La vie très privée de Mr Sim
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XII
Ce
message
s’affichait sur
mon écran
depuis un
quart d’heure.
Je me dirigeais
vers Londres
par la branche
est de la M4 et
me préparais à
prendre vers le
nord par la
A404 (M), en
direction de
Maidenhead.
La circulation était fluide. Et à un 110 de croisière, je restais sur la voie lente. Je commençais à m’habituer à la voiture, mais le nombre de boutons placés de part et d’autre de l’écran m’impressionnait. Il me faudrait m’arrêter quelque part pour les regarder de plus près. En attendant, il paraissait plus sûr d’appuyer sur l’icône « J’accepte ». Je n’allais quand même pas contempler cet écran tout le voyage. C’est comme ces cases qu’il faut cocher quand on fait un achat en ligne, pour accepter des termes et des conditions que personne ne prend la peine de lire. On n’a pas le choix, il faut bien accepter. On ne vous donne que l’illusion du choix, voilà tout. C’est peut-être comme ça dans la vie en général.
Quoi qu’il en soit, j’ai appuyé sur le bouton, et une carte est apparue. Elle représentait l’autoroute sur laquelle je roulais, et elle me représentait moi, ou du moins ma voiture, sous la forme d’une petite flèche rouge avançant résolument vers l’est. Combien de satellites étaient braqués sur moi en ce moment, me demandais-je, pour calculer cette position qui changeait sans cesse ? J’avais lu quelque part qu’il y en avait toujours à peu près cinq : cinq paires d’yeux me regardaient depuis leur observatoire, tout là-haut, dans le ciel. L’idée était-elle rassurante, ou inquiétante ? Comme d’habitude, avec les nouvelles réalités de la vie, j’hésitais. Une chose était sûre : tout était différent, très différent du temps de Donald Crowhurst, qui avait pu dériver des mois durant dans l’Atlantique, à l’abri des regards, et qui avait failli duper le monde entier en consignant des calculs bidons sur un carnet de bord, pour faire croire qu’il avait passé son temps aux prises avec les tempêtes dans les mers du Sud. Une telle imposture était devenue bien improbable.
Sur l’autoroute, la circulation se faisait plus dense, et c’est avec soulagement que j’ai vu la sortie pour l’échangeur 8/9 (Maidenhead et High Wycombe) signalée devant moi. En m’engageant sur la bretelle d’accès, je me suis bientôt aperçu que je freinais trop brusquement. Apparemment, j’avais des freins ultra-sensibles : il suffisait de les effleurer. Deux files étaient bloquées au rond-point, avec une dizaine de voitures. Je me suis mis au point mort et j’ai profité de cette immobilité temporaire pour actionner d’autres boutons qui bordaient l’écran.
Celui que j’avais choisi annonçait « INFO ». Trois colonnes vertes sont apparues sur l’écran. Il m’a fallu un petit moment pour en comprendre la signification. Chacune représentait cinq minutes de conduite, et vous informait de votre consommation d’essence pendant cette période. Les cinq premières minutes, j’avais fait une moyenne de 8 litres au cent, les cinq suivantes du 5,8, les cinq dernières du 5,5. Pas mal, mais ce n’était pas comme ça que j’allais remporter le prix. J’avais espéré arriver à 4 litres, voire moins. Où était mon erreur ?
Après avoir tourné autour du rond-point et m’être engagé sur la route de High Wycombe, j’ai ralenti pour me trouver à 70 à l’heure, et aussitôt ma rentabilité a commencé à monter. Je me situais en moyenne entre 3,8 et 3,5, à présent, et je me suis donc mis à rouler à cette vitesse sur deux ou trois kilomètres jusqu’à ce qu’un conducteur bloqué derrière moi commence à me faire des appels de phares furibonds. J’ai accéléré, obscurément culpabilisé alors que je ne faisais que respecter l’environnement, si l’on veut. De toute façon, j’aurais du mal à rouler à cette vitesse jusqu’à Aberdeen, même si ça devait me valoir les cinq cents livres du prix de Lindsay haut la main.
Quinze kilomètres plus loin, la A404 rejoignait la M40, et j’ai pris la première sortie au rond-point, en m’engageant sur l’autoroute en direction du nord-ouest. À droite et à gauche – pour ce qu’on en voyait depuis l’autoroute –, l’Angleterre s’étendait reposante, avenante, sobrement vêtue de vert et de gris sourds. Mon moral remontait, je le sentais. J’étais d’humeur à tenter l’aventure, après tout.
Mon plan était le suivant : j’allais rouler peinard jusqu’à Birmingham en consommant aussi peu d’essence que possible. J’arriverais en milieu d’après-midi, je prendrais une chambre d’hôtel, et puis j’irais voir Mr et Mrs Byrne, les parents de Chris, mon ancien camarade de classe, et de sa sœur Alison. Ils habitaient toujours Edgbaston, dans une maison dont l’arrière donnait sur le plan d’eau, et j’avais déjà contacté Mr Byrne pendant le week-end ; je lui avais téléphoné pour lui demander s’il avait toujours, comme le croyait mon père, les clefs de l’appartement de Lichfield. À quoi Mr Byrne avait répondu qu’en effet elles se trouvaient quelque part, il en était sûr – sans savoir où exactement, m’avait-il semblé. J’avais donc décidé de passer les prendre, et de visiter l’appartement le lendemain matin. Ces dispositions allaient évidemment beaucoup ralentir mon début de voyage, mais il me resterait cependant tout le temps d’atteindre les Shetlands, et de toute façon rouler jusqu’à Kendal ce soir-là n’aurait rimé à rien puisque Lucy ne pourrait pas me voir. J’avais déjà contacté Caroline, qui m’avait expliqué que la petite était invitée au goûter d’anniversaire d’une amie, chez qui elle resterait coucher. Si je voulais l’emmener dîner, ce serait donc mardi soir. Aucun problème. Ça ne m’empêcherait pas d’être à Aberdeen mercredi après-midi, largement à temps pour attraper le ferry de 17 heures. En attendant, cette visite à Mr et Mrs Byrne serait peut-être une façon agréable de tuer une heure ou deux en cultivant la nostalgie.
Je me suis installé dans un 90 de croisière ; sur l’autoroute, tous les autres véhicules allaient plus vite, même les camions les plus gros. Je faisais de nouveau 4,5 litres au cent. Et je pensais aux économies réalisées si tout le monde roulait à cette vitesse en permanence. Qu’est-ce qu’ils avaient, tous, à bomber ? Qu’est-ce que ça pouvait faire d’arriver à destination une demi-heure plus tôt ou plus tard ? La faute en revenait peut-être aux autoroutes elles-mêmes. Les autoroutes vous permettent d’aller vite, c’est vrai, mais, plus encore, elles vous incitent à conduire vite, elles vous y contraignent : on s’y ennuie tellement. Je n’étais sur la M40 que depuis un quart d’heure, et déjà je m’ennuyais ferme. Il n’y avait rigoureusement rien à voir, rien à regarder, sinon les petits signes de ponctuation qui rompaient la monotonie de la route elle-même : panneaux indicateurs, chevrons, portiques, ponts, qui finissaient de toute façon par se fondre en une séquence absurde et indéchiffrable au bout d’un moment. On roulait en rase campagne, mais c’était une campagne anodine : une maison par-ci par-là, un plan d’eau, un village ou une petite ville entrevus au loin, et rien d’autre. Il m’est venu à l’idée que les zones bordant nos autoroutes doivent représenter une énorme portion de notre territoire, et pourtant personne ne les visite, personne ne les parcourt à pied, personne n’y découvre rien d’autre que ce paysage qu’on voit se dérouler, monotone, régulier, par la vitre de la voiture. Ce sont des terres vaines ; nulles et non avenues.
« Aire de services, 5 km, Bienvenue », annonçait un panneau ; j’ai décidé de m’arrêter déjeuner. L’aire de services suivante, une Moto, se trouvait à trente kilomètres, et les autres à plus de soixante. Je ne voulais pas attendre aussi longtemps. En plus, même si je n’avais pas envie d’un KFC pour le moment, le visage d’un Colonel Sanders qui m’adressait un sourire radieux sur le panneau m’a paru rassurant. J’ai donc pris la bretelle d’accès à l’échangeur 8A, j’ai négocié tous les mini ronds-points, et je me suis retrouvé à chercher une place sur le parc de stationnement, saturé à cette heure de la journée. J’ai fini par glisser ma Prius entre une Ford Fiesta et une Fiat Punto, et j’ai coupé le contact avec soulagement.
Il était 13 h 15, j’avais faim. Tout autour de moi, les gens se pressaient vers le restaurant principal, des gens comme moi, pour la plupart, vêtus de costumes sombres, chemise cravate, parfois leur veste sur l’épaule – il faisait froid, pourtant, pas de danger que je retire la mienne. J’ai éprouvé une bouffée de bien-être à l’idée de faire de nouveau partie de quelque chose : d’un processus national, d’une communauté, la communauté des affaires, qui contribuait bon an mal an à faire battre le cœur de l’Angleterre. Nous avions tous un rôle à jouer. Tous ceux ici présents s’employaient à vendre, à acheter ; ils offraient une prestation, opéraient des vérifications, déterminaient des coûts, des quantités. Je me sentais de nouveau en phase : de retour dans le flot.
Les services eux-mêmes étaient un microcosme de la société occidentale dans ce qu’elle a de plus fonctionnel. On y pourvoyait à tous les besoins vitaux de l’homme : le besoin de communiquer (une boutique vendait des téléphones mobiles avec leurs accessoires), le besoin de s’amuser (il y avait une zone de jeux pleine de machines à sous), le besoin de consommer boissons et aliments, et celui de les pisser ou de les chier subséquemment ; et, bien entendu, le besoin éternel et fondamental d’acheter des tas de trucs, magazines, CD, doudous, barres chocolatées, DVD, bonbons gélifiés, livres, gadgets en tout genre. Avec ça, un hôtel de la chaîne Days Inn situé en face du parking pratiquait des tarifs étape, il était donc théoriquement possible d’entrer dans cette aire de services sans avoir jamais besoin d’en sortir. On pouvait même y passer toute sa vie, si on voulait. Le design était réussi, en plus. J’ai l’âge de me rappeler les aires de services des années soixante-dix, quatre-vingt. D’affreuses tables en formica ; des comptoirs infects, servant des œufs glaireux et des hamburgers noyés dans la graisse. Ici, de vastes baies vitrées donnaient sur une terrasse pavée, avec des fontaines au chant cristallin ; les tables étaient propres, modernes ; certaines avaient leur petite lampe, montée sur un pied aux courbes élégantes. Tout ça était très étudié. Quant à l’assiette : l’embarras du choix ! Burger King, bien sûr, et RFC, mais pour ceux qui étaient à cheval sur la diététique, il y avait un grand panneau annonçant « Je la nourriture saine » qui vous dirigeait vers des comptoirs offrant toutes sortes de salades et de sandwiches fraîcheur. Sans compter un bar nommé Café Primo, proposant latte, cappuccino, mocha, chocolat chaud, espresso, americano, frappuccino vanille et frappuccino caramel, thés Twinings, et une vingtaine d’autres spécialités caféinées, sans oublier les paninis désormais omniprésents.
Malgré cet embarras du choix impensable il y a seulement une génération, c’est-à-dire avant que Thatcher et Blair entreprennent de révolutionner la société, j’ai décidé de prendre un hamburger. Il y a des moments où le hamburger correspond exactement à ce qu’on veut. Ni fantaisies ni fioritures. Qui plus est, ici, il n’était même pas nécessaire de parler pour l’avoir, son hamburger. Tout se passait par carte de paiement ; on sélectionnait sa commande sur la machine, on glissait sa carte, et on présentait le reçu au point « retrait ». Ça marchait d’ailleurs très bien. Mon hamburger a été prêt en trente secondes environ. Sauf que, quand je l’ai vu, j’ai eu vaguement mauvaise conscience de ne pas avoir commandé quelque chose d’un peu plus diététique ; alors je suis allé faire la queue au bar à sandwiches, et j’ai pris une bouteille d’eau minérale parfumée à la grenade et au litchi : 2,75 livres. Et puis j’ai emporté mon plateau à l’une des tables en bordure des grandes baies vitrées.
Je m’étais muni de pas mal de lecture. D’abord, les manuels pour la Prius, l’un pour la voiture elle-même, l’autre entièrement consacré au GPS. Il y avait aussi un guide de l’utilisateur pour le casque Bluetooth qui m’avait été fourni, connecté je ne sais comment à la voiture, et contrôlé au volant. Trevor et Lindsay avaient beaucoup insisté pour que je le branche dès que possible, parce qu’ils souhaitaient que nous restions en contact régulier. Au fait, était-il encore trop tôt pour appeler Lindsay ? Oui, peut-être. Il n’était guère urgent de lui faire savoir que je me trouvais à l’aire de services d’Oxford au bout d’une heure et quart de route. Et puis, il fallait que j’étudie le manuel de la caméra vidéo, qui m’avait l’air assez compliqué aussi. J’y reviendrais plus tard. Pour le moment, il valait mieux que je me concentre sur le GPS. J’ai lu le fascicule pendant une dizaine de minutes, pour être raisonnablement sûr d’avoir saisi l’essentiel. En principe, j’en avais compris assez pour utiliser le navigateur lors de la prochaine étape, jusqu’à Birmingham.
En remontant dans ma voiture, j’ai mis le contact et j’ai appuyé sur l’icône « J’accepte » dès qu’elle est apparue à l’écran. Ensuite, j’ai appuyé sur « Destination » et, non sans mal, j’ai entré l’adresse de Mr et Mrs Byrne sur l’écran tactile. En quelques secondes, l’ordinateur avait localisé la maison, et il me proposait trois itinéraires à partir de ma position présente. J’ai choisi celui qui me semblait le plus rapide : continuer tout droit sur la M40, et prendre vers le nord pour entrer dans Birmingham par Bristol Road. Aussitôt cette sélection faite, j’ai entendu une voix de femme qui disait :
Merci de bien vouloir prendre l’itinéraire affiché ; le guidage va commencer.
Ce n’était pas tant ce qu’elle disait que la façon dont elle le disait.
En général, les gens sont attirés par leurs semblables en fonction du physique. Et moi, bien sûr, je ne fais pas exception. Mais la première chose qui m’attire vraiment chez une femme, neuf fois sur dix, c’est sa voix. C’est ce que j’ai remarqué chez Lindsay Ashworth, le jour où l’on s’est rencontrés – son charmant accent écossais. Et, pour remonter plus loin, c’est aussi la première chose que j’ai remarquée chez Caroline, ses voyelles aplaties du Lancashire, si décalées par rapport à ce que j’attendais chez une personne en tout point élégante, snob et métropolitaine par ailleurs. Or, pour ridicule que la chose puisse paraître, aucune de ces deux femmes, ni Lindsay ni Caroline, n’avait une voix aussi prenante que celle qui sortait de cette machine. Elle était tout simplement belle, cette voix, belle à couper le souffle. C’était sans doute la plus belle voix que j’aie entendue de ma vie. Ne me demandez pas de vous la décrire. Vous commencez à vous douter que je ne suis pas doué pour ce genre d’exercice. C’était une voix anglaise – il n’était pas impossible de la situer sur l’éventail social du côté de la prononciation « cultivée », de l’anglais de la BBC. Elle avait quelque chose de légèrement hautain, disons-le, une inflexion discrètement impérieuse. Mais en même temps elle était calme, posée, infiniment rassurante. Comment pourrait-elle se fâcher ? Comment l’entendre sans se sentir apaisé, consolé ? C’était une voix qui vous disait que le monde tournait rond – le vôtre, en tout cas. C’était une voix totalement étrangère à l’équivoque comme au doute de soi ; une voix qui inspirait confiance. Peut-être que c’était ce qui me plaisait tant : une voix qui mettait en confiance.
Je suis passé en mode conduite, et je suis sorti du parking. Comme je quittais l’aire de services, un panneau disait : « L’aire d’Oxford vous remercie de votre visite. Votre passage et votre immatriculation ont été saisis sur CCTV. » Un signe de plus, s’il m’en fallait, que je n’étais pas aussi seul que je l’avais cru.
« Qu’est-ce que vous en pensez ? me suis-je surpris à dire à la voix de la carte. Ça fait un peu froid dans le dos, non ? »
Et elle a répondu :
Prenez la sortie ; puis, dans deux cents mètres, au rond-point, allez tout droit.
Pour l’heure, j’avais oublié toute envie de téléphoner à Lindsay.
J’ai continué à rouler lentement dans l’idée d’économiser l’essence, si bien qu’il m’a fallu une heure et demie pour arriver à l’échangeur 1 de la M42.
Dans huit cents mètres, prenez la sortie à gauche, direction Birmingham Sud.
C’était la première fois qu’elle m’adressait la parole depuis une dizaine de minutes. J’avais découvert que je pouvais faire surgir sa voix en appuyant sur le bouton « Carte » de mon volant. En général, elle disait alors de poursuivre sur la voie où on se trouvait. Et donc, toutes les cinq, dix minutes, j’appuyais sur le bouton, et elle me disait : « Continuez sur l’autoroute. » Je n’écoutais pas la radio. J’avais pris un petit moment Radio 2, et puis un petit moment Radio 4, mais je ne voulais pas écouter les bavardages d’autrui. Je voulais être seul avec mes pensées, et avec la voix d’Emma quand j’avais envie de l’entendre.
Ah, je ne vous ai pas dit qu’elle s’appelait Emma ? Je venais de passer près d’une heure à décider comment j’allais l’appeler. J’avais choisi Emma parce que ça a toujours été un de mes prénoms préférés. Ça tenait en partie au souvenir du roman de Jane Austen que j’avais dû lire pour le brevet ; je l’avais détesté, ce livre (un des romans favoris de Caroline, soit dit en passant), et je n’avais pas eu la moyenne à l’examen mais, allez savoir pourquoi, le prénom de l’héroïne s’était imprimé dans ma mémoire comme un emblème de classe et de raffinement. Et puis, en plus, j’avais un petit béguin pour l’actrice Emma Thompson, à l’époque – fin des années quatre-vingt – où elle était carrément garçonne et jouait dans ce film où elle avait une scène érotique époustouflante avec Jeff Goldblum. Enfin voilà, l’un dans l’autre, Emma m’avait semblé le bon choix.
Tournez à gauche. Au rond-point, prenez la troisième sortie.
Notre relation allait être mise à l’épreuve pour la première fois, car je venais de décider de ne pas suivre ses indications pendant quelques minutes. Elle voulait que je roule sur l’A38 jusqu’au rond-point de Lydiate Ash, puis que je tourne à droite en direction de Rubery. Mais j’avais mon idée. Je voulais prendre tout droit sur la crête des Lickey, et retrouver l’A38 par la B4120 au bas de la pente. C’était un itinéraire plus pittoresque, qui me ferait traverser un paysage de ma petite enfance. Mais comment Emma allait-elle réagir ? Comprendrait-elle la pulsion nostalgique qui dictait cette initiative ?
Un brin nerveux à l’idée de mon coup de force, j’ai donc délibérément ignoré son insistance à répéter « prochaine sortie, à gauche », et au rond-point j’ai pris la quatrième sortie au lieu de prendre la troisième. J’imaginais ce que Caroline aurait dit si j’avais ainsi ignoré ses indications sur la route de nos vacances en famille. « Mais non, pas celle-ci ! » Il y aurait eu un soupir exaspéré, et puis sa voix se serait tendue, et elle serait passée à ce registre abominable de résignation agressive devant mon entêtement et ma stupidité. « Très bien. Puisque tu sais tout mieux que moi, continue, ça sert à rien que je regarde ce truc ! » Là-dessus, elle aurait balancé l’atlas routier à l’arrière de la voiture, en ratant de justesse Lucy qui, sur son siège de bébé, aurait écouté notre querelle en ouvrant des yeux ronds et en se demandant dans sa petite tête si c’était ainsi que les adultes se parlaient. Oui, voilà tout à fait ce qui se serait passé, des scénarios pareils, j’en avais d’innombrables en mémoire.
Mais avec Emma, rien de tel. Elle n’a rien dit, tout d’abord. Le seul indice manifestant qu’elle avait pris note de ma décision a été le message qui s’affichait sur l’écran : « Recherche de l’itinéraire ». Puis, au bout de quelques secondes, sa voix est revenue. Le ton n’avait nullement changé. Toujours calme, toujours mesuré. Nullement perturbé par mon petit geste de rébellion. « Continuez environ trois kilomètres sur cette route. » Et voilà tout. Pas de reproches, pas de sarcasmes, pas de questions. Elle acceptait mon autorité et réagissait en conséquence. Bon Dieu ! Que la vie aurait été facile si Caroline avait su adopter cette attitude plus souvent ! Je commençais déjà à me dire qu’en Emma j’avais trouvé quelque chose comme la partenaire idéale. J’ai appuyé sur le bouton « Carte » rien que pour l’entendre répéter :
Continuez environ trois kilomètres sur cette route.
Superbe. J’adorais la courte pause qu’elle intercalait après « trois kilomètres ». Elle vous disait ça comme le vers d’un poème.
J’étais en train de grimper Old Birmingham Road. À ma gauche se trouvait l’entrée de l’école primaire où nous nous étions connus, Chris et moi, à l’âge de cinq ans – copains dès le premier jour pour demeurer les meilleurs amis du monde, de vrais inséparables, les six années suivantes. Et puis, à l’âge de dix ans, nous avions été les seuls enfants de l’école à passer l’examen d’entrée à la King William’s School, un établissement de centre-ville. Chris avait réussi, pas moi, si bien que j’étais allé au collège de Waseley Hills avec mes autres camarades de classe.
« Ç’a été le commencement de la fin, sûrement, j’ai dit à Emma. Ç’a été un tournant, lourd de conséquences. »
Continuez sur cette route pendant environ un kilomètre et demi.
Certes, Chris et moi avons continué à nous voir. Mais je soupçonne que la chose tenait essentiellement à nos pères qui étaient désormais tellement amis, après s’être rencontrés en diverses occasions toutes liées à l’école. Le père de Chris était professeur à l’université de Birmingham et le mien, se piquant d’être un intellectuel doublé d’un poète, ne risquait pas de laisser cette amitié péricliter, même après que Chris a fréquenté une école bien plus chic et que les Byrne ont quitté Rubery pour s’installer sous les frondaisons d’Edgbaston, banlieue plus bourgeoise. Chris et moi avons donc entretenu notre amitié, surtout parce que nous nous plaisions sincèrement, mais aussi parce que, malgré notre jeune âge, nous avions l’intuition qu’elle comblerait le besoin et l’attente de nos familles respectives. Et pourtant, à partir de là, j’ai toujours été conscient des différences qui nous séparaient. En grimpant vers le haut de la colline, j’ai croisé l’allée qui menait à l’école, et un souvenir m’est revenu. Chris et moi avions onze ans et nous fréquentions chacun notre nouvelle école depuis quelques semaines. Il était passé chez nous, nous bavardions dans le jardin et, pour me demander comment je trouvais le collège de Waseley, il m’a dit : « Ils sont comment, les maîtres ? » Sur le moment, je n’ai pas vu de quoi il parlait. Il m’a fallu quelques secondes pour comprendre : « Ah, vous les appelez maîtres, vous ? » Une image m’est venue à l’esprit subitement, celle d’un vieillard chenu vêtu d’une toge, allégorie de l’autorité, déambulant entre les vieux pupitres en bois pour enseigner les déclinaisons latines à des élèves attentifs : un personnage droit sorti d'Au revoir Mr Chips ou d’une histoire de Billy Bunter. Et j’ai éprouvé une onde de gêne – un complexe – en réalisant à quel point Chris et moi habitions désormais des univers différents.
Au rond-point, prenez la première sortie.
Cette fois, j’ai fait ce qu’Emma me disait. Mais aussitôt j’ai décidé de tenter un nouveau petit détour, histoire de mettre sa patience à l’épreuve. Après le pub Old Hare and Hounds, j’ai improvisé en tournant à gauche sur Leach Green Lane. Elle en est restée muette quelques secondes, le temps que l’ordinateur arrive à se figurer ce que j’avais en tête, et puis elle a dit :
Dans deux cents mètres, tournez à droite.
« Je comprends ton raisonnement, je lui ai dit, mais on va dévier de l’itinéraire, pour le moment. Ça ne t’ennuie pas, j’espère. Tu vois, nous partons en voyage sentimental, et je ne crois pas que ce soit prévu dans ta programmation. »
Maintenant, tournez à droite, elle a insisté.
Qu’à cela ne tienne, j’ai tourné à gauche. Quelques centaines de mètres plus loin, j’ai trouvé ce que je cherchais : une maison au crépi gris, d’une similitude déroutante avec toutes ses voisines, bordée par une maigre bande d’asphalte où une antique Rover 2000 verte était garée. Je me suis arrêté en face, le long du trottoir.
Dans deux cents mètres, faites demi-tour, a suggéré Emma.
Je suis sorti sans couper le moteur, j’ai fait le tour de la voiture et je suis resté un moment à considérer la maison d’en face, adossé contre la portière passager. C’était là que j’avais vécu, à partir de 1967, pendant treize ans. Papa-Maman et moi. La maison n’avait pas changé, mais alors pas du tout. Je suis resté deux ou trois minutes à la regarder, frissonnant légèrement dans le vent de mars, et puis je suis remonté en voiture et j’ai démarré.
« Et alors, qu’est-ce que j’étais censé penser ? j’ai dit en reprenant tranquillement l’A38 vers le centre-ville. Qu’est-ce que j’étais censé ressentir ? Plus de vingt ans que je n’ai pas vu cette maison et, honnêtement, la revoir ne m’a pas fait grand-chose. Comme tout ce qui me concerne, sans doute, mon enfance n’a rien eu de fracassant, rien d’exceptionnel. Voilà ce qu’il faudra graver sur ma tombe : “Ci-gît Maxwell Sim, un type archi-banal.” Quelle épitaphe ! Pas étonnant que Caroline se soit ennuyée ferme avec moi, à brève échéance. Pas étonnant que Lucy ne tienne pas tellement à entretenir un rapport quelconque avec moi. Qu’est-ce qu’on a fait, nous trois, pendant ces treize ans, que n’aient pas fait des millions d’autres familles dans des maisons semblables, d’un bout à l’autre du pays ? À quoi ça rime, tout ça, vous voulez me le dire ? C’est quand même pas trop demander, si ? À quoi ça rime ? À quoi ça rime, merde ! »
Dans huit cents mètres, au rond-point, a dit Emma, prenez la première sortie.
Elle avait réponse à tout, cette femme.
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