Le cri du goéland
Première Partie le Secret
PREMIÈRE PARTIE
LE SECRET
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1
Paul Benalec traversa Audierne et prit la direction de la pointe du Raz. La peur lui rongeait l’estomac, il se mit à trembler. Il parcourut quelques kilomètres à bord de sa petite Peugeot puis, le souffle court, gara son véhicule sur le bas-côté. Autour de lui, une campagne sauvage où alternaient rochers et arbustes, un ciel épais et lourd qui écrasait l’horizon. Les gémissements de la terre le tenaillaient, torturaient sa chair au point qu’il posa sa tête sur le volant. Le vent s’était renforcé. L’air avait un goût d’iode, de sel et d’algues mortes, un goût d’océan qui lui rappelait sa faute, sa lâcheté, son crime. Plus jamais il ne marcherait la tête haute…
— Je ne pourrai pas, gémit-il.
Il leva les yeux vers les nuages pressés. Ce voyage vers sa première paroisse devait être celui de sa renaissance, une nouvelle vie destinée à racheter la précédente. Il avait voulu croire au miracle après sa tentative de suicide ratée, mais Dieu s’était aussitôt détourné de son serviteur. D’ailleurs, l’avait-Il regardé une seule fois depuis qu’il lui avait fait signe ?
Après le naufrage du Fringant et la mort de ses trois compagnons, dont son jeune frère, le marin pêcheur Paul Benalec n’était plus digne de vivre, plus digne de Marie et de ceux qui lui avaient fait confiance. De retour à Concarneau, il avait profité de l’absence de sa compagne pour se saisir d’une arme et se tirer une balle dans la tête. La mort n’avait pas voulu de lui. Il s’était réveillé à l’hôpital en se maudissant. Une magnifique lumière l’avait alors illuminé. Marie lui tenait la main, mais il ne la voyait pas. Une immense joie le submergeait tandis qu’une voix intérieure lui répétait : « J’ai voulu que tu vives pour que tu te consacres aux autres ! »
Quelques jours plus tard, à sa sortie de l’hôpital, il avait annoncé à Marie :
— J’ai décidé de faire une retraite dans un monastère pour tenter de voir clair en moi.
Marie avait pensé que c’était la meilleure manière de tourner la page et l’avait encouragé dans cette voie. Elle n’imaginait pas alors qu’il y resterait six longues années…
La route formait une vaste courbe entre les rochers et les herbes sèches, le long d’une colline, puis débouchait sur une sorte de large plateau se terminant par une falaise rocheuse que les vagues érodaient patiemment. C’était le premier retour de Paul vers l’océan après le naufrage. Il redoutait le monstre dont le gris, près de la falaise, virait au violet sous l’horizon. Une peur incontrôlable l’étreignait. Il sortit de sa voiture, incapable de détourner le regard de l’immensité. La tête lui tournait. Il s’assit sur les herbes mouillées par les embruns, porta la main à la cicatrice qui faisait une traînée rouge sur sa joue gauche, en dessous de l’oreille, et se perdait dans ses cheveux noirs. Il avait envie de vomir, de s’allonger face contre terre et de ne plus bouger. La tempête qui s’annonçait grondait déjà dans sa tête. Il entendait encore les cris de ses compagnons qu’une lame avait emportés en renversant son bateau. Par sa faute, Antoine Bernard, un garçon loyal et courageux, Médéric Lebleu, le plus âgé qui parlait de prendre sa retraite, et son jeune frère Alexandre, un gamin de vingt-six ans, avaient disparu dans les flots noirs. Il n’avait pas voulu relever le chalut qui, en s’accrochant sur le fond, avait ligoté le Fringant face à la vague scélérate. Lui, à l’arrière, avait pu saisir une bouée…
Sur la droite, les toitures du village apparaissaient derrière les rochers figés telles des statues aux gesticulations mystiques, face au large, comme pour le défier. Légèrement abritées par une sorte de crique, les maisons se regroupaient autour d’un clocher de pierre. Paul se dit que c’était là qu’il allait vivre désormais, sur les lieux de son crime, face à sa faute. Il n’arrivait pas à calmer les tremblements de sa poitrine comprimée. Une multitude d’insectes rongeaient ses chairs, des brûlures irradiaient son corps, bloquaient son esprit sur une seule pensée : échapper à cette peur panique et irraisonnée qui lui faisait claquer des dents et le poussait à fuir, à commettre l’ultime lâcheté. Il serra les dents. La volonté d’absolu qui l’avait poussé au sein de l’Église lui imposait un combat dont il ne sortirait pas vainqueur. Après six années de retraite au monastère de Sept-Fons, six années passées en dehors de la vie et au terme desquelles il avait décidé de devenir prêtre, il doutait. Un doute monstrueux qui lui ouvrait les portes de l’enfer.
Paul Benalec passa la main dans son dos pour chasser les herbes accrochées à sa veste. Il avait supplié l’évêque de ne pas le nommer à Sabrenat, si près de l’océan. Il avait souhaité une paroisse très loin de la Bretagne, fuir son ancienne vie, l’effacer, faire table rase du passé pour se reconstruire dans le dévouement, l’abnégation, le sacrifice. Il avait demandé à partir pour l’Afrique, dans un pays sans eau, à l’intérieur des terres sèches et chaudes. À l’évêché, on ne l’avait pas écouté : Sabrenat et les paroisses environnantes n’avaient pas de curé depuis près d’un an, Benalec n’avait pas le choix. Ne s’était-il pas mis au service de Dieu qui l’appelait là où on avait besoin de lui ? Il s’était plié à la volonté de ses supérieurs, comprenant qu’ils avaient voulu mettre à l’épreuve sa conscience, l’obliger à combattre ses fantômes, car la voie choisie ne pouvait être que celle de la vérité. En aurait-il la force ?
Il arriva sur la place de Sabrenat, arrêta sa voiture devant le presbytère, une antique bâtisse en pierre de taille. Un vieil homme, assis devant sa porte malgré le temps frais et le vent, le salua.
— Vous êtes le nouveau curé ? demanda-t-il d’une voix tremblante, remarquant la croix qu’il portait épinglée au revers de sa veste.
En même temps, son regard fixait la cicatrice en travers de la joue gauche et qui donnait au visage carré de Paul une dissymétrie particulière.
— Oui, je m’appelle Paul Benalec, et malgré les apparences Sabrenat est ma première paroisse.
— Alors, soyez le bienvenu ! dit l’homme en se levant de son banc, ne quittant pas des yeux la tête du nouveau venu. Vous nous apportez la fraîcheur, on n’est pourtant que le 21 septembre ! ajouta-t-il.
Benalec regarda autour de lui. La rue principale qui longeait la falaise était bordée de maisons basses et grises, aux petites fenêtres. Au centre de la place pavée, un énorme tilleul perdait ses feuilles brassées par le vent. Dans un léger renfoncement, l’église en granit, massive, avec sa petite porte en ogive et son clocher, se dressait, modeste, mais dominait quand même les maisons voisines. Les deux cloches s’encastraient dans deux niches sous une sorte d’auvent en pierres plates couvertes de mousse. Les siècles se brisaient sur le granit, comme la mer sur la falaise toujours debout. Paul hésitait. Le mystère du village le confrontait à ses incertitudes. On ne trichait pas avec le granit, on ne reculait pas devant le jugement des âmes simples constamment malmenées par les forces aveugles de l’océan, souveraines, sans concession.
Personne n’était au courant de son arrivée. Il passa à côté d’un groupe d’enfants qui jouaient autour d’une flaque d’eau. Un chien sorti d’une maison se rua sur lui en aboyant. L’animal s’arrêta à quelques pas, puis, sifflé par son maître, fit demi-tour. Sur la droite, à côté de l’église, Paul Benalec remarqua le bistrot et son enseigne en lettres noires, au-dessus de la porte : Hôtel de la Place. Ici, en face de l’océan qui virait au gris, cette banalité prenait une importance singulière. C’était ce genre de choses auxquelles les marins s’accrochaient dans les coups durs.
Un petit grelot égraina ses notes aiguës au moment où Paul poussa la porte. L’intérieur était sombre, le plafond bas. Une lumière diffuse éclairait des tables en sapin, des chaises et le comptoir en bois. Une odeur de friture et de sauce aigre flottait dans l’air. Des photos en noir et blanc, des pêcheurs tenant fièrement de gros poissons, étaient accrochées derrière le comptoir, entre les bouteilles. Un petit homme chauve et rond arriva d’un pas pressé de l’arrière-cuisine. Son visage rouge et gras était marqué par de légers tics qui animaient ses paupières. Chacun de ses gestes était vif et décidé.
— Ah, c’est vous le nouveau curé ? s’exclama l’homme sans le saluer, dissimulant à peine sa surprise. Vous êtes natif de Concarneau, c’est bien ça ? On a beaucoup parlé de vous, ces derniers temps !
Derrière cette affirmation, Paul pressentait son passé, son suicide raté, sa vocation tardive, bref, tout ce qui ne convenait pas à un curé ordinaire.
— Eh bien oui, je suis de la région, un homme de la mer.
— Hervé Jugon. Je suis l’adjoint au maire, Maurice Legoff, mais c’est moi qui fais le boulot, vu que Maurice est toujours en déplacement. Je dois vous dire que depuis un an on n’a pas de curé. Moi, je m’en passais bien, mais pas tout le monde, ajouta-t-il en esquissant un sourire qui lui donnait un aspect de bouledogue montrant les dents. Les gens seront contents. Ici, on est attaché à la religion. On vit avec nos morts, l’océan restera toujours le plus fort. Mais enfin, ces choses-là…
— Vous savez, répondit Benalec, j’ai longtemps pensé comme vous. J’ai longtemps laissé ces questions de côté, et puis un jour…
— Ouais, admit le bistrotier en posant deux verres sur le comptoir. On en a parlé. Il paraît que vous étiez marin pêcheur.
— Je préfère ne pas évoquer le sujet. Sauf que j’ai rencontré Dieu et que ma vie a changé. Voilà, tout est possible.
Jugon souleva son verre pour trinquer et, prenant un ton de confidence, approcha sa grosse tête de celle du curé.
— On a même dit que vous étiez marié. Alors du côté des bigotes, ça fait jaser !
— Non, je ne me suis jamais marié, répondit sèchement Benalec en vidant son verre.
Il détourna son regard, signifiant qu’il n’avait pas envie de parler de ça.
— Je vais vous donner la clef du presbytère. C’est la petite maison à côté de l’église. On voulait la louer, mais on n’a trouvé personne. Les gens d’ici sont superstitieux. Ils pensent qu’habiter à la place des curés dans un lieu pareil peut déranger les saints. Le pays se meurt. Les jeunes s’en vont, il ne reste que ceux qui ne peuvent pas aller ailleurs.
— Et la pêche ? Le petit port de Sabrenat était réputé autrefois…
— Pour le bar aux lignes, en effet. Le port a été agrandi, mais les beaux poissons sont de plus en plus rares et il faut prendre toujours plus de risques pour gagner sa vie. Tenez, même l’océan n’est plus pareil. C’est sûrement à cause du changement climatique. Les tempêtes sont plus violentes et souvent si soudaines qu’on peut difficilement les prévoir.
— J’en sais quelque chose ! répliqua Paul en prenant la clef sur le comptoir.
Puis, il se dirigea vers la porte.
Jugon avait envie de parler, d’en savoir un peu plus sur ce curé pas comme les autres. Alors, se tournant vers les photos accrochées au mur entre les bouteilles, il poursuivit :
— Avant, ça valait la peine. Regardez ces bars. Ils font au moins six ou sept kilos ! Maintenant, on ne trouve pas de poissons qui dépassent les trois livres. Heureusement qu’il y a les touristes du camping et du village de vacances. Ce sont les bateaux industriels qui nous font du mal…
— Tant que le profit immédiat sera le seul motif, rien ne changera. Les chaluts industriels ne sont pas les seuls fautifs, il y a aussi la pollution qui gêne la reproduction des poissons. Merci, pour la clef du presbytère.
— Tout est en état. L’électricité et l’eau sont branchées. Comme on savait que vous alliez arriver, on a demandé à Marthe Pollet de faire le ménage, précisa l’adjoint au maire. Vous pouvez rentrer votre voiture dans le garage. Il n’y a pas de porte, mais elle sera à l’abri de la pluie.
Une légère bruine fouettait le visage de Paul qui gagna le presbytère la tête rentrée dans les épaules. Un escalier d’une dizaine de marches donnait sur un palier où régnait une forte odeur de renfermé. Le mobilier était ancien, les images aux murs jaunies, rien n’avait bougé depuis le départ du curé Pons qui approchait les quatre-vingt-dix ans. Un couloir partageait l’habitation en deux parties : à droite, un bureau dont les fenêtres donnaient sur la place ; à gauche, une grande cuisine, puis deux chambres au-dessus d’un potager à l’abandon. Paul pénétra dans le bureau, s’assit dans le fauteuil au cuir usé et laissa aller ses pensées. Il était las, conscient de ne pas être à sa place. Pourrait-il se fondre un jour dans le moule d’un curé qui dit sa messe tous les matins, lit son bréviaire pendant sa promenade ? Il avait espéré retrouver la paix, il se perdait dans d’inextricables contradictions.
Durant sa retraite, Paul s’était détaché de la vie ordinaire pour se plonger dans une vie spirituelle intense qui l’avait presque rendu heureux. Il avait repris l’étude du violoncelle qui lui avait procuré de grandes joies. Et voilà qu’à peine avait-il franchi les hauts murs de l’austère presbytère, dès son arrivée dans ce village semblable à tous les villages bretons, il redevenait lui-même. Aux remords de sa grande faute s’ajoutait celui de l’abandon d’une innocente, Marie, qui avait partagé sa vie pendant dix ans.
À Sabrenat, l’arrivée du nouveau curé avait vite fait le tour du village. Juliette Usellat, jeune retraitée de la Sécurité sociale, sortit sur la place et s’approcha du presbytère. D’autres personnes se tenaient en retrait : Pierre Maison, un retraité de la SNCF qui travaillait dans l’atelier de son frère Marcelin, réparateur de moteurs de bateaux, ainsi que Marlène Macchat et son mari Alfred qui tenaient la coopérative maritime. Il y avait aussi Marguerite Neyrec, l’épouse de Jérôme, propriétaire de deux bateaux de pêche aux lignes, Alphonsine Leroy, dont le mari avait monté une petite entreprise de transformation d’algues en engrais, la veuve Jeannette Grange, et d’autres encore, surtout des vieux, puisque la majorité des jeunes avait quitté le village. En dehors de la saison touristique, qui voyait la rue principale envahie par les vacanciers, les commerces étaient trop grands et vides. Le village de vacances avait fermé ses volets. Dans l’hôtel-restaurant d’Hervé Jugon, les tables aux nappes fleuries n’accueillaient plus que de rares clients et la terrasse était déserte. À la supérette, seule une caisse restait ouverte pour les vieux qui ne faisaient plus la queue.
— Donc, le nouveau curé est arrivé, constata la grosse Juliette Usellat. Avec ce qu’on a raconté sur lui…
— Oui, je l’ai aperçu, dit le vieux Bigeat. Il sortait de sa voiture. Un sacré gaillard, costaud, avec des épaules de forgeron, une tête carrée de coureur des mers. Et cette balafre en travers de la tempe qui lui donne une tête bien curieuse.
— On sait tout ça ! dit Juliette Usellat.
— Moi, je dis ce que j’ai vu !
— Bah, fit Pierre Maison, celui-là ou un autre, ça ne change pas grand-chose !
— Avec ce qu’on raconte…
— Quoi ? Cet homme était pêcheur comme tout le monde ici, Dieu lui a fait signe… Je ne vois rien à redire là-dessus et un type comme lui est certainement mieux qu’un gamin tout juste sorti des bancs du séminaire qui ne sait rien de la vie.
— Figurez-vous que le monde est bien petit, poursuivit Juliette Usellat. Ma sœur, qui habite Concarneau, connaît bien son ancienne compagne, la Marie Marchand. Une sacrée bonne femme ! Elle est chef du personnel dans une boîte de je sais plus quoi.
— Et nous, on connaît les deux veuves, car n’oubliez pas, quand son bateau a chaviré, il y a eu trois morts…
— Il paraît que c’est pour ça qu’il est devenu curé. Il y avait son propre frère parmi les victimes, et sa mère ne le lui a jamais pardonné ! Mais pourquoi qu’ils nous l’ont donné à nous ? C’est pas sain, je vous le dis. Ils auraient dû l’envoyer à l’autre bout du monde, pas ici, si près de chez lui !
— C’est vrai que cette affaire n’a pas été bien nette, insinua Pierre Maison. Lui s’en tire en faisant le curé, mais la pauvre Pétronille Bernard doit se débrouiller toute seule pour élever ses trois filles ! Elle n’a même pas eu la consolation de récupérer le corps de son mari.
— L’océan ne rend pas ceux qu’il prend ! ajouta Bigeat. On a tous perdu quelqu’un en mer, les tombes vides sont nombreuses dans les cimetières de la côte.
— Certes, reprit Juliette Usellat, et c’est une raison de plus pour respecter ceux qui ont échappé à l’ogre des mers…
Maison, la moustache finement taillée, toujours vêtu avec une certaine élégance, dédaignait la casquette de marin que portaient les autres hommes du village. Il allait cheveux au vent, comme les gens de la ville, et cela lui conférait une allure de monsieur. Il se débrouillait toujours pour émailler ses propos d’images ou de réflexions auxquelles les autres n’auraient pas pensé. Il s’apprêtait à faire une autre remarque quand les oiseaux de mer, principalement des goélands, se mirent à crier tous ensemble. Les gens sortirent des maisons, même le gros Hervé Jugon qui s’essuya les mains sur son tablier. Les enfants qui rentraient de l’école, située un peu en retrait du village, avaient arrêté de se courir après. Les badauds levèrent la tête en direction des nuages et d’une nuée de grands oiseaux qui planaient au-dessus des maisons. Les goélands continuaient de crier, comme s’ils avaient perçu un danger.
— Ça va faire du vilain ! dit Jugon.
Les oiseaux partis, le silence revint. Pas le silence ordinaire que le vent et l’océan agacent constamment, mais le silence total entre deux bourrasques, celui des pierres immobiles et de l’absence du temps. Les femmes osèrent les premières lever la tête face à la grosse Juliette Usellat qui prononça les mots auxquels tout le monde pensait :
— Va falloir accrocher les volets et les portes. Ça va souffler, cette nuit.
La tempête se préparait. Tous auraient pu rester là des heures, immobiles, à écouter le grondement de l’océan, évoquer des tempêtes anciennes aux vagues si hautes qu’elles passaient par-dessus la falaise pour s’écraser sur la place même du village. Ils auraient pu aussi se remémorer les souvenirs de leurs pères dont il ne restait que le mauvais, le sordide, l’irrationnel, parce que ici, entre terre et ciel, sur ce bout du monde, rien ne se passait comme ailleurs. Les forces de la nature y étaient chez elles et les hommes des intrus. Ils le savaient et préféraient se taire, chasser de leurs pensées des dangers dont la seule évocation suffisait à leur redonner force et vigueur.
— Oui, ça va souffler, cette nuit ! affirma Marlène Macchat qui, à presque cinquante ans, se pomponnait comme une jeune fille et s’habillait si court qu’on voyait la moitié de ses cuisses.
— Heureusement que nos pêcheurs sont rentrés.
Le premier à réagir fut Pierre Maison. Il s’était retiré dans une maison qui appartenait à sa mère et qu’il avait restaurée pendant ses premières années de retraite. Ce n’était pas le travail pendant sa vie active qui l’avait fatigué. Il était arrivé ici avec l’ambition de devenir le maire de la commune, mais les gens avaient préféré Maurice Legoff, le fils de l’ancien maire, comme si cette charge était héréditaire.
Malgré la télé, Internet et les téléphones portables, le pays vivait en dehors du monde et du temps, comme les rochers dans la lande qui faisaient les mêmes grimaces depuis des millénaires. À la fin de l’été, les derniers touristes partis, le village retrouvait son aspect intemporel qu’il ne montrait pas aux étrangers.
— La malédiction est sur le pays !
Pierre Maison s’emporta :
— Vous n’allez quand même pas croire à ces conneries ?
Tout le monde le regarda, offusqué, comme si ses paroles irrespectueuses avaient le pouvoir d’attirer le malheur. Juliette Usellat tourna autour d’elle de gros yeux apeurés.
— Des conneries ? T’as déjà oublié la tempête de l’autre année ? Les oiseaux avaient crié comme ça, et les chiens, tu te rappelles pas que les chiens se cachaient dans les coins les plus reculés des maisons ?
— Je sais, répliqua le cheminot avec un sourire moqueur. Les animaux sentent ces choses-là, mais c’est pas une raison pour en faire toute une histoire ! On a connu d’autres tempêtes et on est toujours là. Ici, on ramasse toutes les colères de l’océan parce qu’on est tout près. C’est d’ailleurs ce qui fait la grandeur de notre pays.
Tous repensaient à la légende que les anciens racontaient le soir, à la veillée. Celle du vieux chevalier d’Audierne qui voulait que sa fille, la belle Gwenaëlle, épouse un riche seigneur de Laval. La jeune femme avait préféré se jeter dans l’océan du haut de la falaise plutôt que de quitter son pays. Depuis ce temps, l’âme de cette pauvre créature hantait la côte et avertissait les animaux des tempêtes.
— Ouais, fit Maison, qui s’éloigna sans préciser avec quoi il était d’accord.
Marguerite Neyrec, qui parlait peu mais que les gens écoutaient beaucoup parce qu’elle était sensée, dit :
— Jérôme est rentré ainsi que notre deuxième bateau. Alors, le reste…
À cet instant, la vieille Noémie Pillard sortit au bras de sa fille Ghislaine. Elle avait élevé ses douze enfants et s’était ratatinée au point de n’être pas plus grande qu’une fillette de dix ans. Elle était tellement menue dans sa robe trop large qu’on aurait pu redouter que le vent l’emporte comme une feuille morte. Noémie était aveugle et marchait en lançant ses pieds devant, levant sa tête aux yeux inexpressifs. Sa fille Ghislaine, qui était infirmière, faisait chaque jour le trajet jusqu’à Quimper pour son travail, puis rentrait le soir à Sabrenat pour s’occuper de sa mère. Elle ne s’était jamais mariée. Les villageois disaient qu’elle s’était sacrifiée pour la vieille Noémie, qui n’avait pas toujours été aussi docile.
— Ça sent la diablerie ! grogna l’aveugle sans s’arrêter de marcher.
Les autres s’étonnèrent de cette parole incongrue, à cet instant précis, alors que les oiseaux avaient cessé leur vacarme.
— Ça sent le diable qui est entré chez nous par la grande porte ! Ça sent aussi le malheur !
— Qu’est-ce que tu racontes ? s’étonna Ghislaine. Rentrons, il fait frais et humide.
La petite vieille passa près du groupe aussi légère qu’une plume. Tous tendaient l’oreille, attendant malgré eux les cris des oiseaux et surveillant les chiens qui s’agitaient et aboyaient pour un rien.
— Le diable est dans l’église ! ajouta Noémie.
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