La vie très privée de Mr Sim

Jonathan Coe · Chapitre 27 sur 28

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La vie très privée de Mr Sim

Chapitre XXII

 

Donald Crowhurst s’est penché sur l’insoluble mystère de la racine carrée de moins un et, à brève échéance, il s’est enfoncé dans un « tunnel noir » dont il ne devait jamais ressortir. La plupart d’entre nous ont plus de chance, Dieu merci. S’il est rare de parvenir à éviter tous les tunnels de la vie, d’ordinaire quelque chose nous permet de retrouver la lumière. Celui que je traversais… disons qu’il était finalement plus long et plus noir que je ne l’aurais imaginé. Je m’aperçois aujourd’hui que je m’y suis fourvoyé pendant les trois quarts de mon existence. Mais ce qui compte, c’est que j’ai fini par m’en échapper. Et quand je suis enfin ressorti au grand jour, clignant des yeux et me frottant les paupières, je me suis retrouvé en un lieu de Sydney qui s’appelle Fairlight Beach.

J’y suis arrivé à neuf heures du matin, ayant pris le premier ferry qui relie Circular Quay à Manly. De Manly Wharf à Fairlight Beach, il y avait un quart d’heure de marche, à peu près. Les cieux étaient gris, gonflés de nuages porteurs de pluie, mais il faisait une chaleur lourde et moite – bien assez chaud pour se baigner. Les douzaines de joggers que je croisais sur la promenade étaient en nage. Je m’étais figuré que je ne passerais pas inaperçu, qu’il n’y aurait pas un chat, que j’aurais l’air un peu louche, assis là tout seul, en surplomb de la plage. Mais non, les passants défilaient en flot continu. Il n’y avait pas que des joggers, mais aussi des promeneurs de chien, des touristes, des gens sortis faire une balade matinale, acheter le journal du dimanche. Je me sentais chez moi. Je me sentais faire partie de cette communauté bon enfant, détendue, tolérante.

Mais tout de même, trois heures, c’est long quand on est tout seul sur son banc à guetter anxieusement quelqu’un. J’avais pris le Sun-Herald en chemin, mais j’ai eu fini de le lire au bout d’une heure. La seule autre chose que j’avais pensé à emporter, c’était une bouteille d’eau, et je ne tenais pas à trop boire, de peur d’avoir besoin d’aller aux toilettes. La vue était spectaculaire : au bout de la plage de sable, il y avait une piscine d’eau de mer taillée dans le rocher, rectangle bleu-vert iridescent, et derrière, la mer, calme et grise ce matin, à perte de vue, émaillée de yachts, et puis, plus loin encore, à l’horizon, déduite plutôt qu’aperçue, Sydney elle-même, dans son immensité glorieuse. En d’autres circonstances, peut-être, si je n’avais pas guetté avec une telle avidité l’arrivée de la Chinoise et sa fille, j’aurais trouvé mon bonheur à passer la journée sur ce banc en regardant la plage et l’eau. En l’occurrence, cependant, cette perspective avait vite épuisé ses charmes.

Mais enfin, je ne veux pas vous faire languir aussi longtemps que moi. Elles sont venues. Elles sont venues peu après midi. La Chinoise, sa fille, et une autre fillette à peu près du même âge. Une amie de la petite, visiblement ; blonde, de race blanche. Elles sont passées devant mon banc toutes les trois, et puis elles sont descendues sur la grève ; la Chinoise a étalé un tapis de plage sur le sable, et les deux enfants se sont aussitôt mises en maillot de bain pour courir jouer dans les rochers. La Chinoise, qui portait un T-shirt blanc et un pantalon bleu marine évasé vers le bas, s’est assise sur le tapis et s’est versé une boisson chaude d’une thermos, tout en fixant la rive d’en face.

Je tenais ma chance. Le moment était enfin venu. Mais est-ce que je pouvais vraiment oser ? Est-ce que j’allais aborder une parfaite inconnue, une femme seule, de surcroît, venue passer un après-midi à la plage avec sa fille et une amie de celle-ci ? Est-ce que j’allais jouer les intrus, faire irruption dans son monde, envahir son intimité, en lui servant une formule maladroite du type : « Excusez-moi, vous ne me connaissez pas, mais… »

J’étais en passe de m’avouer que finalement j’étais incapable de faire une chose pareille lorsque tout à coup un cri de douleur et de détresse a retenti du côté de la piscine.

J’ai levé les yeux : c’était la petite camarade de la jeune Chinoise. Elle était tombée à l’eau. Elle s’était juchée sur l’extrême bord de la piscine, en équilibre sur un rocher, et elle avait basculé à la renverse. Instinctivement, j’ai couru à son secours. De l’autre côté, depuis la plage où elle avait étendu son tapis, la Chinoise accourait aussi, et nous sommes arrivés sur place en même temps.

« Jenny ! a-t-elle crié. Ça va, Jenny ? »

L’eau n’était pas profonde du tout, et Jenny s’était déjà remise debout, dans un torrent de larmes. Le muret s’élevait à un peu plus d’un mètre, trop haut pour qu’elle grimpe. Il fallait donc commencer par la remonter auprès de nous. Je lui ai tendu les bras.

« Tiens, je lui ai dit, accroche-toi, je vais te tirer. »

La petite blonde a pris mes deux mains, et je l’ai soulevée sans peine pour la remettre sur le bord de la piscine. Elle s’était cruellement écorché le mollet et la cheville gauches en tombant dans la mer, dont le fond était rocheux à cet endroit-là. Elle saignait abondamment. Elle s’est jetée dans les bras de la Chinoise et elle a pleuré quelques instants, en suite de quoi nous avons tous quatre fait le tour de la piscine pour regagner le tapis de plage.

« Merci, merci beaucoup », disait la Chinoise. Elle était encore plus belle de près.

« Je peux faire quelque chose ? j’ai demandé.

— Ça va aller, je pense. Il faut simplement qu’on nettoie la plaie…

— On rentre pas tout de suite, hein, Maman ? demandait sa fille.

— Je ne sais pas, ma chérie, c’est Jennifer qui décide. Jennifer, tu veux rentrer chez ta maman ? »

Jennifer a fait non de la tête.

Lorsque nous avons atteint le tapis, la petite s’est allongée, et nous avons pu regarder sa jambe de plus près. L’une des plaies était assez profonde, elle avait un vilain aspect. La Chinoise a sorti un Kleenex d’une boîte, dans son panier de pique-nique, et moi, j’ai versé un peu d’eau de ma bouteille sur l’écorchure, et à nous deux nous avons nettoyé la plaie et étanché le sang. Puis la Chinoise s’est remise à fouiller dans son panier et je l’ai entendue murmurer pour elle-même : « J’ai pas de Tricosteril ! Comment j’ai pu oublier le Tricosteril ! » Et je me suis souvenu d’être passé devant une pharmacie en venant, si bien que j’ai proposé d’aller en acheter.

« Non, je vous en prie, ce serait vraiment abuser de votre…

— Pensez-vous ! C’est à deux pas. Il faut qu’on protège ses écorchures, sinon elle ne pourra pas se baigner de la journée.

— Vraiment, je ne crois pas… »

Sans écouter ses protestations, sans même la laisser achever, je suis parti chercher les pansements. Je n’ai pas mis dix minutes aller-retour. En tendant le paquet de pansements, je me suis rendu compte que, cela mis à part, je ne serais pas d’un grand secours. Les écorchures ont été promptement couvertes, et les deux petites – qui avaient apparemment englouti leur pique-nique pendant ma course – avaient retrouvé leur bonne humeur. Elles étaient prêtes à foncer de nouveau vers la piscine.

Avant de leur en donner l’autorisation, la Chinoise s’est levée et elle a attaché les cheveux de sa fille en queue-de-cheval avec une barrette.

« Mais défense de retourner à l’eau avant d’avoir digéré, et cette fois-ci faites attention.

— D’accord.

— On dit merci au gentil monsieur qui nous a aidées ?

— Merci, ont répété sagement les deux petites en chœur.

— De rien », j’ai répondu, mais elles étaient déjà parties.

Nous sommes restés plantés là tous deux un petit moment, la Chinoise et moi, dans un silence perplexe, ne sachant que dire ni l’un ni l’autre.

« Au moins, j’ai fini par bredouiller, je suis content de m’être trouvé là, enfin, bien sûr, vous vous en seriez parfaitement sorties toutes seules, mais… »

Elle m’a regardé en fronçant les sourcils avant de dire : « Je ne suis pas très forte pour reconnaître les accents, mais… vous ne seriez pas anglais ?

— Si, en effet.

— Alors vous êtes seulement de passage ? Vous êtes à Sydney depuis longtemps ?

— Une semaine seulement. J’étais venu voir mon père, des affaires de famille à régler. Mais c’est fait, et à présent je rentre à Londres. Ce soir même, à vrai dire. »

En entendant ces mots, elle m’a tendu la main avec une raideur cérémonieuse. « Eh bien, merci beaucoup de votre aide, Mr… ?

— Sim, lui ai-je dit en lui serrant la main. Maxwell Sim.

— Merci, Mr Sim. Avant que vous partiez, j’aurais aimé vous poser une question, si vous me le permettez.

— Je vous en prie.

— Enfin… c’est de la curiosité de ma part. J’aurais seulement aimé savoir si c’est par pure coïncidence que nous avons dîné au même restaurant hier soir ?

— Ah », j’ai dit. Apparemment, elle voyait clair dans mon jeu.

« Et aussi il y a deux mois, si je ne me trompe.

— Deux mois, oui, c’est exact.

— Est-ce que vous me suivez, Mr Sim ? Est-ce que je devrais appeler la police ? »

Je ne savais que dire. Ses yeux étincelaient, mais j’y lisais plus de défi que d’affolement.

« Je suis effectivement venu ici, ai-je dit en choisissant mes mots, parce que je savais vous y trouver. Et je voulais vous retrouver parce que j’avais une question à vous poser. J’ai besoin de savoir une chose que vous êtes la seule à pouvoir me dire. Voilà tout.

— Voilà tout ? Eh bien, écoutons cette question, alors.

— Très bien. La question. » Bah, puisque j’en étais là, autant avouer tout à trac. « Vous êtes mariée ? Vous avez un ami ? Votre fille a un père ? »

La Chinoise a eu un mince sourire, elle a détourné les yeux. « Je vois, a-t-elle dit. Oui, Mr Sim, je suis mariée, et heureuse en ménage, selon la formule consacrée, a-t-elle ajouté en me regardant de nouveau.

— Ah. Bien. » Aussitôt, j’ai eu l’impression qu’un immense gouffre de déception s’ouvrait devant moi, et je n’ai plus eu qu’une envie, m’y jeter. « Dans ce cas, j’ai dit, il vaut mieux que je m’en aille. Excusez-moi si je vous ai… importunée. J’ai trouvé extrêmement…

— Je vous en prie, m’a-t-elle interrompu. Ne partez pas. Vous ne m’avez nullement importunée. Vous m’avez même été d’un grand secours. Et ce que vous avez fait est, disons, assez romantique, d’un certain point de vue. Si vous êtes venu jusqu’à cette plage pour me voir, la moindre des choses, c’est que je vous offre… une tasse de thé, peut-être ?

— C’est très aimable à vous, mais…

— Je vous en prie, Maxwell, asseyez-vous. Vous permettez que je vous appelle Maxwell ?

— Naturellement. »

Elle s’est assise sur le tapis et m’a fait signe de me mettre à côté d’elle, ce que j’ai fait, non sans embarras.

« Je m’appelle Lian, ma fille Yanmei, et le nom de sa camarade d’école, vous le connaissez déjà. Vous voulez du citron, dans votre thé ? J’ai bien peur de ne pas avoir de lait.

— Je vais le prendre… nature, en fait. Au plus simple. »

Lian a versé du thé noir dans deux gobelets en plastique, et elle m’en a tendu un. Je l’ai remerciée, nous avons bu en silence un instant, puis j’ai dit : « Si je peux vous donner un semblant d’explication…

— Je vous en prie, allez-y.

— La vérité, c’est que, quand je vous ai vues dîner ensemble au restaurant, vous et Yanmei, il y a deux mois, vous m’avez fait une forte impression.

— Vraiment ? Et en quoi ?

— Je n’avais jamais observé une pareille intimité entre deux personnes. À l’observer, j’ai réalisé à quel point cette intimité manquait dans ma propre vie, et je me suis mis à espérer, à fantasmer, en fait, que je pourrais la partager. »

Lian a eu un de ses sourires minces et pourtant séduisants. Les yeux fixés sur le fond de sa tasse, elle a expliqué : « Ces dîners sont des moments privilégiés pour nous. Nous allons à ce restaurant chaque deuxième samedi du mois. Parce que, une fois par mois, Peter, mon mari, doit se rendre à Dubaï. La semaine ouvrable y débute le dimanche matin, vous comprenez, alors il prend son avion la veille au soir, à neuf heures dix. Yanmei et moi, nous l’accompagnons à l’aéroport, et ensuite elle est toujours un peu abattue, elle aime tant son père, il lui manque tellement, quand il n’est pas là… Alors je lui fais ce plaisir de l’emmener au restaurant. Douze fois par an, sans faute, été comme hiver. Les enfants ont besoin de choses qui se répètent, de rituels. Les adultes aussi, d’ailleurs. Aller à ce restaurant est une des constantes de notre vie.

J’adore la façon dont vous jouez aux cartes, toutes les deux », ai-je dit ; je n’avais plus rien à perdre en parlant aussi clair que possible. « On dirait que le monde n’existe plus pour vous. En plus, Yanmei est tout votre portrait en réduction. » J’ai jeté un coup d’œil du côté de la piscine ; l’enfant était en équilibre sur le bord, et rassemblait son courage pour plonger. « Elle parle comme vous, elle fait les mêmes gestes, vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau…

— Ah oui ? Vous voyez une ressemblance physique entre nous ?

— Et comment !

— Sauf que Yanmei n’est pas ma fille biologique, vous savez.

— Non ?

— Non, Peter et moi l’avons adoptée il y a trois ans. Nous ne sommes même pas de même nationalité. Moi, je suis de Hong Kong, à l’origine, et elle vient de Chine populaire. D’une ville qui s’appelle Shenyang, dans la province du Liaoning. Alors cette ressemblance n’existe peut-être que dans votre imagination. Peut-être était-ce quelque chose que vous aviez envie de voir.

— Peut-être », ai-je dit en buvant mon thé, le regard sur l’autre rive de la baie. Cette nouvelle me dérangeait, sans que j’en comprenne la raison. Savoir qu’il n’existait aucun lien de parenté entre Lian et Yanmei changeait plus ou moins mon fantasme à leur sujet « Vous n’avez pas d’enfants à vous, alors ?

— Non, ça a été un grand chagrin de notre vie, pendant un temps. Mais aujourd’hui nous avons Yanmei, alors…

— Elle était orpheline ?

— Oui, sa mère est morte il y a quelques années, elle n’avait que trois ans. Une mort affreuse, hélas. Vous savez, les conditions de travail dans certaines de ces usines dépassent l’imagination. Tout ce que les ouvriers doivent endurer pour que nous, les Occidentaux, puissions acheter des articles à bon marché. La mère de Yanmei travaillait à l’atelier de peinture d’une usine, des quinze, seize heures par jour, à peindre au pistolet, avec des peintures chimiques, bourrées de solvants toxiques. Sans précautions adéquates, sans masque, rien. Elle est morte d’un cancer. Une tumeur au cerveau.

— Quelle horreur ! ai-je dit, formule assez plate, mais je ne trouvais pas mieux. Et qu’est-ce qu’elle fabriquait, cette usine ?

— Des brosses à dents, je crois. »

J’ai lancé un coup d’œil aigu à Lian. Avais-je bien entendu ?

« Des brosses à dents ?

— Oui, des brosses à dents en plastique, à bon marché. Vous avez l’air surpris. C’est si étonnant ? »

À vrai dire, j’étais sans voix.

« Les brosses à dents ont une importance particulière pour vous ? »

Peu à peu, j’ai retrouvé ma voix. « Oui, en effet. Une très grande importance. Et surtout, ce que vous venez de me raconter, l’histoire de la mère de Yanmei… Je la trouve stupéfiante, incroyable.

— Elle n’a rien d’incroyable. Ce sont des choses qui arrivent tout le temps dans les pays en voie de développement et ailleurs. Malheureusement, nous avons tendance à refuser de les voir.

— Non, ce que je trouve incroyable, c’est l’incidence personnelle, l’incidence sur ma vie.

— Ah, je vois. Mais vous pourriez peut-être m’expliquer en quoi… »

J’ai inspiré profondément, avec un geste de dénégation. « Ça prendrait trop… je crains que ça ne prenne trop longtemps. Vous voyez, bizarrement, tout ce qui m’est arrivé ces dernières semaines est lié à Yanmei et à sa mère. Mais il faudrait que je vous raconte toute l’histoire pour vous le faire comprendre, et je suis sûr que ça vous ennuierait à périr.

— Mais maintenant, il faut que vous me racontiez. Regardez, a-t-elle dit en désignant Yanmei et Jennifer, qui s’éclaboussaient allègrement d’un bout à l’autre de la piscine. Les petites s’amusent bien. Elles ne voudront pas rentrer avant au moins une heure. Je n’ai rien apporté à lire, alors, racontez-moi votre histoire. Je veux l’entendre, même si elle est longue et ennuyeuse. Qu’ai-je d’autre à faire ? »

C’est ainsi que je me suis mis à lui raconter tout ce qui m’était arrivé depuis la première fois que je les avais vues, elle et Yanmei, au restaurant dominant le port de Sydney, le soir de la Saint-Valentin. Je ne savais pas trop par où commencer, et au début j’ai dû être très confus. J’ai commencé par parler d’Alan Guest et de tous les idéaux et ambitions qu’il avait essayé de réaliser avec sa petite entreprise de brosses à dents ; je me disais que si ces expériences récentes m’avaient appris quelque chose, c’était bien la cruauté du monde ; elles m’avaient montré que nous vivons encore dans une ère où l’organisation la mieux intentionnée, la plus innovante, peut être mise à genoux par des forces supérieures. Et puis je me suis dit que ce n’était peut-être pas du tout le sens de mon histoire ; que peut-être ce que j’avais appris, ou du moins commencé d’apprendre, portait sur moi, sur ma nature, mes problèmes personnels. J’essayais donc de rebondir d’une idée à l’autre, et Lian avait l’air de plus en plus ahuri. C’est alors qu’elle m’a dit de tout reprendre depuis le début, dans l’ordre exact où les choses s’étaient passées. Et quand je me suis mis en devoir de le faire, ce que je lui ai raconté m’a davantage fait l’effet d’épisodes aléatoires et décousus que d’un récit cohérent ; des rencontres, surtout, des rencontres avec des gens étranges, inattendus qui avaient tous fait quelque chose, à leur modeste échelle, qui avait changé le cours de ma vie ces dernières semaines. Tout avait commencé avec Lian elle-même, bien sûr, et Yanmei, mais ensuite, il y avait eu… Eh bien, il y avait eu d’abord l’employé de la compagnie aérienne au check-in, qui m’avait surclassé en Premium sans raison apparente. Ensuite, il y avait eu Charlie Hayward, pauvre diable, victime d’une crise cardiaque à côté de moi dans le vol Sydney-Singapour. Ensuite Poppy, avec son enregistreur clandestin, et son histoire sur Donald Crowhurst. Et puis l’homme du parc, à Watford, qui m’avait volé mon téléphone mobile et qui était revenu me demander son chemin. Puis Trevor Paige et Lindsay Ashworth, qui m’avaient emmené boire un verre au Park Inn, pour me proposer d’intégrer leur équipe. Puis le dîner chez la mère de Poppy, que j’avais rencontrée pour la circonstance, avec son détestable ami Richard, la seule personne m’ayant témoigné un peu de gentillesse étant son oncle Clive. Puis la réunion avec Alan Guest lui-même, le jour où j’avais quitté ses bureaux pour me mettre en route vers les Shetlands. Et puis Mr et Mrs Byrne, les parents de Chris, et Miss Erith et le Dr Hameed, là-haut dans leur immeuble, aux marches de Lichfîeld ; et puis Caroline et Lucy, et notre dîner raté à Kendal ; et Alison Byrne, qui m’avait invité à coucher avec elle, à Édimbourg, et moi qui m’étais enfui, enfui avec ses bouteilles de whisky, pour retrouver ma voiture aux aurores et foncer en solo vers les monts d’Écosse. En fait, la seule personne dont je n’aie rien dit, c’était Emma. Ça me gênait d’avouer que je parlais à mon GPS, et j’avais peur de baisser dans l’estime de Lian si elle l’apprenait.

Pendant que je lui racontais toutes ces rencontres, elle s’était allongée sur le tapis de plage, mains croisées derrière la tête, les yeux fermés. Elle ne disait rien, elle ne me posait pas de questions, et elle ne m’a pas interrompu une seule fois, bien que j’aie parlé très longuement, et, quand j’ai eu fini, elle n’a pas fait le moindre commentaire, au début, si bien que son silence m’a donné à penser qu’elle s’était peut-être endormie. Mais non, elle ne dormait pas ; elle réfléchissait intensément à tout ce que je lui avais dit et, à la fin, elle s’est redressée sur les coudes et m’a regardé pour conclure :

« Eh bien, Max, les choses sont un peu plus claires, à présent.

— Qu’est-ce qui est un peu plus clair ?

— À présent, je comprends pourquoi vous aviez l’air si différent, hier soir, si différent de l’homme qui était venu dîner dans ce même restaurant il y a deux mois.

— Ah oui ? Vous avez vu un changement en moi ?

— Bien sûr. La première fois, vous m’avez fait un peu peur. Il me semblait que je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi seul, d’aussi déprimé. Mais hier soir, et aujourd’hui d’ailleurs, vous avez l’air… disons, plus calme. Vous avez l’air d’un homme presque en paix avec lui-même.

— Presque, j’ai répété.

— Presque.

— Maman ! » Yanmei accourait avec Jennifer sur ses talons. « Quelle heure il est ? On rentre pas tout de suite, hein ?

— Si, malheureusement. La maman de Jennifer doit commencer à nous attendre. Et ne faites pas cette tête, si j’ai bien compris, elle a parlé d’une chasse aux œufs de Pâques. »

Aussitôt les visages des deux petites se sont illuminés.

« D’acc, a dit Jennifer. Mais on va se baigner une dernière fois ! »

Elles se sont ruées vers la piscine en riant.

« Cinq minutes ! » leur a crié Lian.

Elle s’est tournée vers moi, et m’a vu de nouveau perdu dans mes pensées.

« Pardon, j’ai dit dans un sursaut. Je n’avais même pas réalisé que c’est Pâques, aujourd’hui. La fête du Soleil Levant.

— Du Soleil Levant ? a repris Lian, perplexe.

— Ça n’est pas le premier sens de Pâques ? C’est bien la saison des aubes nouvelles, des recommencements ? »

À présent, elle me souriait. Et elle m’a dit gentiment, comme pour s’excuser : « Et vous pensiez que je serais votre recommencement, Max. Avec Yanmei. Je suis désolée, mais… il va falloir chercher ailleurs.

— Je sais.

— Quoi qu’il en soit…

— Oui ? » On aurait dit qu’elle prenait un malin plaisir à laisser sa phrase en suspens, quitte à me déstabiliser, comme si elle n’osait pas vraiment aller jusqu’au bout de sa pensée.

« Quoi qu’il en soit, a-t-elle poursuivi peu après, ce que vous recherchez, cette intimité, vous ne l’auriez pas trouvée auprès de nous.

— C’est ce que vous pensez ? Qu’est-ce qui vous permet d’être aussi catégorique ? »

Lian a récupéré mon gobelet en plastique sur le sable et l’a renversé pour en faire tomber les dernières gouttes de thé. Puis elle a rebouché la thermos avec soin. Ses gestes lents et machinaux donnaient à penser qu’elle avait la tête ailleurs.

« Cette fille, Poppy, a-t-elle fini par dire, elle m’intéresse. Elle se distingue de tous les gens que vous avez rencontrés en route. C’est celle qui vous a le mieux compris, selon moi.

— Oui, mais elle m’a clairement dit qu’elle voyait en moi un ami, et rien d’autre.

— Bien sûr. Et cependant… Quand elle vous a invité chez sa mère… vous n’avez pas trouvé ce geste extraordinaire, de sa part ?

— Extraordinaire ? Comment ça ?

— C’était généreux de sa part. Et puis optimiste, et même… assez perspicace.

— Oui, j’ai dit avec une pointe d’impatience, mais comme je vous l’ai expliqué, je n’ai pas accroché avec sa mère, si c’était l’idée. Je ne l’ai pas trouvée à mon goût.

— Vous croyez que Poppy s’entremettait pour sa mère ?

— Bien sûr, de son propre aveu.

Mais il y avait quelqu’un d’autre, au dîner, ce soir-là.

— Quelqu’un d’autre ?

— Quelqu’un d’autre. »

De qui parlait-elle ? « Non, j’ai dit. Il y avait un jeune couple, qui pouvait avoir vingt ans de moins que moi, et puis son oncle Clive. C’est tout. »

Lian m’a regardé longuement. Un sourire s’est esquissé sur son visage, mais elle a réussi à le réprimer quand elle a vu mon air d’indignation croissante.

« Excusez-moi, a-t-elle dit. J’ai parlé de façon intempestive. »

Elle a fourré les assiettes et les reliefs du pique-nique en toute hâte dans son panier, et elle s’est levée.

« Il est temps que j’aille chercher mes petites. »

Toujours muet de stupeur, je me suis levé à mon tour. Elle me tendait la main, je l’ai prise sans réfléchir.

« Au revoir, Maxwell Sim, a-t-elle dit. Tâchez de ne pas en vouloir à ceux qui croient vous connaître mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Ils ne vous veulent que du bien. »

Elle a tourné les talons et elle s’est éloignée.

J’ai hésité quelques secondes, et puis j’ai couru après elle en criant : « Lian ! »

Elle s’est retournée vivement : « Oui ? »

Sans plus me contrôler à présent, sans réfléchir à ce que je faisais, je l’ai attrapée, prise dans mes bras, et serrée fort. Je l’emprisonnais si étroitement qu’elle ne pouvait plus bouger, même plus respirer, sans doute. Je l’ai serrée comme ça… je ne sais combien de temps. Jusqu’à ce que mon corps soit secoué d’un sanglot géant convulsif ; alors j’ai posé ma bouche sur ses cheveux, et j’ai pleuré en chuchotant : « C’est dur, c’est si dur. Je sais bien qu’il faut que je voie les choses en face, mais c’est la chose la plus dure que j’aie jamais… »

J’ai senti la paume de sa main contre ma poitrine, elle me repoussait ; avec douceur d’abord, puis avec plus de force. Je me suis dégagé, j’ai reculé d’un pas, je me suis essuyé les yeux, et j’ai détourné le regard : honteux, naufragé, endeuillé.

« Je crois que vous y êtes presque, Max. Vous y êtes presque. »

Elle m’a touché le bras, et puis elle est repartie en direction de la piscine, en appelant sa fille.

Je suis resté sur la plage jusqu’au coucher du soleil.

C’était intéressant de regarder le ciel changer de couleur. Je ne l’avais jamais fait. Lentement, les nuages se fissuraient pour laisser entrevoir le soleil mourant, leur gris s’argentait. Bientôt, ils ont pris une teinte dorée, et puis ils se sont disloqués et se sont éloignés les uns des autres, tandis que la lumière s’adoucissait et que le ciel se striait de rouges et de bleus les plus pâles. Il y avait encore des allées et venues sur la plage, mais plus personne dans la piscine. Cette longue journée touchait enfin à son terme.

Déjà, Lian me manquait. Je détestais l’idée que je ne la reverrais plus jamais. Mon père aussi me manquait.

J’aurais vraiment dû retourner le voir, il ne me restait que quelques heures à passer en Australie, après tout, mais quelque chose m’en empêchait. Quelque chose me paralysait. Il n’y avait aucune urgence à lui parler, de toute façon, puisque je savais qu’il allait revenir s’installer en Angleterre. Nous allions avoir des tas de moments à passer ensemble, des tas de bons moments.

Je ne pouvais pas rester assis là indéfiniment. J’allais rater mon avion si je tardais à partir. Mais je savais que j’avais quelque chose à faire avant.

Il fallait que je parle à quelqu’un. Il fallait que je parle à quelqu’un de toute urgence, une urgence plus cruciale encore que quand je roulais ivre dans la furieuse tempête de neige des Cairngorms, la batterie de mon portable à plat.

Aujourd’hui, bien sûr, mon portable était chargé à bloc.

Alors, qu’est-ce qui m’arrêtait ?

J’étais comme la petite Yanmei, en équilibre sur le bord de la piscine, en train de rassembler le courage de plonger, certain qu’une fois que je l’aurais trouvé, ce courage, je pourrais jouir de la fraîcheur de l’eau, de cette sensation de libération, de liberté, qui s’était tant fait attendre…

Vous y êtes presque, Max. Presque.

Quelle heure était-il, à Londres ? Le décalage horaire était devenu un casse-tête, ces deux dernières semaines. L’Angleterre avait avancé ses pendules d’une heure pour l’été ; l’Australie avait retardé les siennes d’autant pour l’hiver – ou l’inverse ? Quelque chose comme ça, en tout cas. Donc, s’il était dix-sept heures à Sydney, il était… très tôt, à Londres. Trop tôt pour appeler quelqu’un ? Difficile à dire. La question n’était nullement là, de toute façon. Soit cet appel serait le bienvenu, soit il ne le serait pas.

J’ai sorti mon téléphone, j’en ai déroulé la mémoire jusqu’à trouver le nom de Clive, et puis j’ai inspiré un bon coup, et j’ai appuyé sur « appeler ».

La sonnerie a retenti pendant une éternité. Il n’allait jamais décrocher. Il a pourtant fini par le faire.

« Allô ? Allô, Clive ?

— Oui, c’est Clive. Bon sang, c’est vous, Max, par hasard ?

— Oui, c’est moi. Je vous réveille ?

— Oui, à vrai dire. Mais aucune importance. Ça fait tellement plaisir d’avoir de vos nouvelles. »

Bon – dites-moi si je me répète –, est-ce que je vous ai déjà confié que la première chose qui me séduise chez… quelqu’un, c’est sa voix ?

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