Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 20 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 8

 

De la fenêtre de sa chambre où il s’était réfugié, Amaury observait Marie et Monique dans la cour. Quand Marie monta dans sa voiture et claqua la portière, le gamin ressentit une vive douleur au ventre. Il contracta ses muscles, serra les dents avec cette grimace de félin en colère qui le caractérisait. L’envie de crier, de sauter par la fenêtre le faisait trépigner. Il se tourna vers son ordinateur posé sur son lit. L’appareil était éteint. Il le saisit, eut un geste comme pour le jeter contre le mur, mais se ravisa.

La pensée de Paul ne le quittait pas. En repensant aux sons magnifiques que le prêtre tirait du violoncelle, il se dit que rien n’était plus injuste que sa condamnation. Il sortit de sa chambre et aperçut Louise en train de faire ses devoirs. C’était une obstinée qui consacrait des heures à étudier ses leçons, à refaire ses exercices, là où Amaury n’aurait passé que quelques minutes s’il avait eu envie de réussir. Mais en devenant bon élève, il aurait donné raison aux adultes et à ceux qui avaient assassiné son père. S’il se rangeait dans le camp des enfants bien élevés, il deviendrait transparent. Lui n’avait pas de parents et ne voulait courber la tête devant personne. Il préférait ramasser une bonne correction plutôt que se plier à une autre volonté que la sienne. Ici, Henri et Monique le laissaient tranquille. Il aurait pu se plaire dans cette ferme où flottait une incessante odeur de cheval si l’océan avait été à proximité. Sa grand-mère lui manquait aussi, même s’il détestait sa manière de répéter inlassablement les mêmes litanies, les mêmes recommandations inutiles. Monique ne pourrait jamais la remplacer, ni personne d’ailleurs.

Il sortit et partit en direction de la mare. Théo et Hassan, qui revenaient de conduire les chevaux au pré, arrivaient à sa rencontre. Ballotin vint lui faire la fête. Le gamin posa sa main sur la tête chaude de l’animal qui se mit à la lécher. Théo dit sur un ton moqueur :

— Tiens, le Gogo ? Tu as oublié ton ordi ?

— Je m’appelle pas le Gogo ! cria Amaury en serrant ses poings d’enfant.

Ce surnom que lui avait donné Théo le vexait, lui faisait mal, comme s’il était hérissé d’épines. Il y voyait une ressemblance avec un idiot du village, un débile mental, un rien du tout.

— Mais nous, ça nous plaît de t’appeler le Gogo !

Amaury se jeta sur Théo et le frappa à coups de pied.

Hassan le saisit par les épaules. Théo prit le temps d’arranger ses vêtements froissés puis asséna plusieurs coups de poing dans le ventre d’Amaury. Les deux adolescents s’éloignèrent en riant, laissant le gamin sur le sentier, pleurant et criant à la fois. Une ombre passa devant lui et s’approcha. Une main très douce se posa sur son front.

— Ils sont méchants, dit la petite Louise.

Amaury se redressa et poussa un dernier hurlement de rage.

— Pourquoi tu cries comme ça ? Tu fais peur aux oiseaux.

— M’en fous des oiseaux !

Pris d’un pressentiment, il planta là la gamine et partit en courant vers la ferme. Il entra dans la maison comme une furie. Dans sa chambre, il trouva Hassan et Théo assis sur le lit, l’ordinateur ouvert devant eux, les yeux fixés sur l’écran.

— Qu’est-ce que vous faites ? hurla Amaury.

— On fait rien de mal. Tu peux quand même nous le prêter, ton ordi !

— Non. Et puis Monique ne veut pas que je le prête.

— Allez, sois sympa…

— Non, je vous dis !

— Toi, mon petit gars, tu commences à me gonfler ! répliqua Hassan en saisissant Amaury et en le poussant dehors.

Il tambourina à la porte. Hassan surgit, prêt à se servir de ses poings. Devant la menace, le garçon recula. Une idée venait de lui traverser l’esprit. Pendant que les deux garçons seraient occupés, il aurait tout le loisir de réaliser ce qu’il projetait depuis la visite de Marie.

— Bon, c’est d’accord, dit-il avec un sourire feint.

— On voudrait aller sur Internet pour trouver des renseignements pour notre cours de géographie. Mais on ne sait pas faire.

— Monique ne veut pas qu’on se connecte à Internet.

— Elle en saura rien, insista Théo. On éteindra si on l’entend venir.

— Bon, d’accord !

Monique avait en effet interdit l’accès à Internet, mais Amaury s’était beaucoup amusé à pirater la box d’Henri, qui s’en était probablement aperçu mais n’avait rien dit. Henri se désintéressait des pensionnaires de la maison. Ses chevaux accaparaient toute son attention, et il ne voulait surtout pas se mettre à dos le petit nouveau qui avait débloqué son ordinateur et faisait pour lui des manipulations auxquelles il ne comprenait rien.

Amaury sortit de la chambre. La voie était libre. Il entra dans le bureau d’Henri où se trouvaient tous les papiers administratifs de la maison, les factures de fourrage pour les chevaux, l’achat de matériel et les locations pour les randonnées. Dans un meuble qu’Amaury avait repéré, Monique rangeait ses factures et son courrier avec les services sociaux. Le gamin ouvrit lentement le tiroir en redoutant que le bruit n’attire l’attention d’un curieux, de Louise en particulier, qui devait être dans la cuisine. Il feuilleta les lettres et trouva ce qu’il cherchait : les coordonnées de M me Vouzac. L’assistante sociale, avec son allure tranquille, son visage maigre mais souriant, avait quelque chose de rassurant qui le mettait en confiance. Il sortit la lettre de la pile et ferma vivement le tiroir, puis se tourna vers le téléphone. Il alla jeter un regard rapide à la fenêtre. La cour était vide. Monique n’était pas encore rentrée et Henri bricolait dans son hangar. Les deux autres étaient dans sa chambre d’où il les entendait rire. Restait Louise, mais Amaury saurait la faire taire.

Il s’approcha lentement du téléphone, conscient de faire quelque chose de grave qui l’engageait. Enfin, inspirant à pleins poumons, il décrocha le combiné et composa le numéro inscrit sur l’en-tête de la lettre. Le cœur battant, le visage en feu, il écoutait les sonneries se succéder, quand une voix de femme, qu’il ne reconnut pas d’emblée, lui répondit. Il avait préparé sa phrase mais n’arrivait pas à la formuler. Il bégaya :

— Amaury…

Il entendit enfin la voix de Mme Vouzac à l’autre bout du fil.

— Amaury, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tu me téléphones ?

— Il faut que je vous parle.

— Eh bien, parle !

La porte du bureau s’ouvrit brutalement. Monique entra, les poings sur les hanches, le regard sévère. Derrière se profilait le petit minois de Louise qui lançait un regard apeuré au garçon.

— Mais qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que tout va bien ?

Amaury lâcha le combiné qui tomba au sol. Prisonnier, coincé dans le bureau, il fit face, le visage cramoisi. Monique, qui n’en était pas à son premier enfant caractériel, savait que l’affrontement n’apporterait rien. Elle se fit conciliante.

— À qui tu téléphonais ?

— À personne.

— Je t’ai entendu parler. Tu peux me faire confiance !

Il voulut profiter d’un instant d’inattention pour s’échapper, mais Monique fut assez rapide pour l’intercepter. Elle lui flanqua une paire de gifles sonores en découvrant la lettre de l’assistante sociale. Puis, elle demanda :

— C’est Mme Vouzac que tu appelais ? Tu n’es pas bien ici, tu veux te plaindre, c’est ça ?

— Non, c’est pas ça, répondit le gamin de la voix stridente qu’il avait quand il était en colère.

— Alors, qu’est-ce que c’est ?

— Rien.

Monique n’insista pas, car elle redoutait que le gamin ne se plaigne qu’il était maltraité. Le revenu que lui rapportait la garde des enfants était fort utile à la bonne marche de la ferme et elle préférait éviter d’avoir à se justifier. Elle lâcha Amaury et sortit. Dans le couloir, elle vit par la porte entrouverte Théo et Hassan affalés sur le lit, devant l’ordi d’Amaury. Un seul regard à l’écran lui suffit pour constater que la préoccupation des deux adolescents n’était pas leur leçon de géographie.

— Que je vous y reprenne ! s’écria-t-elle en s’emparant de l’ordinateur.

Hassan et Théo, pris en flagrant délit, ne surent quoi répondre. Enfin, Théo voulut se justifier :

— On l’a pas fait exprès. On cherchait des informations pour notre leçon de géographie, et c’est ce site qui s’est affiché.

— C’est ça, et vous pensez que je vais vous croire ? Filez !

Puis, se tournant vers Amaury, elle ordonna :

— Tu vas le ranger. Je ne veux plus que tu le prêtes à ces deux-là. Et toi, je t’interdis d’aller sur Internet. D’ailleurs, je vais demander à Henri de mettre une clef, un mot de passe, enfin, quelque chose qui t’en empêche !

De ce côté-là, Amaury était bien tranquille. Henri ne saurait pas verrouiller sa box et, même s’il y arrivait avec l’aide d’un technicien, lui s’amuserait beaucoup à la déverrouiller. Cette supériorité sur les autres lui donnait le sentiment d’être invincible. Il se sentait alors léger, capable de voler pendant des heures comme les goélands de Sabrenat en se laissant porter vers le bout du monde, vers ces lieux interdits aux gens ordinaires.

Une heure plus tard, alors qu’on allait se mettre à table et que la nuit tombait, M me Vouzac survint à l’improviste, ce qui contraria fort Monique. Le visage de la fermière se crispa. Elle lança un regard sévère à Amaury, puis fit bonne figure à la visiteuse. Sans rien dire de ses intentions, l’assistante sociale se tourna vers Amaury.

— Tu voulais me voir ? Me voici, je t’écoute.

Le gamin regarda autour de lui mais ne dit rien. Mme Vouzac lui fit signe de la rejoindre à la porte.

— Allons dans la cour, si tu veux.

Amaury ne broncha pas. Il voulait parler devant tout le monde pour bien montrer à Monique que ce n’était pas contre elle. Il ne voulait surtout pas s’en faire une ennemie, sa relative tranquillité en dépendait.

— Je veux aller voir le père Paul, dit-il.

— Le père Paul ? demanda Mme Vouzac en lui lançant un regard intrigué. Tu veux dire le curé de Sabrenat qui est en prison ?

— Oui, répondit Amaury, le curé qui est en prison.

— Et qu’est-ce que tu lui veux ?

— Je veux le voir.

Comment expliquer que l’envie idiote de voir un homme en prison lui était venue après la visite de Marie ? Il s’était imaginé quelque chose de terrible, la vision d’un avenir que tout le monde lui prédisait. Et puis, au fond, derrière ces images fugitives restait le souvenir douloureux de son père abattu. Pourquoi les flics ne l’avaient-ils pas mis en prison au lieu de le tuer ?

Cette fois, Henri se leva de sa chaise et fit un pas vers le gamin. C’était un bon gros ours au visage rassurant, à la démarche lourde. Amaury s’était toujours étonné que ce pataud devienne aussi léger et aérien quand il montait les chevaux les plus fougueux.

— Qu’est-ce que tu racontes ? fit-il de sa voix très grave. Tu sais que cet homme est accusé d’un meurtre ?

— J’ai quand même envie de le voir, insista Amaury.

— Encore une de tes lubies, s’emporta Monique. Qu’est-ce que tu lui veux ?

— Bon, dit l’assistante sociale en levant les yeux vers la pendule murale. Je vais voir ce que je peux faire.

Elle salua tout le monde et sortit, laissant Henri et Monique fort embarrassés par ce que venait de dire le gamin. Monique, la première, demanda :

— Qu’est-ce que tu lui veux à ce curé en prison ?

Comment lui expliquer que c’était très compliqué et qu’il ne le savait pas vraiment lui-même ? Une curiosité malsaine le poussait à agir. Il voulait voir un homme en prison comme on regarde un animal monstrueux. Et puis cet homme ne parlait pas comme les autres.

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