Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 5 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 5

 

Quelque temps plus tard, une voiture s’arrêta sur la place où les gens commençaient lentement à se disperser par petits groupes. C’était dimanche, ils avaient le temps de palabrer, de se raconter les dernières nouvelles et les ragots. Un homme sortit du véhicule. Son blouson en cuir lui donnait une allure sportive. Il marcha vers le maire qui se demanda quel âge pouvait avoir ce bellâtre. Les cheveux mi-longs, le nez un peu fort, il ressemblait à l’un de ces chanteurs sans âge qu’on voyait à la télé. Il se présenta :

— Commissaire Alain Brunet. Je voudrais vous parler, M. Jugon, vous qui tenez le bistrot où tout se dit et ne s’oublie pas forcément.

Le commissaire Brunet ne faisait pas sérieux ; sa manière de s’habiller, de mastiquer un chewing-gum montraient qu’il cherchait à paraître plus jeune qu’il n’était. Juliette Usellat en conclut qu’il se faisait teindre les cheveux. Il avait l’apparence d’un gigolo et surtout pas celle d’un policier efficace ! Beaucoup voyaient là un pied de nez destiné à les tourner en dérision. L’administration urbaine ne leur avait-elle pas envoyé le moins compétent de ses policiers pour ne jamais découvrir le véritable assassin et laisser condamner des innocents ?

Alain Brunet suivit Hervé Jugon dans son bistrot où Mélanie, sa femme, servait les habitués. Les curieux se pressaient à la porte mais n’osaient pas entrer. Jugon alla se placer là où il se tenait d’habitude et où il se sentait à l’aise, derrière le comptoir, puis proposa quelque chose à boire au policier, qui refusa. Le commissaire s’accouda sur la planche de chêne polie par des milliers de coudes et demanda :

— Éric Laroch et André Michaud sont beaux-frères, n’est-ce pas ? Ils ont épousé les sœurs Rameau, je crois…

— C’est vrai, répondit Jugon, renfrogné, mais je ne vois pas pourquoi vous me demandez cela, tout le monde le sait, ici.

— Pour en arriver au motif présumé du crime. On m’a dit que M. Legyère venait souvent à Sabrenat et qu’il lui arrivait de louer une chambre pour plusieurs jours.

— Je ne peux pas dire le contraire.

— On m’a dit aussi qu’il recevait discrètement une des femmes du pays pendant que son mari était en mer. L’épouse d’Éric Laroch, une certaine Mathilde Rameau.

— Je n’en sais rien, je ne surveille pas mes clients. D’ailleurs, les pensionnaires sortent et entrent par une porte qui donne sur la rue Basse. Ils ne passent pas dans le bistrot, donc je ne vois rien.

— Faites bien attention, le menaça le policier en fixant le cafetier d’un regard tout à coup menaçant. Si vous ne me dites pas tout ce que vous savez, vous risquez d’être poursuivi pour complicité.

Jugon hésita un instant puis, inspirant profondément, persista :

— Je n’en sais rien. Mes clients entrent et sortent sans me demander la permission. Je vous le répète, ils ont la clef et je ne m’occupe pas d’eux.

— Très bien, conclut le policier en boutonnant son blouson.

Il allait sortir quand Mme Jugon, une grosse femme au pas lourd et au large visage auréolé de cheveux permanentés, l’appela.

— Monsieur le commissaire, je peux vous le dire puisque c’est moi qui fais les chambres. La Mathilde venait ici. En se cachant, bien sûr, mais elle venait. Seulement, il ne faut pas dire que je vous ai parlé. Ici, tout le monde est au courant, sauf ce pauvre Éric. Mais vous savez bien, c’est toujours l’intéressé qui est le dernier informé.

— Je vous remercie, dit le commissaire Brunet.

Sans rien ajouter, il sortit du bistrot, traversa la place et se dirigea vers le presbytère sous les regards des curieux qui restaient à l’affût. Que le policier aille voir le nouveau curé avait une signification précise pour Georges Dumas, qui avait lui-même fait son enquête.

— Lui aussi connaissait Legyère, et lui aussi lui avait emprunté de l’argent pour armer son bateau. On ne sait pas ce qui s’est passé entre eux…

Brunet frappa à la porte de la vieille maison et attendit. Des pas dans l’escalier l’avertirent qu’on venait lui ouvrir. Il se trouva alors en face de Paul Benalec, et fut surpris par la carrure du curé. Habitué à dissimuler ses impressions, le commissaire le salua sans ciller et lui montra sa carte de police. Benalec l’invita à le suivre dans son bureau. Il s’excusa du désordre. N’étant arrivé que la veille, il n’avait pas eu le temps de ranger ses affaires.

— Monsieur le curé, je crois que vous connaissiez la victime.

— Tous les marins bretons connaissent Maurice Legyère.

— Vous-même aviez eu affaire à lui lorsque vous étiez pêcheur à Concarneau ?

— En effet, répondit le curé. Mais c’était dans une autre vie, qui n’a aucune relation avec ce que je suis désormais.

— D’accord, poursuivit le policier en gardant la tête baissée, comme s’il se concentrait sur les questions qu’il allait poser. Que le crime se soit produit le jour même de votre arrivée n’est que pure coïncidence, pourtant, on peut se demander ce que venait faire M. Legyère ici.

Ce n’était pas une question. Il avait parlé comme s’il réfléchissait à haute voix.

— M. Legyère savait qu’on m’avait nommé ici. Je préfère vous le dire tout de suite afin que vous ne l’appreniez pas autrement. Il se trouve que je lui ai écrit une semaine avant de quitter le monastère de Sept-Fons. Et je lui ai téléphoné il y a trois jours pour régler la question des assurances au sujet de la perte de mon bateau.

— Vous voulez dire que vous lui deviez de l’argent ?

— Non, c’est le contraire. Je lui avais donné une procuration pour qu’il puisse toucher le remboursement des assurances. Il me devait une partie de la somme et je souhaitais faire don de cet argent aux veuves de mes deux matelots.

Il pensait notamment à Pétronille, venue la veille lui annoncer la mort de Legyère. Il ne pouvait pas en parler, pourtant, comme le commissaire s’apprêtait à prendre congé, il ajouta :

— Peut-être que les deux pêcheurs que vous avez arrêtés sont innocents. Beaucoup de gens en voulaient à Legyère. Cet homme avait des méthodes peu généreuses quand il faisait crédit à ses clients.

— Je sais tout cela.

Le policier n’insista pas et prit congé. Paul se sentit tout à coup à l’étroit dans ce presbytère où il mesurait toute la difficulté de son rôle. Il sortit à son tour, traversa la place en saluant les gens qui lui répondirent évasivement. Il se dirigea à pied vers la campagne, tournant le dos au large. Le vent était encore assez fort mais n’avait pas ces épines acérées qui précèdent les rafales d’une tempête. Paul regardait distraitement les ajoncs renversés, comme écrasés par la main invisible de l’océan. Des vaches paissaient tranquillement dans une prairie en pente que le soleil colorait par moments.

L’image de Marie debout face à lui le hantait. Sa décision de changer de vie n’était-elle pas le pire des méfaits ?

L’appel de Dieu lui semblait pervers. Il avait beau se dire que la volonté divine ne se contestait pas, les incohérences de sa vocation le laissaient comme un mendiant au bord du chemin tendant la main à tous les passants. Il avait eu la tentation de rester à Sept-Fons jusqu’à son dernier jour, de vivre ainsi coupé du monde, loin de ceux qu’il avait laissés hors des murs du monastère, d’oublier ses contradictions. Et c’était cette ultime lâcheté qui l’avait poussé à devenir prêtre. Avait-il eu raison ?

Il marchait, dans cet état de méditation où les pensées n’ont pas besoin d’être formulées pour blesser celui qui les porte. Il suivait un de ces sentiers dont on se demande à quoi ils servent car on n’y croise jamais personne. Un cri l’arrêta, puis il aperçut la silhouette d’un gamin qui courait avec un lance-pierre à la main. Amaury arriva à la hauteur du curé et s’arrêta net, sur la défensive. Paul sourit au garçon qui, rassuré, le dépassa en réfrénant ses pas. Il tenait toujours son lance-pierre à la main droite quand son regard se porta sur la branche d’un chêne rabougri où s’était posé un merle. L’enfant se terra au sol, sortit de sa poche des petits cailloux qu’il plaça dans la catapulte de son arme. Il tendit les élastiques, visa. Les graviers partirent en gerbe. Touché, le merle ouvrit les ailes et tomba au sol. Quelques plumes flottaient dans l’air en tourbillonnant. Amaury se précipita vers l’oiseau, qui n’était pas mort. Quand il le saisit, l’animal se mit à pousser des cris stridents. L’enfant se tourna vers le curé et se mit à rire.

— Il a peur de ce qui va lui arriver ! s’exclama-t-il.

— Laisse-le donc s’en aller. Il veut vivre, lui aussi, dit Paul sur un ton de reproche.

— Pas question, répliqua l’enfant en serrant le petit corps de toutes ses forces dans ses mains déjà robustes.

Paul voulut lui faire lâcher sa proie, mais Amaury, leste comme un cabri, lui échappa. Le garnement regardait avec délectation sa victime qui ouvrait le bec. La tête de l’oiseau commença par dodeliner puis tomba sur le côté. Amaury poussa un cri de joie.

— Ça y est, dit-il, triomphant, tout en défiant le curé. Il est crevé !

Il observa un instant le corps inerte et encore chaud, puis le jeta dans la haie.

— Mais enfin, pourquoi tu l’as tué ? Il ne t’avait rien fait.

— Parce que je veux tuer tous les oiseaux de la terre. Et les hommes aussi !

Paul s’approcha de l’enfant qui le toisa. Amaury avait un regard cruel, plein d’une lumière qui cachait le sens des pensées.

— Et de faire du mal aux petits animaux, ça te rend heureux ?

— Oui, très heureux, ricana le gamin. J’aime tuer.

— Je ne te crois pas. Je pense que tu fais du mal parce que tu es malheureux.

— Sûrement pas, se moqua l’enfant. Je suis très heureux et je vous déteste !

Amaury courut jusqu’à un endroit où l’herbe était dégagée, puis se tourna vers Paul.

— Moi, je suis un grand chasseur.

Il poussa une sorte de rugissement et revint vers le curé, s’arrêtant à quelques pas pour se réserver une possibilité de fuite.

— Ta grand-mère se fait beaucoup de soucis pour toi, dit Paul Benalec.

— Et alors ? crâna l’enfant. Je m’en fous !

— Tu viendras me voir au presbytère. J’ai peut-être quelque chose pour toi.

Le regard du gamin s’alluma, plein de curiosité.

— C’est quoi ?

— Tu verras.

— Je vous avertis, menaça Amaury, j’espère que c’est pas des bonbons, parce que j’aime pas les bonbons. Par contre, si c’est un jeu pour mon ordi…

— Tu verras.

Amaury partit à toutes jambes. Paul Benalec rentra au village, qui avait enfin retrouvé son calme. La place était de nouveau livrée aux footballeurs en herbe qui poussaient des cris aigus. Au presbytère, Paul s’agenouilla au pied du crucifix, se prit la tête dans les mains, ferma les yeux un long moment, se dressa, puis regarda le plafond comme pour percer les intentions divines. Il sortit de nouveau, incapable de rester dans cet intérieur où il ne se sentait pas à sa place. Il monta dans sa voiture, quitta le village sous les regards des curieux qui se demandaient ce que cherchait ce curé toujours en vadrouille. Tous attendaient des nouvelles des deux Sabrenais arrêtés, et ils ne pouvaient s’empêcher de s’interroger sur les allées et venues de Benalec et l’intervention de la gendarmerie. Tout le monde savait qu’Éric Laroch avait une bonne raison de tuer Legyère. Sa femme, que la rumeur accusait à raison, s’était enfermée chez elle et ne répondait pas au téléphone. Était-ce un aveu ?

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