La vie très privée de Mr Sim
Chapitre XI
Le lundi 2 mars 2009, à 11 h 30 du matin, je me trouvais dans le bureau d’Alan Guest à Reading. Les dix membres à temps complet des Brosses à Dents Guest étaient là, y compris Trevor, Lindsay, David Webster et le chef comptable Tony Harris-Jones. Il faisait un temps gris mais la pluie ne menaçait pas dans l’immédiat. Sous nos fenêtres, dans la cour d’entrée, quatre Toyota Prius noires s’alignaient sagement et, assis sur un plot, un photographe de presse maussade bavardait avec son confrère, journaliste local, lequel fumait une cigarette adossé à l’une des voitures. Les bureaux des Brosses à Dents Guest étaient situés dans une zone industrielle de la banlieue sud-ouest. De l’autre côté de la cour, j’apercevais des rangées d’entrepôts et des immeubles de bureaux de plain-pied, province de sociétés spécialisées dans l’accessoire de salle de bains, les pièces d’ordinateur et le vêtement sport et loisirs. La zone était quadrillée par un réseau de voies et de mini-ronds-points, mais il n’y circulait pas une voiture : tout semblait d’un calme presque surnaturel.
Quant au climat qui régnait dans le bureau d’Alan Guest, il était tendu, je ne peux pas mieux dire. C’était un jour historique pour l’entreprise, et on avait disposé trois bouteilles de champagne sans alcool sur la table, avec onze verres, mais, pour une raison ou pour une autre, personne ne semblait d’humeur particulièrement festive. Alan, quinquagénaire maigre et ascétique à la chevelure argentée, avait l’air absent. La présentation revenait donc presque exclusivement à Trevor.
« Alors, messieurs, nous avons consulté les prévisions météo sur le site de la BBC, et je vous annonce que les nouvelles ne sont pas trop mauvaises pour la plupart d’entre vous… »
J’aurais vraiment dû prêter l’oreille, mais j’étais incapable de me concentrer. Je repensais à la nouvelle écrite par Caroline. Après l’avoir lue, les premiers jours, il m’avait été impossible de penser à autre chose. J’étais tellement indigné, tellement furieux contre elle, que chaque centimètre de mon espace mental (ça se mesure en centimètres, l’espace mental ? aucune idée…) était colonisé par des projets de réponse. J’avais rédigé des douzaines de brouillons de mails dans ma tête, certains en mon nom, d’autres en celui de Liz Hammond. Cent fois j’avais pris le téléphone, pour le reposer sans avoir rien dit. En définitive, vous vous en doutez, j’avais été incapable d’une quelconque riposte. Mais comment faire ? Que dire ? Je me sentais trahi au-delà de toute expression. Et si j’avais réussi à me calmer depuis, du moins dans une certaine mesure, il y avait encore des moments où mon sentiment d’injustice resurgissait malgré moi – et c’était précisément le cas en cet instant.
« Nous ne redoutons donc pas de perturbation majeure, poursuivait Trevor, en tout cas pas pour le début de semaine. Tu risquerais d’avoir une traversée un peu agitée si tu attendais mercredi ou jeudi pour prendre le ferry d’Aberdeen, Max, mais je ne vois pas pourquoi tu tarderais jusque-là… »
En même temps, je dois reconnaître que j’étais admiratif, à mon corps défendant. Je ne suis pas critique littéraire, à Dieu ne plaise ! mais sur le plan de l’écriture cette nouvelle me paraissait… dénoter une certaine compétence, pour le moins. Elle n’était sûrement pas pire que ces tombe-des-mains prétentieux, ces « romans sérieux » qu’elle voulait me faire lire du temps de notre mariage.
« Alors, comme vous le savez, nous avons droit à cinq nuits d’hébergement, mais il est clair que nous n’allons pas tous en avoir besoin. Après tout, un prix récompense le premier rentré, mais enfin, ce prix-là, je crois qu’on sait tous qui va le remporter. » Rires, coups d’œil vers Tony Harris-Jones, que son voyage n’entraînerait pas plus loin que Lowestoft. « Mais si les autres font l’aller-retour en quatre jours, voire trois, notre Chef Suprême appréciera l’économie ainsi réalisée, j’en suis sûr. Nous nous débattons dans une sale récession, et les temps sont durs, nous ne le savons tous que trop. » Là, les regards se sont dirigés vers Alan Guest, sans le moindre rire, cette fois. Il regardait droit devant lui, l’œil atone. « Donc, si je peux me permettre, soyez raisonnables dans vos choix d’hébergement. On oublie les cinq étoiles, s’il vous plaît, les châteaux en Écosse et les hostelleries. On pense Travelodge, ou Best Western, si on veut pousser le bouchon jusque-là. On essaie de ne pas dépasser cinquante livres la nuit, dans la mesure du possible. »
Et puis autre chose, et ça, je me demandais bien comment elle avait fait, si elle lisait dans les pensées, ou quoi. Les dernières années de notre mariage, Caroline et moi, on ne se parlait pratiquement plus ; les trois quarts du temps, j’étais auprès d’elle sans rien dire, devant la télé, au volant, en face d’elle au petit déjeuner, au dîner, sans souffler mot ni l’un ni l’autre, et j’avoue honnêtement que je n’avais pas la moindre idée de ce qui se passait dans sa tête. Et pourtant, dans cette nouvelle, elle avait plus ou moins transcrit mes pensées, et les avait transcrites, je dirais, avec quatre-vingt-cinq pour cent d’exactitude. C’en était effrayant. Étais-je à ce point transparent ? Ou bien avait-elle reçu en partage de stupéfiants pouvoirs de perception que je n’avais jamais détectés ni même soupçonnés ?
« Pour corser l’aspect compétitif de ce voyage, Lindsay a continué son remue-méninges ce week-end – elle ne s’arrête jamais, cette femme, ja-mais – et elle nous a trouvé une autre idée, un vrai bijou. Lindsay, à toi la tribune, je t’en prie… »
N’empêche que l’affaire ne manquait pas de sel. Caroline ne le comprendrait jamais, mais elle avait chuté sur le dernier obstacle. Ses fameux pouvoirs l’avaient abandonnée au moment crucial. Parce qu’elle se trompait – erreur totale, erreur fatale – sur ce que je pensais ce jour-là, une fois qu’on avait sorti Joe de la fosse aux orties, et qu’elle m’avait vu à genoux dans l’herbe, penché sur lui. « Pleurant la mort du fils qu’il n’avait jamais eu. » Alors, c’est ce que tu as cru, Caroline ? C’est le tour que tu as choisi de donner à ton histoire ? Eh bien, écoute voir, tu es complètement à côté de la plaque ; loin du compte. Et la vérité, vous n’êtes pas près de la découvrir, ni toi ni personne, si ça ne tient qu’à moi.
Pendant ce temps, Lindsay s’était mise à nous expliquer quelque chose qui concernait l’ordinateur de bord de nos Prius. Il fallait vraiment que j’écoute.
« Donc ce qui se passe quand vous appuyez sur le bouton “Info”, c’est que vous avez le choix entre deux écrans ; l’un des deux est le moniteur d’énergie, qui vous dit quelle énergie fonctionne à un moment donné, et l’autre vous donne des informations détaillées sur l’essence consommée depuis qu’on a mis le compteur à zéro. Ils sont tous sur zéro, au fait, donc, s’il vous plaît, n’y touchez pas avant d’être rentrés. »
Et puis, il m’est venu une autre idée désagréable. Ces informations autour desquelles la nouvelle était construite, Caroline ne pouvait les tenir que de Lucy. En particulier le passage montrant que je ne savais pas pourquoi l’herbe était verte (c’était d’ailleurs parfaitement exact, et le demeurait à ce jour). Donc oui, il fallait bien que Caroline et sa fille se soient retrouvées tôt ou tard à rire un bon coup aux dépens de ce pauvre vieux papa, qui savait que dalle des choses importantes de la vie et essayait de se sortir des questions difficiles et des situations embarrassantes en racontant des conneries. Il devenait flagrant que mon ignorance comique des choses connues de tous formait la trame de conversations feutrées entre mère et fille, ces temps-ci. Eh bien, sans doute devais-je me réjouir de leur avoir ainsi fourni un sujet de complicité…
« Donc ce que nous vous offrons, messieurs, c’est une chance de remporter non pas un mais deux prix hautement désirables. Le premier revenu de sa mission recevra l’un de ces deux beaux certificats signés – qui feront très bien au mur de n’importe quel bureau, vous en conviendrez – mais il y aura aussi un prix en espèces, de cinq cents livres… » Ovation, cris de joie, hoquets de surprise dans l’assistance, sauf de la part d’Alan Guest, dont le visage demeurait impénétrable. « … pour le conducteur qui aura au mieux démontré les atouts verts des Brosses à Dents Guest en rentrant avec la consommation d’essence la plus basse sur son écran. Autrement dit, les gars, conduite prudente, conduite économique ! »
Lindsay s’est rassise sous des applaudissements nourris, on a ouvert les bouteilles et la réunion a pris un tour plus informel. J’ai entendu Alan glisser à Trevor en aparté : « Il faut pas que ça traîne en longueur, n’oublie pas que le type du journal nous attend en bas. » C’est ainsi que quelques minutes après avoir vidé nos verres nous sommes descendus en chœur par l’escalier de béton où nos pas résonnaient – Trevor, David, Tony et moi, munis de nos sacs de voyage.
Sans l’avoir fait exprès, je me suis retrouvé à fermer la marche avec Lindsay Ashworth. Il arrive que les choses se passent de cette façon, je l’ai remarqué, quand une alchimie muette est à l’œuvre entre deux personnes. C’est comme une chorégraphie invisible. On n’a pas prémédité d’être en phase avec l’autre mais, Dieu sait comment, tout le monde s’écarte, et on se retrouve tous deux sans l’avoir cherché. Tel avait été le cas avec Caroline, la première fois qu’on s’était parlé à la table en formica de notre sinistre cantine, tant d’années plus tôt ; tel était le cas ce matin-là, entre Lindsay et moi. Quand elle m’a vu à sa hauteur, elle s’est tournée vers moi en m’adressant un sourire chaleureux et engageant, mais qui masquait à peine quelque chose de plus troublant, une certaine nervosité, peut-être.
« Alors, vous voilà prêt ?
— Prêt à quoi ?
— Prêt à faire voir du pays à cette IP 009. »
J’ai acquiescé : « Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous faire faux bond.
— Tant mieux. »
Quelque chose, dans le ton de sa voix, m’a poussé à demander :
« Il y avait une drôle d’atmosphère, ce matin. Ils avaient l’air un peu sur les nerfs, tous.
— Ah, vous avez remarqué ?
— Tout va bien ? »
Nous parlions déjà à mi-voix et elle s’est rapprochée pour me souffler :
« Vous gardez ça pour vous, mais Alan avait une réunion avec la banque, aujourd’hui, et ça s’est mal passé. » Elle s’est immobilisée pour laisser les autres prendre du champ (nous nous trouvions dans l’escalier, entre le premier et le deuxième étage) et elle a ajouté : « Les types lui refusent une rallonge de crédit, et il est furieux, parce qu’il vient juste de transférer son compte chez eux, il y a quelques semaines.
— Quels types ? » j’ai demandé, et lorsque Lindsay m’a dit le nom de la banque, je l’ai reconnue tout de suite. C’était celle où avait bossé Richard, l’antipathique ami de Poppy. « Mais l’entreprise va bien, hein ? Elle a les reins solides ?
— Je ne crois pas qu’il y ait de problèmes sur le long terme, a dit Lindsay, c’est plutôt une question de trésorerie, et c’est pour ça qu’Alan est furieux contre moi, aussi.
— Contre vous ? Mais pourquoi ?
— C’est moi qui ai lancé cette idée de récompenser les économies d’essence, ce matin, il dit qu’on ne peut pas se le permettre.
— Ça n’est jamais que cinq cents livres, quand même.
— Je sais ! C’est ce que je me suis dit. Mais il faut croire qu’on ne peut même pas se permettre ça en ce moment, du coup c’est lui qui va allonger la somme, et il en fait toute une histoire.
— C’est lui qui va payer de sa poche ?
— Eh oui ! »
Nous nous sommes remis en marche.
« Ça doit vous mettre la pression, tout ça.
— Vous pouvez le dire ! Il commence sans doute à penser que toute cette aventure est une idée saugrenue. Alors si ça ne se passe pas bien…
— C’est à vous qu’on le reprochera ? »
Elle a acquiescé, et j’ai dit : « Ne vous en faites pas, tout se passera bien. C’est une brillante idée, de toute façon. »
Elle m’a adressé un bref sourire de gratitude. Nous étions au rez-de-chaussée, dans les courants d’air de l’escalier, et elle m’a tenu la lourde porte pour sortir dans un soleil pâlot et gris. Tous les autres étaient déjà au milieu du parking et se dirigeaient vers la rangée de Toyota Prius qui nous attendaient. Lindsay s’est arrêtée pour allumer une cigarette.
« Vous savez, ce mois-ci, c’est la première fois que nous n’arrivons pas à rembourser les traites de la maison, Martin et moi. Il n’a pas encore travaillé de l’année. »
Trevor m’avait dit que son mari bossait dans le bâtiment, c’était tout ce que je savais, et je n’ai pas posé de questions.
« Les temps sont durs, Max, elle a dit, ça barde. Quelqu’un a dû faire une bourde monumentale, hein ? Quelqu’un de très haut placé. Seulement ça, personne ne va le reconnaître. » Elle a jeté un coup d’œil au petit groupe qui s’était massé autour des quatre voitures noires. « Allez, venez. Les paparazzi vous attendent, c’est votre quart d’heure de gloire, un rendez-vous qui ne se manque pas ! »
Un quart d’heure, et encore ! Le photographe nous a cadrés tous quatre devant l’une des voitures, et le journaliste nous a posé quelques vagues questions sur les brosses à dents particulièrement adaptées aux gens qui vivaient aux quatre coins du pays : il n’avait pas l’air d’avoir bien compris le propos de l’exercice. En deux minutes l’affaire était bouclée mais, au lieu de s’en aller, ils se sont attardés pour nous voir partir, le tout avec un air goguenard que nous trouvions déplaisant, pour ne pas dire plus.
C’était la pagaille la plus totale. Alan Guest nous a remis les caméras vidéo avec lesquelles nous devions enregistrer notre journal. (Lindsay avait la sienne, et elle allait d’une voiture à l’autre, tournant déjà au petit bonheur.) Nous trouverions un guide de l’utilisateur dans la boîte à gants, nous a-t-il dit, de même qu’un manuel du conducteur, soit cinq cents pages en deux volumes : inutile de nous affoler, nous n’aurions pas besoin de les consulter tout de suite car nous allions trouver les Toyota très faciles à conduire. Je n’en étais pas tellement convaincu pour ma part, parce que non seulement je n’arrivais pas à démarrer, mais je ne voyais même pas où insérer l’espèce de petit cube en plastique qu’on m’avait remis, et qui remplaçait cet objet d’un autre âge, la clef de contact. Pour finir, Trevor est venu m’expliquer qu’il fallait appuyer sur un certain bouton, tout en maintenant la pédale de frein enfoncée. C’était bien compliqué, et j’ai eu beau suivre ses consignes, le moteur n’a pas répondu plein pot. Mais enfin, quand j’ai mis la voiture en mode conduite, il est vrai qu’elle a démarré – tellement inopinément, d’ailleurs, qu’elle a fait deux mètres et qu’elle est allée heurter un des plots du bout du parking. Elle a seulement buté, sans abîmer le pare-chocs ni rien, mais bon, rétrospectivement, ce n’était pas de très bon augure. Alan Guest n’avait pas l’air ravi.
Enfin, sur le coup de midi, nous sommes tous partis en cortège, flotte des quatre vendeurs intrépides en tête, suivie par Lindsay et Alan dans la BMW de ce dernier, Lindsay caméra en marche. Au mini-rond-point principal, en limite de zone commerciale, nous nous sommes arrêtés : c’était le départ officiel de la course. Le rond-point comportait quatre sorties, et nous devions en prendre une différente chacun à notre tour. Lindsay et Alan sont sortis de leur voiture pour se poster au centre du terre-plein. Il soufflait un vent aigre de mars, il s’était mis à bruiner. Alan, emmitouflé dans son manteau et son écharpe, a placé ses mains en porte-voix pour nous crier : « C’est parti, les amis ! Bonne chance ! » La caméra de Lindsay tournait.
Tony Harris-Jones est parti le premier, par l’est. Puis Trevor a effectué un tour complet, pour repartir vers le sud. David Webster a pris la sortie ouest. Et mon tour est arrivé. Moi, il me suffisait d’aller tout droit, par la deuxième sortie, en direction du nord. J’avais baissé ma glace pour dire au revoir à Alan et Lindsay en passant à leur hauteur. Alan m’a fait un signe cérémonieux, mais Lindsay, je l’ai remarqué, a levé les yeux de sa caméra (elle ne l’avait pas fait pour les autres) et, de la main gauche, elle m’a soufflé un baiser en douce.
À ce geste, mon cœur a bondi de joie, et j’ai connu une sensation inédite et singulière : un fourmillement tiède, qui m’a parcouru de la pointe des pieds à la racine des cheveux.
Et puis, dès qu’elle a disparu à ma vue, je me suis soudain senti terriblement seul.
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