Le cri du goéland
Chapitre 9
Le mercredi matin, Alain Brunet demanda à Marie de le rejoindre au commissariat. Il voulait tenter une dernière chance pour sauver Paul Benalec qui persistait à se murer dans le silence. Avec la mise en scène qu’il avait imaginée, la présence de la jeune femme pouvait décider le prêtre non pas à désigner le coupable, mais à clamer enfin son innocence.
— Cette affaire me donne des insomnies, expliqua-t-il. C’est la première fois que je me sens aussi mal à l’aise dans mon rôle de policier. À moins d’un coup de chance improbable, Paul sera condamné et le meurtrier coulera des jours tranquilles.
À la maison d’arrêt de Brest, ils furent conduits à la salle des interrogatoires. Pas de barreaux entre l’accusé et les visiteurs. Trois chaises avaient été disposées autour d’une petite table. Le commissaire avait tout prévu pour provoquer un choc, un sursaut de vie dans l’esprit de celui qui refusait de parler.
— Ce qui m’a longtemps étonné, dit Brunet en attendant qu’on fasse entrer Paul, c’est l’endroit et l’heure du crime. Pourquoi quelqu’un comme Legyère, un citadin, s’est-il rendu à un rendez-vous à Sabrenat, un village qu’il connaissait à peine, alors que le vent commençait à souffler très fort. Cette question me tracasse.
— Pour qu’on accuse Paul qui venait juste d’arriver !
— Certes, mais comment le meurtrier a-t-il pu convaincre sa victime d’un rendez-vous précisément à cet endroit ?
Paul entra dans la pièce encadré de deux gendarmes en uniforme. Quand il vit Alain Brunet et Marie devant lui, sans la séparation habituelle, il s’arrêta, hésitant. Dans un élan spontané, Marie se leva et se pressa contre lui. Brunet n’avait pas bronché. Debout à côté des chaises, il laissait faire : Marie s’était comportée exactement comme il le souhaitait. Paul eut un geste pour l’enlacer, mais ses mains retombèrent le long de son corps. Son visage se crispa et redevint aussitôt de marbre, figé, sans la moindre expression. Pourtant, les sentiments qui agitaient le curé n’échappèrent pas au policier qui espérait enfin briser le mur du silence.
— Paul, dit Marie, il faut que tu parles. On sait que tu es innocent.
Paul n’eut pas la moindre réaction, pas le moindre battement de cils.
— On ne vous demande pas de donner le nom du coupable, on respecte le secret de la confession, on vous demande seulement de vous défendre, insista Brunet, sensible à la grandeur de cet homme qui se sacrifiait pour une cause supérieure.
Paul secoua la tête et, enfin, parla :
— De quoi voulez-vous que je me défende ?
— Dites que vous êtes innocent, cela nous suffira pour relancer l’enquête.
Cette fois, le curé ne répondit pas. Son visage se ferma, il baissa les yeux comme s’il redoutait que Marie n’y voie une vérité qu’il devait taire.
— Mais enfin, Paul, pourquoi ce sacrifice ? Tu ne comprends pas que tu te laisses traîner dans la boue par un criminel et que tu nous entraînes dans ta chute, nous qui t’aimons !
Paul se tourna vers les deux policiers restés en retrait. Marie eut peur qu’il s’en aille sans rien ajouter et se plaça devant lui pour l’empêcher de bouger.
— Paul, gémit-elle en fondant en larmes.
Le visage du prêtre s’assombrit. Il sembla à Brunet que ses yeux se mouillaient, qu’il allait craquer. Mais, après une hésitation, il détourna la tête. Alors, Marie, cédant à la colère, se mit à lui marteler la poitrine de ses petits poings.
— Tu ne comprends pas qu’en sauvant un salaud tu condamnes des innocents et que tu te condamnes toi-même ?
Une lueur dans ses yeux montra que Marie l’avait touché au plus sensible de sa personne. Les muscles de ses mâchoires se raidirent, ses lèvres se contractèrent. Marie se moucha, puis, comme elle le sentait prêt à s’en aller, chercha encore à le retenir.
— J’ai vu le petit Amaury. Il est placé chez des gens, assez loin de Sabrenat.
— Pauvre Marthe, dit enfin Paul.
Il se tourna vers les policiers et demanda à regagner sa cellule. Marie se blottit de nouveau contre lui. Ils restèrent un long moment ainsi, puis Paul murmura :
— Il faut que j’y aille.
Marie le laissa s’éloigner. Toujours debout près de la chaise, Brunet avait assisté à la scène sans intervenir pour mieux observer, et peut-être déceler un détail, un indice qui lui permettrait de continuer. Quand la porte se fut fermée derrière le curé, Marie sanglotait toujours.
— On n’en tirera jamais rien, sanglota-t-elle.
— Je sais, soupira Brunet. Pardonnez-moi de vous avoir infligé une souffrance inutile.
— J’en crève, murmura Marie en s’essuyant le visage.
Ils sortirent de la prison. Alain Brunet proposa à Marie de déjeuner avec lui dans une brasserie du coin. Elle accepta. Ce qui la torturait, c’était son incapacité à trouver une piste, même infime. Elle avait cherché, fouillé dans le passé de Paul pour rédiger une liste de ceux qui auraient pu lui en vouloir. Mais aucun nom ne s’était imposé à son esprit.
— La difficulté, c’est que le coupable peut très bien nous faire bonne figure et nous ne le soupçonnons pas, dit la jeune femme. C’est un crime parfait.
— Non, répliqua vivement Brunet. Le crime parfait n’est possible que si l’administration décide qu’elle ne peut plus rien. C’est le cas pour Paul, puisque l’instruction est bouclée, mais je reste persuadé qu’en y consacrant du temps on finira par trouver la vérité.
— Je le souhaite de tout mon cœur. Paul a le sentiment d’être coupable de la mort de ses compagnons de pêche et de son frère. Paul ne se sent pas digne de ceux qui l’aiment. Voilà la vérité. C’est une grande âme.
— Ou un orgueilleux, répliqua le commissaire.
— Peut-être, mais alors l’orgueil des âmes nobles, celui qui est issu des plus belles valeurs morales de l’humanité.
— Il se peut aussi que Paul se complaise dans cette situation, reprit Brunet. Accusé et condamné, c’est une manière pour lui de faire pénitence.
Marie évoqua les jours qui avaient suivi le naufrage du Fringant. Elle n’avait pas été étonnée d’apprendre sa tentative de suicide. Elle avait couru à son chevet et avait trouvé un Paul désespéré : « Je ne suis même pas capable de mourir dignement ! » lui avait-il dit en tournant la tête pour ne pas rencontrer son regard. Le lendemain, il allait mieux, mais son visage restait sombre. Il lui avait dit alors : « Il faut que je fasse le point avec moi-même. Je vais partir quelque temps dans un monastère. » Marie s’était étonnée d’une telle résolution, qui ne lui ressemblait pas. À sa sortie de l’hôpital, il lui avait annoncé son départ pour Sept-Fons. « Je te demande pardon, avait-il ajouté. L’homme que tu as aimé est mort dans l’indignité et la honte. Celui que je suis devenu doit donner un sens à sa survie. »
— Paul est le seul homme que j’ai aimé, le seul que j’aimerai toute ma vie, confia Marie au jeune commissaire. Vous m’avez peut-être soupçonnée d’être la criminelle pour le faire condamner. Cela aurait pu être possible. Je lui en ai tellement voulu. J’ai vraiment cru le haïr.
— Ce n’est pas toujours facile de faire la part des choses.
— Il faudrait deux miracles pour retrouver mon Paul, poursuivit Marie. Le premier pour confondre le meurtrier de Legyère, le second pour le guérir de la honte qui le tient dans sa toile. Car je ne crois toujours pas à sa vocation de prêtre !
— Ah bon ? s’étonna le commissaire.
— C’est la seule issue qu’il ait trouvée pour justifier sa survie.
Le portable du commissaire sonna. Sans reconnaître le numéro affiché, Brunet décrocha et murmura un « allô » distrait. Silencieux, il écoutait avec attention son interlocuteur en jetant un regard intrigué sur Marie.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, dit-il en glissant le téléphone dans sa poche. Voilà qui m’intrigue beaucoup ! Il paraît que le gamin de Sabrenat, vous savez, celui qui a retrouvé l’arme du crime, a téléphoné à l’assistante sociale qui s’occupe de lui pour voir Paul !
Marie, que la nouvelle plongea dans une profonde perplexité, fronça les sourcils et baissa les yeux sur son assiette. Brunet brûlait d’avoir son opinion. Pour lui, c’était totalement insensé. Mais la réponse de Marie le surprit :
— Paul est attaché à cet enfant. Il m’a demandé de ses nouvelles et regrette de ne plus avoir de contacts avec lui. Je pense que, pour Amaury, ça peut être une bonne chose.
— Je ne suis pas de votre avis. Croyez-vous qu’il soit bon de montrer un homme encadré par des policiers à un gamin qui accumule les bêtises ? N’est-ce pas aller dans le sens contraire de ce qu’on voudrait ? Il prendra le parti du prisonnier, c’est certain !
— Vous avez peut-être raison. Mais Paul saura lui parler, j’en suis sûr. Et puis, Paul est innocent. La présence d’Amaury lui fera du bien. Je doute que cela l’incite à donner le moindre indice. Mais dans l’immense solitude où il se trouve, je sais que l’affection de cet enfant lui fera chaud au cœur.
Brunet observa un instant Marie. Elle avait la beauté solide des femmes mûres que les toutes premières rides embellissent. Il sentait dans son regard une force, une détermination qui l’encourageait à persister dans sa démarche. Marie était entière. Ce qu’elle avait cru être de la haine pour Paul avait retrouvé sa véritable nature : un amour total.
— C’est quand les hommes sont dans la détresse qu’il faut les assister, le reste du temps, ils n’ont besoin de personne, murmura-t-elle.
— Bon, décida Brunet, je vais rappeler l’assistante sociale et essayer d’arranger cette visite. J’aimerais que vous soyez présente. Inutile qu’il me voie, on ne sait jamais !
— J’allais vous le proposer, dit Marie, faisons ça au plus vite.
Vers cinq heures de l’après-midi, Mme Vouzac, poussant Amaury devant elle, se présenta à la maison d’arrêt de Quimper où Marie et Alain Brunet l’attendaient. Marie embrassa le gamin sur les deux joues, mais le petit sauvage se libéra vite de son étreinte. Il regrettait d’être venu et regardait la rue comme s’il attendait le moment propice pour s’échapper. Maintenant qu’il était entré dans ce bâtiment aux murs lourds, aux fenêtres grillagées, il avait l’impression d’étouffer. En surfant sur Internet, Amaury avait vu des tas de lieux de détention, mais c’était en images. Ici, il se sentait écrasé, réduit en miettes, perdu.
— Bon, tout est prêt, dit Marie. Paul est très heureux que tu aies accepté de venir.
Honteux d’avoir montré devant des adultes un sentiment pour quelqu’un, Amaury faisait sa vilaine grimace. La seule envie de voir Paul n’était-elle pas la preuve de son attachement ?
— Je veux m’en aller ! dit-il enfin en se dirigeant vers la porte.
Mme Vouzac l’arrêta.
— Ah non, répliqua-t-elle. On a fait des pieds et des mains pour te satisfaire, alors maintenant, tu vas au bout de ta démarche.
Un policier en uniforme vint les chercher. Amaury avait du mal à marcher et ne refusa pas la main que Marie lui tendait. Il était blême, la mâchoire agitée par des mouvements brusques. Tout ce qu’il avait imaginé de ces lieux d’incarcération, où son père n’avait même pas eu le temps d’être admis, se pressait dans son esprit. Il marchait en traînant les pieds sur le sol. Mme Vouzac était attentive à ses réactions. Le pédopsychiatre avait été formel : « Il se peut que le choc libère des angoisses refoulées et lui fasse prendre conscience de ses erreurs. » Maintenant, l’assistance sociale avait pitié de ce bonhomme plutôt fluet pour son âge, blême de peur. Elle connaissait le chat sauvage, elle découvrait un enfant tremblant, traumatisé par la mort de son père et l’abandon de sa mère. « Pauvre petit gars, pensait Mme Vouzac, ce n’est pas lui le coupable. Ses bêtises ne sont que des appels au secours ! »
Ils arrivèrent dans la salle des visites. Amaury ne pouvait détacher son regard de la grille qui séparait le parloir en deux parties, l’une ouverte sur l’extérieur, l’autre fermée, cadenassée, oppressante. Il peinait à se tenir debout. Sa main crispée sur celle de Marie, il respirait à peine.
La porte du fond s’ouvrit. Deux policiers en uniforme entrèrent dans la pièce, puis le prisonnier s’approcha de la grille. Le regard de Paul brûlait le gamin qui gardait la tête baissée.
— Bonjour, dit le prêtre de sa voix calme et chaude.
Alors, Amaury osa lever les yeux. Le visage amaigri, osseux, faisait ressortir la balafre du prisonnier. Ses larges épaules qui écrasaient sa silhouette impressionnaient l’enfant. Amaury ne savait exprimer ses sentiments que par la révolte et les cris. Soudain, une horrible grimace déforma son visage. D’un mouvement brusque, il se libéra de Marie, poussa un hurlement strident et courut vers la porte où un policier l’arrêta. L’enfant se débattit en frappant celui qui voulait le retenir. M me Vouzac cria :
— Amaury, qu’est-ce qui te prend ?
Il comprit que l’homme en uniforme ne le laisserait pas s’échapper. Alors son corps se vida de la fureur qui décupla ses forces, il devint mou comme une enveloppe vide. Il tomba au sol, les épaules secouées de sanglots. Marie se pencha sur lui et l’aida à se relever. Il tremblait et, comme il se tournait vers Paul, il cria :
— Sales flics, pourquoi vous l’avez mis en prison ?
Marie échangea un regard étonné avec le policier, puis caressa le front du gamin qui pleurait toujours.
— Je t’en prie…
— Pourquoi vous l’avez enfermé ? cria de nouveau Amaury, il n’a rien fait, rien, comme mon papa que vous avez tué sur le trottoir !
Cette fois, Marie se tourna vers Paul qui n’avait pas bronché. Puis, mesurant la portée d’une telle parole, la jeune femme lui demanda :
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Je sais tout, ajouta Amaury. J’étais dans le garage du curé le soir de la tempête. J’étais caché parce que ma grand-mère me cherchait. J’ai vu la femme qui est entrée au presbytère, j’ai tout entendu. Elle a parlé de vengeance, de secret et de je sais plus quoi. Elle a parlé aussi du pistolet, je me souviens très bien qu’elle a dit : « M. Legyère a été tué ce soir avec cette arme et vos empreintes sont dessus. » Elle a ajouté qu’on allait accuser M. Paul et qu’il ne pourrait rien dire.
Paul n’avait pas bronché. Le commissaire Brunet, qui avait tout entendu d’une pièce voisine, fit irruption et s’écria :
— Cette femme, demanda-t-il, tu la connais ?
— Non, répondit le gamin en cachant sa figure dans ses mains.
— Mais tu la reconnaîtrais ?
Il fit oui de la tête.
— Elle a les cheveux courts et n’est pas très grande. Elle a parlé de son mari qui s’appelait Antoine !
Marie et Brunet échangèrent un regard étonné. Amaury désignait-il Pétronille ? La jeune femme si douce, si dévouée, qui était intervenue auprès de son cousin pour obtenir une visite ? Avait-elle eu l’aplomb de se venger froidement et de ne rien en laisser paraître ?
— Cette fois, dit Brunet, je crois qu’on tient le bon bout !
De l’autre côté de la vitre, Paul s’était mis à genoux et, les yeux fermés, murmurait une prière. Quand Marie s’approcha, le visage radieux, il leva sur elle des yeux mouillés.
— Mais qu’as-tu ? Tu n’es pas content ?
Quelque chose s’écroulait en lui. Il se sentait plein de compassion pour celle à qui on allait demander des comptes. Ses anciens démons ressurgissaient, il ne connaîtrait pas un moment de repos. L’arrestation de Pétronille ne ferait qu’accroître son sentiment de culpabilité. Il ne dit pas un mot et s’éloigna au fond de la pièce, toujours gardé par deux policiers.
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