Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 24 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 12

 

— Mais qu’est-ce qui t’a pris ? demanda Paul au gamin qui, rassuré, relevait la tête.

Amaury lui lança un regard terrorisé. Paul détacha le jerrican et vida le carburant dans le réservoir.

— On réglera nos comptes au port ! ajouta Paul, menaçant.

Il tenta de démarrer le moteur. Après plusieurs tentatives, il dut accepter l’inévitable.

— Impossible. Je vais vider la batterie. Les pompes ne sont pas amorcées.

Les lanières du vent enserraient le bateau qui tourbillonnait comme une feuille morte, le soulevaient, le précipitaient contre le mur d’eau aussi dur qu’un rocher. La coque craquait.

Un gros paquet de mer se détacha d’une crête et tomba sur le pont, balayant tout ce qui s’y trouvait. Paul cria à Amaury de s’agripper au bastingage. Arc-bouté sur la barre, il tentait de garder l’embarcation à flot.

— Si on avait le moteur… Mais comme ça, on n’a aucune chance !

Le vent avait redoublé de violence, faisant dériver le bateau toujours plus loin de la côte. Paul s’opposait à la tempête avec sa seule force d’homme. Amaury le regardait et reprenait confiance. L’enfant ne doutait pas que cette silhouette qui se découpait, solide, dans le gris de la tourmente, ait la force de vaincre les montagnes d’eau.

— Cramponne-toi, hurla Paul. On va y arriver !

Une vague géante brisa la ligne d’horizon, écrasant les autres. Paul l’attendait. Celle qui l’avait vaincu, emportant ses trois compagnons, ne cessait de grossir, prête pour l’ultime combat, prête à engloutir Amaury, comme Alexandre, comme Antoine, comme Médéric. Cette fois, Paul ne céderait rien, ni personne. La scélérate masquait l’horizon. Toute la puissance destructrice de l’océan se concentrait dans ce mur monstrueux qui courait à la vitesse d’un cheval emballé vers le petit bateau de bois aussi léger qu’une maquette d’enfant.

Paul serrait les dents, conscient d’être arrivé là où il voulait : livrer l’ultime combat qu’il n’osait plus espérer, celui de sa renaissance ou de sa disparition définitive. Seule la victoire pourrait lui rendre son honneur et racheter sa faute. Amaury avait vu la vague et, la tête entre les mains, fermait les yeux, prostré : la vie désertait son corps. Son beau rêve d’Amérique ouvrait ses portes sur l’enfer. Il pensa à son père, se demanda ce qu’il aurait fait à la place de Paul, puis l’image de sa grand-mère s’imposa à son esprit.

La vague monstrueuse, mère de toutes les vagues, engloutissait l’océan qui se vidait devant elle. Paul vit les moirures violettes et noires s’enchevêtrer sur le flanc bouillonnant où il allait se fracasser. Il se tourna vers le gamin, se dit qu’il allait être arraché du bastingage. Alors, il lâcha la barre, se jeta sur lui et le prit dans ses bras. Il réussit à se redresser, saisit de nouveau la barre pour éviter que le bateau ne fasse une embardée.

— Tiens-toi solidement à moi, cria Paul, qui lança un rapide coup d’œil autour de lui pour trouver une corde.

La vague n’était plus qu’à une centaine de mètres. Paul eut une pensée pour Dieu, une imploration rapide comme l’éclair, puis pour Marie.

Dans un premier temps, le bateau fut comme aspiré vers le fond de l’océan. Il tomba en chute libre dans un trou sombre et infini. Le choc fut si brutal que Paul lâcha la barre et roula sur le sol de la cabine. La coque craqua dans un bruit de charpente qui se brise. L’eau la submergea, elle s’enfonça dans les profondeurs noires. Amaury, tétanisé par la peur, s’accrochait de toutes ses forces à Paul, l’étranglant de ses petits bras maigres. Le marin réussit à se remettre sur ses jambes tandis que le bateau, aspiré dans un tourbillon de vent et d’eau, montait vers le ciel dans une ascension vertigineuse. Paul savait qu’au sommet, la vague allait rouler sur l’embarcation, la faire tourner sur elle-même avant de l’emporter dans une nouvelle chute, plus profonde que la première, qui aurait sans doute raison de la coque construite pourtant dans le meilleur chêne de Bourgogne. Le marin n’était pas libre de ses mouvements, les bras de l’enfant l’étouffaient. Il sentait les battements désordonnés de son cœur.

Il tenta une ultime fois de démarrer le moteur, qui hoqueta et finit par démarrer. Le bateau obéit de nouveau à Paul qui put le mettre face à la vague. Le Sémillant resta un instant en équilibre sur la crête, amorça un tournant sur lui-même. Par des accélérations successives, Paul réussit à l’empêcher de s’engager dans une vrille mortelle.

— Maintenant, à nous deux ! cria-t-il en reprenant espoir. Et il n’y a pas le chalut pour nous retenir.

Le Sémillant amorça une nouvelle chute vertigineuse. Par moments, le moteur s’emballait quand l’hélice tournait à vide et brassait de l’air. Paul réussit cependant à amortir le choc au fond de la dépression. Le bateau tangua, comme s’il cédait, vaincu par la force démesurée de la tempête. Il se pencha dangereusement sur la droite, puis sur la gauche, embarqua un paquet de mer qui l’engloutit, puis refit surface. La vague meurtrière s’était enfin éloignée. Paul avait gagné. Les bras serrés autour de son cou le rappelèrent à la réalité.

— Cette fois, on va s’en tirer, pourvu que la scélérate n’ait pas de sœur !

Des sanglots comprimaient la poitrine de l’enfant, qui murmura :

— Je voulais voir l’Amérique !

— Ça sera pour une autre fois ! s’exclama Paul. On rentre.

Une frégate de secours venait à leur rencontre. Paul fit signe que tout allait bien. Au port, la foule s’était rassemblée malgré le vent et la pluie. Des cris de joie accueillirent le Sémillant quand il franchit la pointe de la digue, et se dirigea vers le quai. Paul, resté à l’avant, tenait toujours Amaury dans ses bras, faisant des signes aux gens qui l’acclamaient. Il accosta et mit le pied à terre. Marthe était là, en pleurs, soutenue par Marie. Éric, qui avait sombré dans une terrible colère quand il s’était aperçu que le gamin avait volé son bateau, souriait, rassuré. Mme Vouzac et Thomas Jeurin, qu’on avait appelés en ce dimanche de Toussaint, lançaient à Amaury des regards sévères. Monique et Henri Blondin s’approchèrent à leur tour.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris de voler notre voiture ? Comment tu as fait pour la conduire jusqu’ici ?

Paul gardait Amaury serré contre lui. Il écarta les gens et dit :

— Laissez-le tranquille. Désormais, c’est moi qui m’occuperai de lui.

— Mais, monsieur le curé…

Il constata que la croix n’était plus accrochée au revers de sa veste détrempée.

— Ne vous faites pas de soucis, je m’en occuperai très bien, mais j’ai froid. Il me faut d’autres vêtements.

Marie se blottit dans ses bras, tandis que Marthe emmenait Amaury chez elle pour lui trouver des vêtements secs. Quand l’enfant sortit de sa chambre, Monique et Henri Blondin, qui l’attendaient à la porte, lui ordonnèrent de le suivre :

— Toi, tu rentres à la maison, fit Monique. On a des comptes à régler.

Une fois changé, Paul sortit du presbytère. Il était à l’étroit dans les vêtements de Jules. Marie éclata de rire en le voyant marcher avec un pantalon trop court et une veste qui lui comprimait les épaules. Le soir, ils dînèrent au presbytère en compagnie de Jules et de Marthe, qui se faisait du souci pour son petit-fils.

— Ne vous tracassez pas, dit Paul, je vais redevenir un homme comme les autres. Je ne suis pas fait pour être prêtre. Je serai marin pêcheur et je vais m’occuper de lui.

Marie sourit. Jules paraissait embarrassé.

— Mais enfin, protesta-t-il, Paul, as-tu bien réfléchi ?

— Oui. Ma lâcheté me fait honte. Je suis un homme de la mer. Je veux redevenir marin pêcheur. C’est renier Dieu que de ne pas être soi-même.

Après le dîner, Paul proposa à Marie d’aller marcher sur la falaise.

— Je suis un homme libre, assez sensé pour savoir ce que j’ai à faire. Je ne veux pas d’intermédiaire entre moi et cet idéal d’amour que je veux continuer de servir et qu’on peut appeler Dieu. Amaury sera notre premier enfant.

— Cela veut dire que…

— Cela veut dire que nous allons nous marier, si tu ne redoutes pas la compagnie d’un curé défroqué. Dieu s’en moque sûrement. Regarde, les pasteurs protestants sont mariés, les imams, les rabbins aussi. Alors pourquoi pas les catholiques ?

— Je ne sais pas, murmura-t-elle.

La lune sortit entre les nuages. Paul, en face de cet océan qu’il avait vaincu et qui l’acceptait de nouveau, pressa Marie dans ses bras.

— Éric m’a proposé de travailler avec lui sur le Sémillant. C’est un excellent bateau. Dans quelque temps, j’achèterai le mien. On prendra Amaury avec nous.

— Avec nous ? répéta Marie, qui doutait encore de ce qu’elle avait entendu.

— Avec nous, insista Paul.

— Finalement, tu fais un fameux hérétique, reprit Marie en souriant. En d’autres temps, tu aurais été brûlé vif.

— La vérité, c’est que ma rencontre avec Dieu m’a mis en garde contre toutes les religions qui s’imposent par l’ignorance et la contrainte !

Ils éclatèrent de rire, le premier depuis le naufrage du Fringant. Ils arrivaient au port. Les bateaux rangés sur le quai bougeaient à peine sous la brise. La lune s’était levée. Un goéland, gêné par ces visiteurs nocturnes, se mit à battre des ailes et poussa un cri qui, à cette heure, devenait rassurant. Aussitôt, la troupe des oiseaux de mer se mit à faire un raffut infernal. Paul sourit en sentant le bras de Marie presser le sien. Il lui souffla :

— Demain, la pêche sera bonne !

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