, l’image m’est revenue de la Chinoise avec sa fille, assises en vis-à-vis au restaurant du port de Sydney, à rire et à jouer aux cartes. La complicité qui régnait entre elles, le plaisir qu’elles avaient d’être ensemble, l’amour, l’intimité. Tout ce que nous n’avions apparemment jamais eu, Lucy et moi. Tout ce que je n’avais jamais appris à construire, pauvre de moi, avec mon triste sire de père.
Cette nuit-là, j’ai envoyé un nouveau message. Mais pas à Lindsay. Comme vous ne devinerez jamais à qui, je vais vous le dire. J’ai envoyé un texto à Clive, l’oncle de Poppy.
J’avais déposé Lucy vers neuf heures trente, Caroline n’était pas encore là. Ma fille m’a fait entrer, elle m’a servi un café, et elle est restée parler (si l’on peut dire) avec moi peut-être une demi-heure, dans la cuisine. Quand il est devenu évident que Caroline n’allait pas rentrer ventre à terre pour me voir, j’ai décidé qu’à chaque jour suffisait sa peine, et j’ai repris ma voiture en direction du Travelodge, situé à une dizaine de minutes de la ville.
Autant pour mes retrouvailles familiales, donc.
Une fois dans ma chambre, j’ai compris que malgré la fatigue j’étais trop agité pour m’endormir tout de suite. Comme il n’y avait rien à la télévision, j’ai sorti de ma valise le DVD Deep Water prêté par Clive, et je l’ai glissé dans mon ordi. J’entretenais cette idée bizarre que le regarder me remonterait le moral, vous connaissez le cliché : « On trouve toujours plus malheureux que soi. » Bon, dans l’immédiat, je me disais qu’il faudrait quand même chercher longtemps, mais qu’avec un peu de chance Donald Crowhurst ferait l’affaire.
C’était un film puissant. Au cours de la semaine précédant cette virée, j’avais commencé L’Étrange Voyage de Donald Crowhurst, et j’en étais arrivé à la moitié, ce qui révélait une bonne cadence de lecture chez moi. Le livre foisonnait de détails, il était très documenté, mais le film vous plongeait plus profondément dans l’histoire, dans son atmosphère. Il s’ouvrait sur des vues d’énormes vagues qui enflaient dans la nuit battue par les vents et, aussitôt, on éprouvait la peur et la solitude que Crowhurst avait dû ressentir, là-bas, à la merci des éléments ; rien qu’à le voir, j’avais le mal de mer et des frissons. Et puis il y avait des prises de vues montrant l’homme lui-même, tard dans son voyage, aguerri, endurci, une petite moustache lui donnant une expression cruelle, le regard désormais fermé et méfiant. Au bout de quelques plans de ce genre, sur une musique grandiloquente et angoissante, arrivait en flash-back une scène que j’ai reconnue avec saisissement : le port de Plymouth, bordé de foules en liesse venues assister au retour de Francis Chichester après sa traversée en solitaire. (Cette scène, je me rappelais l’avoir vue à la télévision avec ma mère, un dimanche soir, au printemps 1967.) Ensuite, on nous présentait les différents protagonistes de l’histoire, Crowhurst lui-même, sa femme et ses enfants, ses concurrents les plus redoutables, Robin Knox-Johnston et Bernard Moitessier ; son sponsor, Stanley Best ; et, surtout, l’homme qui était peut-être le plus marquant du lot, son attaché de presse Rodney Hallworth. On le décrivait comme un « personnage dickensien », ce qui correspondait sans nul doute à sa vaste silhouette corpulente et ses manières paternelles qui ne cachaient guère la veine cynique et brutale de l’homme sous le vernis. « Souvent, les gens qui font de grandes choses sont des personnalités assez falotes, disait-il, suave. Le rôle de l’attaché de presse, c’est de prendre le conditionnement en main, de transformer la vulgaire boîte de fer-blanc en paquet-cadeau à paillettes, bien plus vendeur. » Dans ce scénario, c’est Crowhurst lui-même qui jouait le rôle de la vieille boîte en fer-blanc, et Hallworth se proposait d’exagérer ses qualités, de réaliser ce fameux « conditionnement » qui mettrait à terme le navigateur dans une situation intenable, et le pousserait petit à petit vers la folie. Le film se faisait chronique du processus avec sympathie mais sans épargner aucun détail. On voyait la pagaille dans laquelle s’était effectué le départ de Teignmouth, et la mine pleine d’appréhension de Crowhurst lorsque la caméra le cadrait à l’improviste. (C’était dans ces instants que sa ressemblance avec mon père était la plus flagrante, m’est-il apparu, pas pour la première fois.) Et puis, à mesure que le bateau avançait, on quittait le terrain des défis techniques de la navigation en solitaire pour mettre l’accent sur le journal de Crowhurst, ses carnets de bord, ses graffitis échevelés, le délitement psychologique dont il était victime. Le plan prolongé sur sa dernière formule – « C’EST LA MISÉRICORDE » – me glaçait particulièrement le sang. À la fin du film, j’étais secoué, vanné.
Il était minuit passé, mais j’ai tout de même décidé d’envoyer un texto à Clive.
Salut ! je viens de regarder le film sur Crowhurst. Il est ahurissant ! Merci beaucoup de me l’avoir prêté. Toujours en route vers les Shetlands, pas encore arrivé.
Je suis passé à la salle de bains pour me laver les dents, et quelques minutes plus tard je m’effondrais sur mon lit ; j’étais presque endormi quand le téléphone m’a joué sa ritournelle désormais familière. Clive m’avait déjà répondu.
Ravi qu’il vous ait plu. Bonne traversée, ai hâte d’entendre vos exploits au retour. X
J’ai regardé le message, ou plutôt ce « X » final, passablement ébahi. Clive, m’envoyer un baiser virtuel ? Lindsay, à la rigueur, je comprenais, mais Clive ? Je n’avais jamais au grand jamais reçu de texto d’un autre homme ponctué d’un « x ». Je n’imaginais pas une seconde que Trevor, par exemple, en place un à la fin d’un de ses messages, SMS ou mail. À quoi jouait donc Clive ? J’ai regretté qu’il soit trop tard pour appeler Lucy, je l’aurais volontiers consultée. Elle aurait au moins su me dire si c’était normal ou pas.
Cette question me mettait mal à l’aise. J’ai fini par sombrer dans le sommeil, mais je me sentais vaseux car le documentaire avait gravé des images déstabilisantes dans mon esprit. J’en étais encore saturé quand ma respiration s’est faite régulière. La houle… le visage de Donald Crowhurst, qui me rappelait plus que jamais celui de mon père… la houle… Rodney Hallworth et sa « boîte en fer-blanc »… où avais-je donc entendu cette expression ?… Rodney Hallworth… Lindsay Ashworth… la houle… la houle…
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