Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 8 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 8

 

À Concarneau, Paul s’arrêta devant une petite maison de bordure de ville et frappa à la porte. Une fillette brune aux grands yeux noirs vint ouvrir.

— Bonjour, Macha. Ta maman est-elle là ?

Une porte grinça. Pétronille s’étonna de voir Paul et eut un mouvement de recul.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda-t-elle, enfin.

— Te voir et te parler.

— Je n’ai rien à vous dire.

— Laisse-moi entrer, si tu le permets.

Elle finit par accepter et Paul pénétra dans ce petit intérieur qui n’avait pas changé depuis plusieurs années. Il passa directement dans la salle de séjour. Une lourde table trônait au milieu de la pièce. Sur la commode, il remarqua une photo d’Antoine.

— J’ai besoin de te parler parce que Éric Laroch vient d’avouer avoir tué Legyère. Je veux connaître la vérité.

Elle eut un petit rire qui déforma son visage. Il la voyait mieux que l’autre soir, au presbytère, remarquant les rides au coin de ses yeux et un regard austère, fermé.

— J’ai fait ce que je vous ai dit. Je pensais que vous seriez accusé, mais apparemment Éric veut endosser le crime et je ne comprends pas pourquoi. Les policiers auraient dû retrouver l’arme. Elle était si mal dissimulée…

— Pétronille, tu sais que je ne trahirai jamais le secret de la confession. Mais tu comprends bien que ton stratagème n’a pas réussi. Tu voulais me faire payer ton malheur et c’est un autre qui est tombé dans ton piège.

Elle semblait accablée, regrettant d’avoir monté cette affaire qui ne devait concerner que le curé. Que s’était-il donc passé ? Pétronille se souvenait parfaitement de ce qu’elle avait fait. Legyère lui faisait la cour, elle l’avait toujours repoussé, jusqu’à ce soir de septembre où elle lui avait donné rendez-vous à Sabrenat à huit heures du soir, sur le port, dans la halle déserte à cette heure. « Laissez votre voiture assez loin du village, venez par les falaises, lui avait-elle dit au téléphone. Personne ne doit vous voir ! » Legyère s’était étonné : « Mais pourquoi à Sabrenat ? Nous pouvons nous retrouver à Quimper où personne ne vous reconnaîtra ! » Elle lui avait expliqué que ses beaux-parents habitaient à côté de Sabrenat, qu’elle y passait tous les week-ends et qu’ils garderaient ses filles pendant son absence.

La jeune femme avait ainsi réussi à l’attirer là où elle souhaitait pour que le crime soit imputé à Paul Benalec. Elle l’avait attendu au bord du sentier et avait tiré deux fois sur lui, sans la moindre hésitation.

— C’était un horrible personnage, dit Pétronille. Le temps travaille contre vous. Les policiers trouveront l’arme qui vous accable. Ce n’est qu’une question de jours.

— Je te plains.

Paul sortit sans répliquer au sourire moqueur de Pétronille. Il traversa la ville et se rendit à Quimper. Le temps était clair, assez frais. Le vent marin libérait des effluves d’algues et cette perpétuelle odeur de poisson. Il arriva en ville, traversa l’Odet par le pont Neuf et arrêta son véhicule en bordure d’une rue piétonne qu’il connaissait bien. Il entra dans un magasin d’instruments de musique.

— Je voudrais louer un violoncelle, dit-il au vendeur.

Le commerçant lui présenta plusieurs instruments. Paul en choisit un rapidement, paya d’avance trois mois de location. De retour à Sabrenat, Jugon s’étonna en le voyant sortir de sa voiture un énorme étui, presque aussi grand que lui. Qu’avait encore inventé ce curé qui parlait de détrôner une partie des statues de l’église pour les empiler sous l’escalier du clocher ? Que voulait-il faire de ce gros instrument de musique ? Il y avait dans l’église un bel harmonium, cela suffisait largement pour les offices chantés !

Une fois dans son bureau, Paul sortit l’instrument de l’étui, le contempla un long moment, heureux de ce compagnon qui le ramenait à son enfance. Des pas rapides claquaient dans l’escalier. Amaury arriva, essoufflé. Il s’arrêta sur le seuil, intrigué. Puis, son visage se contracta. Paul lui sourit.

— Tu vois, c’est ça un violoncelle. C’est aussi grand que toi, avec un gros ventre, une voix très grave et en même temps très douce.

Amaury fit une horrible grimace et lança :

— C’est moche !

On sentait qu’il n’exprimait pas le fond de sa pensée. On sentait aussi une volonté de mordre, de griffer, de faire mal. Il déguerpit, descendit quatre à quatre l’escalier. La porte claqua, comme une protestation. Il traversa la place en courant, sans répondre aux moqueries de ses camarades qui jouaient autour de la fontaine.

Paul accorda le violoncelle et prit le temps de l’observer, de se remplir le regard et l’esprit de cette magnifique forme faite de creux et de pleins, de lignes à la courbe toujours agréable avec, comme pour ponctuer la douceur de l’ensemble, les quatre coins dressés, aigus juste ce qu’il fallait pour souligner l’exactitude de l’ensemble. Enfant, il s’était souvent demandé comment des hommes avaient eu l’idée d’une forme aussi parfaite, qui n’existait nulle part dans la nature, de lignes aussi nouvelles et toujours en harmonie les unes avec les autres. Un professeur lui apprit que l’instrument répondait aux proportions du nombre d’or dont l’harmonie venait de l’univers, de Dieu qui reliait les hommes par un sens inné de la perfection.

Des cris montaient de la place. Paul posa l’archet dont il avait tendu la mèche. Ce qu’il vit de la fenêtre le fit bondir. Plusieurs personnes assemblées devant le bistrot injuriaient une jeune femme qui marchait d’un pas décidé vers la fontaine.

— Putain, salope ! Comment oses-tu te montrer ?

Sans broncher, la femme traversa la place jusqu’à un groupe d’enfants. Elle leur dit quelque chose. Ils s’éloignèrent, mais, se sentant soutenus par les adultes, se mirent à lui crier des obscénités. Seule une petite fille assise sur le rebord de la vasque était restée immobile, la tête posée sur ses genoux. La jeune femme la prit par le bras et l’obligea à la suivre pendant que les autres lançaient des cailloux. Les adultes assistaient à la scène sans intervenir. Mathilde Laroch traversa de nouveau la place en tirant sa fillette qui pleurait. Les cailloux volaient autour d’elles. L’un d’eux toucha la jeune femme à la tempe. Elle trébucha, puis reprit sa marche sans un mot de protestation.

— Salope ! Qu’est-ce que tu faisais pendant que ton homme était en mer, hein ? Qu’est-ce que tu faisais avec Legyère ? cria une femme.

Un autre caillou la toucha à l’épaule. Elle y porta la main. La meute, excitée, poussa de grands rires. Un garçon d’une douzaine d’années ramassa un morceau de bois porté là par la récente tempête et le lança sur Mathilde qui le reçut en pleine face. La jeune femme se plia en deux, tangua comme un bateau sur la vague, posa un genou à terre sous les cris terrifiés de la fillette qui couvrait sa mère de son petit corps. Paul Benalec dévala vivement l’escalier et, se plaçant devant Mathilde, tonna :

— Mais qu’est-ce qui vous prend ? Vous êtes devenus complètement fous ?

Paul obligea Mathilde à se relever et se tourna de nouveau vers les gamins qui hurlaient de plus belle.

— Non seulement il ne croit pas en Dieu, mais il défend les putains ! s’écria une voix tandis que les cailloux volaient de nouveau.

— Et pendant ce temps, c’est ce pauvre Éric qu’on garde en prison, dit une autre.

Paul poussa Mathilde et la fillette vers le presbytère. Les cris arrivaient jusqu’à eux, des pierres se fracassaient contre la porte en bois. Mathilde n’eut pas la force de monter le petit escalier et s’assit sur la première marche. Du sang coulait sur sa joue droite. La gamine, horrifiée, se pressait contre sa mère en gémissant. Paul alla chercher un linge mouillé et, avec des gestes très lents et très doux, nettoya la joue de la jeune femme, qui se laissa faire. La blessure n’était qu’une égratignure sans gravité ; pourtant, elle était lourde d’un sens qui avait anéanti Mathilde.

— Venez ! dit Paul en l’aidant à se mettre debout.

Ses jambes flageolaient. Paul dut l’aider à monter les six marches. Il la conduisit dans son bureau et la fit asseoir sur un fauteuil, juste à côté du violoncelle. Les agresseurs s’étaient approchés du presbytère et criaient encore.

— Putain du diable ! On t’aura, on te fera ta fête ! Ce pauvre Éric paie pour toi !

Mathilde fit une grimace et leva les mains à ses tempes pour se boucher les oreilles. La petite fille était assise aux pieds de sa mère, comme un animal fidèle qui partage le sort de son maître. Ses cheveux raides tombaient sur ses épaules et roulaient en mèches sur son petit visage contracté par la peur. Elle entrouvrait la bouche et montrait des dents de lait déjà gâtées.

— J’ai vu les autres frapper Pauline, dit Mathilde d’une voix hachée, alors je suis allée la chercher.

Elle poussa un gros soupir qui abaissa ses épaules et sembla la vider de sa vie. C’était une belle blonde au visage rond, aux lèvres épaisses, à la poitrine avantageuse. Elle avait quelque chose d’aguichant avec ses cheveux bouclés qui bougeaient dans un désordre gracieux. Elle leva un regard résigné vers le prêtre, puis haussa de nouveau les épaules.

— Et vous, vous ne me faites pas la morale ?

Paul secoua la tête.

— Comment le pourrais-je, et de quel droit ? J’accueille ceux qui sont dans la détresse, même les criminels. Le jugement des hommes n’est rien, seul le jugement de Dieu est vérité.

— Dieu ? fit-elle, interrogative. Les gens disent que vous n’y croyez pas.

— Eh bien soit, je ne crois pas en un Dieu méchant et vengeur, je ne crois pas en un Dieu qui exprime sa colère contre les hommes par des catastrophes, je ne crois pas en un Dieu qui a pris une côte à Adam pour créer Eve, faisant de la femme un sous-produit de l’homme. Non je ne crois pas en ce Dieu qui se comporte comme le pire des hommes pour arranger les puissants. Non, je ne crois pas en un Dieu qui impose des règles de vie stupides héritées des temps anciens. Ça, vous pouvez en être certaine. Je crois au contraire en un Dieu qui est amour, qui est le sens de l’Univers, tourné vers le bonheur de tous. Oui, je lutterai toute ma vie contre la souffrance, et jamais je ne me permettrai de juger quelqu’un, même le pire d’entre nous.

Timidement, la fillette s’était approchée du violoncelle qu’elle regardait avec curiosité.

— Pauline, ne touche pas…

Pauline revint près de sa mère, sans pourtant quitter des yeux l’instrument de musique qui la fascinait. Mathilde tourna vers le curé un visage qui avait retrouvé sa confiance.

— Alors, je peux vous parler franchement ?

— Vous pouvez me dire tout ce que vous voudrez si cela vous fait du bien. Pas un de vos propos ne sortira d’ici.

— Même si le commissaire de police vous le demande ?

— Vous avez ma parole. Je suis prêtre, et si je répétais une seule fois ce qu’on m’a confié, je ne serais plus digne de la confiance des autres. Ici, on peut tout dire avec l’assurance de ne pas être condamné.

Elle hésita un instant, puis leva une nouvelle fois son visage vers Paul, dévoilant des yeux suppliants d’où s’échappaient deux larmes qui se perdirent dans les griffures de la pierre.

— Éric doit beaucoup d’argent à M. Legyère. Alors, bien sûr…

Elle éclata en sanglots. La fillette se pressa contre elle, la serrant très fort de ses petits bras.

— M. Legyère était un beau parleur et tellement riche. Il devait me donner un collier en perles naturelles et un gros diamant. Il m’avait dit qu’il épongerait une partie de la dette d’Éric. Il m’avait tant promis…

— La justice fera son travail. Sachez que vous pourrez toujours compter sur moi.

Elle se leva et se tourna vers la fenêtre.

— Je les comprends, dit-elle. Ils aiment beaucoup Éric, il est si gentil. Vous croyez qu’il est capable de tuer quelqu’un ? Même s’il a appris que…

— Je ne sais pas. Je ne connais pas votre mari. Quoi qu’il en soit, sachez qu’il existe toujours une solution à tout et que cette solution se trouve du côté de l’amour, de la générosité, mais pas du ressentiment !

Il avait beau jeu de parler comme ça, Paul Benalec, incapable de faire le tri dans sa propre vie. Pourtant, il y trouvait un certain réconfort. Le prêtre oubliait son état d’homme pour apporter le réconfort à ceux qui en avaient besoin.

Mathilde prit la main de sa fille et se dirigea vers la porte. Paul les accompagna. La nuit tombait sur la place déserte. Au bistrot, la lumière éclairait à travers la porte vitrée des silhouettes accoudées au comptoir. Le vent s’était levé en hauteur et soufflait de plus en plus fort. Paul comprit qu’il n’y aurait pas de nouvelle tempête.

— Bon, dit Mathilde, je dois rentrer chez moi. Même si je vais avoir peur.

— Vous pouvez rester ici le temps que vous voulez.

— Non, répondit-elle en sortant du presbytère. Ce serait leur donner raison.

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