Le cri du goéland
Chapitre 9
Tous les jours, vers huit heures trente du matin, les enfants se retrouvaient sur la place avant de se rendre à l’école. Les premiers attendaient leurs camarades près de la fontaine en bavardant, leur gros sac sur le dos. Souvent, les plus impatients partaient devant jusqu’à la « mairie-école » située en contrebas, au milieu d’une rue qui descendait vers les prairies de Mornic où paissaient des troupeaux de moutons dont les agneaux se vendaient toujours un bon prix. L’iode et le sel marin donnaient à leur chair une qualité particulièrement appréciée dans les grands restaurants.
La petite voiture du commissaire Brunet s’arrêta à côté du bistrot. Raoul Lubin, le boucher charcutier, se planta devant la porte ouverte de son magasin, un couteau à la main. La boulangère colla sa figure contre sa vitrine. Du bistrot où il prenait son premier verre, le facteur Angelo Mourasi, fils de maçon italien émigré dans ce bout du monde, endossa sa besace et sortit pour aller aux nouvelles. Hervé Jugon espérait que le policier viendrait chez lui et le gratifierait d’une révélation de dernière minute. Aussitôt, des curieux se dirigèrent vers le café tabac, qui faisait également office de restaurant pour les gens de passage.
— Monsieur le commissaire, commença Jugon en passant derrière son comptoir, qu’est-ce que je vous offre ?
— Un café, dit le commissaire en frissonnant car l’air était frais.
Jugon servit le café en ne quittant pas le policier des yeux. Il s’attendait à ce qu’il parle, mais l’autre, au contraire, se taisait. Il se contentait de regarder autour de lui, comme s’il cherchait un détail dans cette pièce commune où se succédaient la plupart des Sabrenais, un indice qui le conduirait vers la vérité. Comme il ne desserrait pas les dents, le facteur demanda :
— Alors, les nouvelles sont-elles bonnes ?
Brunet tourna vers Mourasi un regard pensif. Le préposé en profita pour examiner attentivement son visage et fut convaincu, comme le disait Juliette Usellat, qu’il s’était fait enlever les rides, ce qui lui donnait un aspect bizarre, artificiel, comme s’il portait un masque.
— Je ne sais pas si ce sont de bonnes nouvelles, dit-il.
Brunet n’allait pas au bout de sa pensée. En réalité, l’affaire de Sabrenat le laissait perplexe. Tout allait dans le sens de l’aveu d’Éric Laroch, mais le policier doutait. Laroch s’était beaucoup contredit. L’imprécision de ses affirmations impliquait une enquête plus rigoureuse.
Le facteur se fit verser un verre de vin blanc qu’il porta à ses lèvres sans quitter le commissaire des yeux. Jugon se lança :
— Les gens sont remontés. Éric Laroch est un bon gars que tout le monde apprécie.
— Mais sa femme ne vaut pas bien cher, poursuivit Angelo Mourasi. D’ailleurs, elle n’est pas d’ici, tout comme sa sœur. Leur père est mareyeur du côté de Brest. André Michaud a épousé Arlette. Sa sœur est venue habiter ici et a fait de l’œil à Éric. Il faut dire que c’est une sacrée pimbêche, la Mathilde.
Brunet tourna un regard interrogateur vers le préposé.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Ce n’est un secret pour personne. La Mathilde aime l’argent et ce qui brille, vous me comprenez… Or le pauvre Éric, avec son bateau tout neuf, le Sémillant qu’il a acheté l’année dernière, avait juste de quoi payer ses dettes. Mais la belle aime se montrer et faire la dame !
Le commissaire posa sa tasse de café, sortit une pièce de sa poche et la fit rouler sur le comptoir.
— Laissez, dit Jugon en tendant la main, c’est pour moi.
— Il n’en est pas question, répliqua Brunet qui se dirigea vers la porte sans ramasser sa pièce. Au fait, demanda-t-il encore, comment ça se passe avec le nouveau curé ?
Jugon fit une grimace car il n’aimait pas jouer les délateurs et ne répétait jamais ce qu’il entendait dans son bistrot. Mais il se crut obligé de préciser :
— Pas très bien. Une pétition circule pour demander à l’évêque de le remplacer. Il a une manière de parler qui ne plaît pas aux gens.
— Qu’insinuez-vous ? Pourquoi sa manière de parler serait-elle mauvaise ?
— Parce qu’il dit des choses pas convenables. Il veut supprimer les statues et il dit que Dieu n’a pas de visage, qu’il ne faut pas prendre à la lettre ce que dit la Bible. Les gens pensent qu’il n’est pas croyant.
— Pour un curé, sourit Brunet, c’est un comble.
Il sortit, traversa la place, s’arrêta un instant devant le presbytère, puis se décida à aller faire une visite à Benalec. Une puissante musique arrivait jusqu’à lui. Il s’arrêta à la porte pour écouter les notes graves d’une mélodie provenant du bureau. La musique s’arrêta, le curé posa son instrument et se tourna vers Brunet qui était rentré sans faire de bruit. Quelque chose d’indéfinissable rapprochait le commissaire de cet homme à l’apparence si peu ecclésiastique. Benalec avait dans le regard une franchise qui lui plaisait. Une impression de force se dégageait de son être, en même temps qu’une grande fragilité.
— Monsieur le curé, je viens d’entendre une bien belle musique.
— Cela peut paraître étrange, je vous l’accorde, dit Paul. Ma mère m’a obligé à travailler le violoncelle dans ma jeunesse et je me dis qu’elle a eu raison.
— Vous avez beaucoup de chance. J’aimerais tant savoir jouer d’un instrument.
— Je crois que ce sera utile aussi pour un petit garçon tellement perdu qu’il ne sait que mordre, un peu comme un animal qui montre les dents à son ombre, ajouta Paul. Mais vous n’êtes pas là pour me parler de musique.
— Non, je voudrais cerner plus précisément la personnalité de Maurice Legyère dont je n’ai entendu dire que du mal, et que vous avez connu puisque vous avez acheté votre bateau de pêche chez lui.
— Legyère éprouvait le besoin de dominer les autres tellement il se sentait fragile et faible. Il se cachait derrière l’argent, et comme il avait besoin de se conforter, il se servait de cet argent pour paraître. Au fond, c’était un homme malheureux.
— Vous a-t-il fait crédit à vous aussi lorsque vous avez acheté votre bateau ? demanda le commissaire en s’asseyant en face du curé.
— Oui, bien sûr ! Je ne pouvais pas faire autrement. Après le naufrage, je lui ai donné une procuration pour qu’il s’occupe de l’assurance. Il a donc reçu l’argent du bateau dont il me devait une partie. J’ai voulu récupérer cette somme pour les veuves. Je lui ai écrit dans ce sens, mais il n’a pas eu le temps de me répondre.
Brunet ne quittait pas des yeux le violoncelle que le curé avait posé sur sa pique, appuyé contre une commode. Il imaginait le travail nécessaire pour réaliser cet instrument et se disait, ce qui le confortait dans sa position de policier, que les hommes étaient souvent généreux. D’une certaine manière, il rejoignait Paul Benalec : les méchants étaient avant tout malheureux, mal dans leur peau. Comme ils redoutaient que leurs mauvaises actions ne se retournent contre eux, ils fuyaient le présent avec un peu plus de méchanceté. Mais ce n’était pas pour cette raison qu’il fallait laisser les délits impunis.
— Je vais vous dire, affirma-t-il enfin, je suis persuadé qu’Éric Laroch est innocent du crime dont il s’accuse. C’est tout de même assez étrange de protéger quelqu’un contre soi-même.
— Non, répondit le curé, ce n’est pas bizarre, c’est souvent le cas.
— Vous avez peut-être raison, mais moi, je dois arrêter le véritable meurtrier. Et pour cela, il me faudrait l’arme du crime qui reste introuvable.
Il descendit lentement l’escalier, comme s’il cherchait à formuler une autre question, mais il ne trouva pas les mots. Paul ne l’avait pas accompagné car des bruits venus de la place avaient attiré son attention depuis la fenêtre de son bureau. Il vit une dame d’un certain âge tirer par le bras Amaury qui tentait de se libérer par des contorsions tout en poussant des cris stridents. La dame, un chignon haut sur le crâne, ne le lâchait pas. Elle était toute menue mais retenait solidement l’enfant qu’elle menaçait avec une baguette. Quelques curieux étaient sortis. Le curé les rejoignit.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.
— Ce garnement vient de casser deux carreaux de la fenêtre de la classe ! Je ne veux plus le voir ! Je le ramène à sa grand-mère qui en fera ce qu’elle voudra. Moi, je ne peux plus le garder !
Marthe arriva, affolée, levant les bras au ciel, une fois de plus dépassée par les frasques de son petit-fils. Elle se tourna vers les curieux, les prenant à partie :
— Mais qu’est-ce que je peux faire ?
— Rien, c’est tout le portrait de son père ! cria quelqu’un.
Marthe ne releva pas l’attaque qui la blessait cruellement. Elle attira Amaury à elle et lui administra une formidable gifle qui claqua comme un coup de fouet, puis, cédant à sa colère, se mit à le frapper vigoureusement. Le gamin se débattait en hurlant. Les curieux étaient satisfaits. Marthe avait enfin compris que les belles paroles, les remontrances ne servaient à rien et que seuls les coups pouvaient changer Amaury. À force de se contorsionner, l’enfant réussit à se libérer de la poigne de l’institutrice. Il bondit et s’échappa, se faufilant entre les gens rassemblés qui n’eurent pas le réflexe de l’arrêter. Puis il disparut derrière les maisons.
Le commissaire de police ne s’attarda pas. Il monta dans sa voiture, mais au lieu de prendre la grande route de Quimper, il se dirigea vers le port. Plusieurs voitures étaient stationnées là, celles des pêcheurs partis très tôt en mer. Le quai était vide. Sur la jetée, quelques bateaux de plaisanciers couverts de bâches bougeaient à peine sous la légère houle. Brunet fit quelques pas entre les cordes d’amarrage qui jonchaient le sol. Le vent du large lui cinglait le visage. Il enfonça ses mains au fond de ses poches et resta ainsi un long moment, offrant son visage aux embruns, comme s’il attendait de l’immensité la solution à la question qui le hantait : parmi ceux qui haïssaient Legyère, lequel était l’auteur des deux coups de pistolet mortels ? Il passa en revue les nombreux marins qui lui devaient de l’argent, les maris jaloux, les concurrents envers qui cet homme brutal et méprisant avait commis pas mal d’indélicatesses. Il énumérait des noms, se rappelait des visages, des silhouettes, mais personne n’avait le profil d’un meurtrier. Alors ?
Il s’éloigna de la jetée et suivit le sentier qui conduisait à la crête des falaises, à l’endroit où avait été retrouvé le corps de Legyère. Il pensait au petit Amaury, à ses cris d’animal pris au piège. Cela lui rappelait un autre petit garçon tout aussi dissipé : lui, le jeune Alain Brunet, né en banlieue parisienne et venu à Quimper après son mariage avec Rose Merry, une Bretonne pure souche qui n’imaginait pas passer sa vie loin de la Bretagne. Il sourit, comprenant que les fessées n’avaient probablement pas servi à grand-chose, mais qu’elles ne l’avaient pas non plus traumatisé. Curieusement, il en gardait malgré tout un assez bon souvenir. Ses parents lui avaient montré ainsi qu’ils s’intéressaient à lui, et c’était ce qu’il réclamait. Il comprenait aussi le malentendu qui le séparait des adultes. Amaury rentrerait dans le rang, comme lui. La différence, pourtant, était que le père Brunet était un employé de banque irréprochable alors que celui d’Amaury avait été abattu sur le trottoir par les policiers…
Il s’arrêta à l’endroit où on avait découvert le corps de Legyère. Des piquets plantés dans le sol montraient encore avec précision la position du cadavre. Derrière se trouvait un petit bosquet de pruniers sauvages parsemé de rochers dressés au-dessus de la falaise. Les enquêteurs avaient d’abord pensé que le tireur se trouvait à cet endroit. Ils avaient fouillé partout et n’avaient relevé que des empreintes d’animaux. Ils avaient ensuite imaginé qu’après les coups mortels Legyère avait pu faire plusieurs pas avant de tomber, et que rien ne permettait de savoir où se tenait exactement le meurtrier. Ils avaient cherché tout autour de la victime, ratissé le sol, sans plus de résultats.
Brunet pensait à tout cela en refaisant le parcours présumé de la victime. Legyère s’était dirigé vers le port, mais pourquoi n’y était-il pas allé en voiture ? Pourquoi avait-il parcouru ce chemin à pied ? Celui qui lui avait donné rendez-vous le lui avait-il demandé ? Peut-être, mais Brunet n’avait aucun moyen de le savoir. Restait l’arme du crime, toujours introuvable, cette arme qui aurait sûrement livré le nom de l’assassin. Mais elle avait sûrement été détruite.
Dans ce cas, sauf par un formidable coup de chance, il ne découvrirait jamais la vérité. Pourtant, un innocent était en prison pour un crime qu’il revendiquait et Brunet avait hérité de son enfance un désir de vérité et de justice, il ne pouvait pas s’accommoder de l’à-peu-près.
Il fouilla de nouveau les abords du crime, n’oubliant aucun recoin, espérant ce coup de chance qui vient toujours confondre les criminels. Il avait l’impression de perdre son temps et décida de retourner au village. Il gara sa voiture dans la petite rue de la boulangerie et de la boutique d’Alfred Macchat, qui se reconnaissait aux filets accrochés sur la façade, au-dessus de la porte d’entrée. Il poursuivit à pied jusque chez les Laroch, une modeste maison au bout d’une impasse. Éric l’avait achetée cinq années plus tôt, passant le peu de temps que lui laissaient ses deux métiers à la restaurer et l’agrandir. Ainsi la façade était-elle toujours cachée derrière un énorme échafaudage. Un tas de pierres, une brouette oubliée et des outils de maçon jonchaient la cour. Une fillette jouait devant la porte. Brunet lui sourit, mais la petite sauvageonne s’enfuit à toutes jambes derrière l’habitation. Mathilde sortit.
— Bonjour, madame Laroch, dit Brunet en constatant que, lors des dernières entrevues et auditions, il avait mal regardé la jeune femme aux cheveux abondants et frisés.
C’était la première fois qu’il entrait dans cette maison dont la propreté et l’ordre tranchaient avec le chantier extérieur. Mathilde lui présenta une chaise et lui proposa du café qu’il ne sut pas refuser.
— Donc, votre époux était absent dimanche. Il n’est rentré que le lundi matin, vers cinq heures, après la tempête.
— Oui, il était allé donner un coup de main à son frère à Concarneau. Il avait un peu trop bu et a dormi dans sa voiture pour ne pas se faire prendre avec un verre de trop au volant. Puis il est allé voir son bateau.
— Il est passé chez vous pour vous rassurer. Avait-il l’air normal ?
Elle acquiesça, braquant son regard sur le policier qui, gêné, détourna les yeux. Il se sentait laid devant cette belle femme, coupable de sa curiosité et de ses questions indiscrètes.
— Donc, insista Brunet, il était absent à l’heure présumée du crime.
Elle fit toujours le même signe de tête, comme si la présence de Brunet l’avait rendue muette.
— Il faut que vous me disiez ce que vous n’avez dit à personne, ajouta le commissaire en regardant sa tasse de café finement décorée sur le pourtour. Car je suis probablement le seul à ne pas croire qu’il a tué Legyère. Aidez-moi à le sauver.
— S’il ne l’avait pas tué, c’est moi qui l’aurais fait. M. Legyère était une horrible bête puante. Il n’a eu que ce qu’il méritait.
— Pourtant, vous avez eu quelques bontés à son égard. N’était-ce pas vous qu’il rejoignait le soir du crime, comme il l’avait fait d’autres fois pendant que votre mari était absent ?
Mathilde hésita, puis se leva de sa chaise et fit un pas vers Brunet, qui en fut étonné.
— Il menaçait de nous faire expulser. Je regrette ce que j’ai fait, j’ai été naïve, j’ai cédé à son chantage. Moi aussi, j’ai eu envie de le tuer. Vous ne pouvez pas savoir comme j’étais heureuse quand j’ai appris sa mort. Mais ce n’était pas moi qu’il rejoignait ce soir-là.
— Il y a quelque chose que je ne comprends toujours pas, reprit Brunet en posant sa tasse sur le coin de la table.
Il sortit et remonta la rue à pied, laissant sa voiture devant la boulangerie. Il s’arrêta chez Marthe Pollet avec l’intention de lui remonter le moral. La grand-mère d’Amaury l’accueillit sur le pas de sa porte et l’invita à entrer. Elle lui proposa du café qu’il ne sut pas refuser, une fois de plus. Il se dit qu’il n’allait pas tarder à être sur les nerfs. La femme lui lança un regard désespéré.
— Je n’ai pas de chance, soupira-t-elle. D’abord mon pauvre Luc, et maintenant Amaury, qui prend le chemin de son père. Si sa mère était là pour m’aider, ça pourrait s’arranger, mais moi, si seule et si fatiguée… Je n’en peux plus. L’assistante sociale me dit qu’il faut le placer, le mettre dans une famille où il sera tenu et dressé. Je m’y suis opposée jusque-là, mais je n’en peux plus…
— Vous avez eu raison de le garder, mais s’il est trop difficile, il ne faut pas hésiter à le placer.
Marthe poussa un profond soupir, consciente de ne pas être à la hauteur, et surtout sans espoir que le comportement d’Amaury s’améliore. Elle n’était pas loin de penser comme les autres, qu’il était bien le fils de son père et qu’il suivrait le même chemin.
— Je suis maudite, ajouta la vieille femme. D’abord mon mari, mort en mer, puis mon fils Luc, élevé comme j’ai pu. Ce n’était pas un mauvais garçon, mon Luc, mais il était influençable et il s’est laissé tenter par la vie facile, les grosses voitures, et l’argent plein les poches. Ça s’est terminé sur un trottoir, lors du braquage d’une banque et une fusillade nourrie avec les policiers. Et maintenant, ce garnement… Oui, je suis maudite.
— Il faut laisser passer quelques années. J’ai été moi aussi un garnement. Peu de choses séparent le gendarme du voleur.
— C’est décidé, je vais dire à l’assistante sociale de le placer. Des fois, je me dis que mon fils a été tué par mégarde, qu’il suivait ses copains mais qu’il ne les approuvait pas. Des erreurs, tout le monde en fait. Regardez ce pauvre Éric Laroch, vous le gardez en prison, et pourtant je suis persuadée qu’il n’a pas tué M. Legyère.
— Ah bon ? s’étonna Brunet, tout à coup attentif, qu’est-ce qui vous le fait dire ?
— C’est un gentil garçon, il n’est pas capable de faire du mal à une mouche, reprit Marthe. Et puis, il faut que je vous avoue quelque chose. J’ai longtemps hésité avant de me décider, parce que les apparences conduisent souvent à des erreurs.
— Il faut tout me dire ! Puisque vous êtes persuadée comme moi qu’Éric Laroch est innocent, vous devez m’aider à le sauver. Un détail, même anodin, peut conduire à la vérité.
— Oui, mais franchement, je ne crois pas que cela ait le moindre rapport. Le soir de la tempête, c’était le premier jour du curé Paul Benalec, je suis allée lui apporter son dîner et bavarder un peu avec lui pour faire connaissance. Puis je suis revenue chez moi. Je me faisais du souci pour Amaury à cause du vent et des grosses vagues qui passent parfois par-dessus la falaise. Je suis sortie et j’ai vu une femme que je ne connais pas quitter précipitamment le presbytère. Comme je suis curieuse, j’ai voulu savoir où elle allait. Quand elle m’a vue, elle s’est enfuie en courant. Franchement, elle avait l’air bizarre.
— Vous avez sûrement raison.
Brunet prit congé, et comme il savait par expérience que négliger le moindre détail était la meilleure manière de ne pas arriver à la vérité, il décida de rendre une nouvelle visite au curé.
Paul Benalec le reçut dans son bureau. Le policier alla droit au but.
— J’ai une seule question à vous poser. Avez-vous reçu une femme ici, le jour de votre arrivée ?
Benalec réfléchit quelques instants avant de répondre.
— Oui.
— Qui était cette femme ?
— Vous le dire serait trahir un secret de confession, ce que je n’ai ni le droit ni l’intention de faire.
Brunet leva un regard étonné vers le curé. Il s’était déjà heurté au secret professionnel, il s’étonna qu’un prêtre invoque la même réserve en face d’une affaire criminelle.
— Vous laisseriez condamner un innocent en connaissant le nom du coupable ?
— Sans aucun doute. Vous comprenez que si un prêtre ne respecte pas le secret de la confession, tout homme en détresse, jusqu’au pire criminel, et qui a besoin d’écoute plus qu’un autre, perdrait confiance et ne pourrait plus dire ce qu’il a sur la conscience. La seule chose que peut faire un prêtre, c’est d’inciter le coupable à aller se dénoncer, lui montrer que c’est la seule solution de délivrance pour lui. Mais certainement pas le dénoncer à la police.
Brunet n’avait pas envisagé cet aspect des choses, cet ultime recours, le seul moyen de communiquer encore, de dire ce qui n’est pas avouable, de se montrer nu et de trouver dans son humilité la force de la repentance. Il n’insista pas et s’éloigna en se demandant qui pouvait bien être cette femme que Marthe avait vue sortir du presbytère en courant. Cela n’avait probablement aucun rapport avec le crime, mais à défaut d’autres indices, il devait approfondir celui-ci. Dans ce cas, quel rôle jouait le curé ? Celui du confesseur, ou celui du complice ?
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