Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 16 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 4

 

Amaury ne chercha pas à se défiler. Son départ était imminent, mais il ne remettait pas en cause son grand projet. Il avait obtenu la certitude qu’on lui laisserait son ordinateur et qu’il reviendrait à Sabrenat aux prochaines vacances de Toussaint, dans une dizaine de jours. La clef du Sémillant était toujours dans sa boîte de pastilles, bien dissimulée sous une pierre où personne n’aurait l’idée d’aller la chercher. Quelques jours supplémentaires d’entraînement lui seraient profitables.

Il s’en voulait d’avoir contribué à l’arrestation de Paul Benalec. S’il avait jeté le pistolet dans l’océan, comme la pensée lui en était venue, les policiers chercheraient encore un coupable. Il avait été tenté de dire ce qu’il savait, ce qu’il avait vu le soir de la tempête mais il avait renoncé. Ce qu’il préparait, son projet d’Amérique lentement élaboré, mis au point pendant des heures derrière son ordinateur, en dépendait. Le soir du crime, le gamin se trouvait dans le garage du presbytère. Le curé n’avait pas fermé sa voiture à clef et il était monté dans le véhicule. Il était resté très longtemps à la place du chauffeur, imaginant qu’il roulait à vive allure sur les routes du littoral… Puis, lassé, il était sorti au moment où une femme aux cheveux courts était entrée au presbytère. Il avait entendu des voix, et, curieux, avait plaqué son oreille contre la porte.

Le nouveau curé, nommé trois jours après l’arrestation de Paul, était un jeune séminariste noir, ce qui surprit tout le monde. Sa manière de joindre les mains et son parler onctueux déplaisaient aux Sabrenais. La nomination de Jules N’Mabok était un nouveau pied de nez de l’évêché, la preuve qu’on se moquait d’eux encore une fois. Après un curé criminel, voilà qu’on leur envoyait un curé étranger. Personne n’était raciste, certes, mais qui pouvait imaginer qu’un représentant de Dieu puisse être différent d’eux ?

Maintenant que son départ était imminent, Amaury ne faisait plus de bêtises. Mme Vouzac lui avait annoncé qu’il habiterait dans une ferme du côté de Quimper, qu’il prendrait le car tous les jours pour aller à l’école.

— Tu seras chez M. et Mme Blondin. Ils possèdent une grande propriété où ils élèvent des chevaux. Tu y seras très bien. Il y a deux garçons de la DASS et une petite fille de ton âge. Tu t’entendras bien avec eux. Tu pourras t’occuper des chevaux et devenir un bon cavalier.

Le jeune garçon ne s’intéressait pas aux chevaux mais il ferait semblant. Il allait continuer à piloter un bateau, à naviguer sur les mers les plus démontées. Il attendrait patiemment les vacances de Toussaint pour se lancer dans la grande aventure…

Quand l’assistante sociale et l’éducateur arrivèrent, Amaury eut un moment d’hésitation. Il était au pied du mur et redoutait sa nouvelle vie. Pourvu que tout se passe comme il l’avait prévu ! Mme Vouzac et Thomas, l’éducateur, saluèrent Marthe qui retenait ses larmes, autant parce que le départ d’Amaury représentait pour elle un nouvel échec que parce qu’il allait lui manquer. Pendant que les deux femmes vérifiaient le trousseau, Thomas s’approcha d’Amaury et lui sourit.

— Tu verras, tu seras très bien chez M. et Mme Blondin. Je viendrai te voir souvent. Et si quelque chose ne va pas, on arrivera toujours à s’arranger.

Le gamin jeta un regard froid à l’éducateur qui, malgré son allure sympathique, lui déplaisait. À cause de l’imminence de son départ vers l’inconnu, il se méfiait des belles paroles des uns et des autres. Amaury n’avait pas l’habitude des promesses.

— Tu auras deux copains, Théo et Hassan, et une petite copine, Louise.

Amaury s’en moquait. Il rêvait de l’Amérique, de plaines infinies, de troupeaux de buffles, mais pas de « copains ». Les autres l’avaient toujours déçu.

— Et puis, on te laissera ton ordinateur.

Quand Thomas lui avait offert cette petite machine, Amaury s’était moqué. Au début, il s’était contenté des petits jeux, puis il avait pris de l’assurance et était devenu un expert. Sa première victoire fut de se connecter à Internet en piratant la box de son voisin, Alfred Macchat, qui vendait du matériel de pêche. L’éducateur s’était félicité de son initiative : le garnement qui n’apprenait rien à l’école et dissipait sa classe avait acquis un niveau général que n’avaient pas ses camarades. En véritable autodidacte, Amaury aimait apprendre, mais sans maître.

— Ne vous en faites pas, tout va bien se passer, répéta l’assistante sociale pour rassurer Marthe. C’est dans son intérêt. Nous ne l’avons pas placé dans n’importe quelle famille. M. et Mme Blondin sont des gens solides, habitués aux enfants difficiles. Nous travaillons avec eux depuis longtemps et nous n’avons qu’à nous en féliciter.

— Peut-être, murmura Marthe en soupirant, et c’est vrai que je ne peux plus le tenir, qu’il est trop dur pour moi, pourtant…

— Vous n’avez pas à vous faire de reproches, Mme Pollet. Amaury a besoin de changer d’air. Il se retrouvera dans un groupe et devra apprendre à vivre avec les autres, c’est tout ce qui lui manque.

— Je le souhaite, murmura Marthe, mais je n’en suis pas sûre. Amaury est vraiment instable. Je sais bien que c’est à cause de son père… Parfois, je me dis que je suis coupable de tout ce malheur. Que je n’ai pas su élever ce pauvre Luc. J’ai passé ces années à me plaindre d’avoir perdu mon mari. Mais j’étais jeune quand il est mort !

Elle fit un signe de croix. Mme Vouzac connaissait bien le drame qu’avait vécu cette femme pleine de bonne volonté mais sans autorité. Thomas Jeurin s’était approché d’Amaury, resté dans son coin. Il jetait des coups d’œil rapides à la fenêtre et au carré de liberté que dessinaient les carreaux. S’il ne s’enfuyait pas, ce n’était pas parce qu’il se soumettait à la volonté des adultes, mais pour ne pas éveiller les soupçons sur son projet auquel il ne cessait de penser.

Thomas lui demanda quels étaient ses jeux préférés sur l’ordinateur. Le gamin détestait ce bellâtre bien coiffé et trop bien pensant. Trop poli, trop gentil. Il ne prit pas la peine de lui répondre. L’éducateur lui proposa :

— Tu me montres ce que tu sais faire avec ton ordi ?

Amaury pensait à Paul Benalec, à la musique du violoncelle. Mais aussi à une fusillade dans une rue, à Paris, à un homme qui tombait sur le trottoir dans une gerbe de sang. Il ne comprenait pas pourquoi le violoncelle évoquait pour lui l’assassinat de son père. Pourtant, depuis qu’il avait coupé les cordes de l’instrument, il lui semblait que la nuit l’enveloppait en plein jour.

Quand ce fut le moment de partir, Marthe s’étonna que son petit-fils se jette dans ses bras et l’embrasse avec effusion. Le garnement était aussi sauvage qu’un renard et avait l’art de se faufiler entre les grandes personnes, de disparaître quand il fallait faire la bise. En montant dans la voiture de l’assistante sociale, Amaury regarda le presbytère d’où sortait le nouveau curé, Jules N’Mabok. Il retint le fou rire qui lui secouait le ventre, un rire nerveux, plein de moquerie.

La voiture manœuvra et s’engagea sur la route. Plusieurs personnes étaient sorties sur le pas de la porte et regardaient Marthe agiter la main. Elle entra rapidement dans sa maison pour ne pas montrer ses larmes.

La voiture roula un peu plus d’une heure. Le paysage avait changé. Amaury, qui n’avait jamais quitté son village natal ni vu autre chose que le bord de l’océan, éprouvait une curieuse sensation en découvrant les terres cultivées où s’activaient des tracteurs occupés aux labours d’automne. Des prairies succédaient aux champs où des vaches paissaient dans un calme qui inquiétait le gamin.

— On va bientôt arriver, dit Mme Vouzac. Il faut que nous passions à mon bureau, je voudrais te parler de quelque chose.

— Ensuite, nous irons chez les Blondin, poursuivit Thomas. Tu vas voir, il y a beaucoup de chevaux, et des très beaux.

L’éducateur avait un sourire que le gamin n’aimait pas, un rictus qui lui soulevait les lèvres et découvrait ses dents mal plantées, une sorte d’invitation mièvre à bien se tenir, à ne gêner personne, à se résigner. Amaury serra son ordinateur contre lui.

À Quimper, la voiture parcourut des rues très encombrées. Amaury, qui avait beaucoup voyagé virtuellement, connaissait mieux les plaines du Far West que le bocage breton. Tout l’étonnait, le marché sur une place, les terrasses de café encore bondées alors qu’à Sabrenat, passé la fin du mois d’août, il n’y avait plus personne. La voiture entra dans une cour. Mme Vouzac invita Amaury à la suivre à l’intérieur d’un vaste immeuble aux larges baies vitrées, suivie de Thomas, dont le parfum donnait la nausée au gamin. Ils entrèrent dans un bureau. Mme Vouzac ferma la porte et fit asseoir Amaury. L’assistante sociale semblait chercher ses mots, comme si ce petit bonhomme qui serrait la sacoche noire contre lui était aussi imposant qu’un directeur. Elle connaissait surtout sa susceptibilité et mesurait combien la moindre contradiction pouvait le transformer en boule de colère. Elle devait pourtant s’acquitter d’une mission délicate :

— J’ai eu des nouvelles de ta maman, dit-elle. Elle souhaite te voir.

Le visage du garçon se contracta. Il prit l’aspect d’un chat qui s’apprête à griffer ou à mordre. Comme pour se rassurer, il palpa son ordinateur à travers la toile de sa sacoche.

— Moi, je ne veux pas, dit-il d’une voix calme et avec un aplomb qui étonna les adultes.

— Et pourquoi ?

— Parce que je veux pas.

Mme Vouzac n’insista pas.

— Alors, on y va ! dit-elle en prenant sa veste.

Ils remontèrent en voiture et quittèrent la ville. Un quart d’heure plus tard, le véhicule s’arrêta au milieu d’une vaste cour entourée de bâtiments gris aux ardoises bleues. Des poules et des canards s’enfuirent en caquetant. Au fond, une maison avec un grand balcon couvert par une glycine aux feuilles dentelées. Amaury remarqua les grosses tiges noueuses qui s’enroulaient autour de la rampe en fer rouillé. Elle lui faisait penser à un serpent monstrueux, une bête à tentacules capable d’étouffer les corps les plus robustes. Un chien aboya, courut vers les arrivants et se mit à leur faire la fête. Puis, une femme tirant un cheval par la bride sortit d’un bâtiment, sur la droite. Elle portait un pantalon et une veste d’homme. Ses cheveux gris, très courts, laissaient voir de minuscules oreilles. Elle sourit à Mme Vouzac.

— Vous nous amenez notre nouveau pensionnaire ? demanda Mme Blondin.

C’était une grande femme mal bâtie, avec des hanches étroites et une épaule plus haute que l’autre. Son visage buriné par la vie au grand air était couvert d’un duvet blanc qui donnait à ses joues un aspect peu net, presque sale. Un homme sortit à son tour du bâtiment, posa une main sur la croupe du cheval. Amaury remarqua son regard gris et triste, les poches sous ses yeux et l’aspect de grande fatigue de son visage rouge aux joues tombantes. Il souleva sa casquette, découvrant des cheveux blancs hirsutes.

— C’est donc Amaury, dit encore la femme en se penchant sur le gamin. Mais qu’est-ce que tu portes, donc ?

— C’est son ordinateur, précisa Thomas qui ne voulait pas être en reste. Amaury est un as en informatique.

— Et tu crois que tu n’as pas autre chose à faire ? asséna Monique Blondin sur le ton du reproche. Il faut aussi travailler à l’école, apprendre à lire et à compter. C’est plus important que l’ordinateur.

Puis, levant les yeux vers l’assistante sociale, elle ajouta en passant une main rapide sur ses cheveux courts :

— Vous croyez que c’est bien utile, ce genre d’appareil ?

— C’est moi qui ai trouvé cet ordinateur pour Amaury, précisa l’éducateur.

— C’est vrai que ça simplifie bien la vie, constata M. Blondin. Pour ma comptabilité et pour correspondre avec mes clients et mes fournisseurs. J’avoue que j’aurais bien du mal à m’en passer.

— Certes, insista Monique Blondin, tu as raison, Henri, mais pour un gamin de cet âge, je n’en vois pas l’utilité. Il va chercher des choses qui ne sont pas de son âge ! Enfin, puisque vous dites qu’il faut le lui laisser, je me plierai à votre volonté. Mais il ne faudra pas m’en tenir rigueur s’il fait des bêtises avec ça.

— Ne vous faites pas de soucis ! la rassura Mme Vouzac. De toute façon, Amaury n’a pas accès à Internet.

Amaury pinça les lèvres. Cela faisait longtemps qu’il se connectait à Internet avec les installations des voisins et ferait de même ici, sans rien dire à personne. Il décida qu’il aimait bien Henri Blondin et qu’il détestait Monique.

Le vieux chien tournait toujours autour de lui.

— C’est Ballotin. Il va sur ses quatorze ans. C’est une bonne bête, dit Henri.

— Bon, tu prends ta valise et je vais te montrer ta chambre, poursuivit Monique en caressant le cheval, qui s’impatientait. Ici, on ne perd pas de temps. Ce soir, quand ils vont rentrer de l’école, tu feras connaissance avec tes camarades, Théo, Hassan, et Louise, une petite bien maigrichonne et qui pleurniche toujours. Mais ça va déjà un peu mieux.

Ils entrèrent dans la grande maison. La salle de séjour était meublée d’une grande table, de fauteuils, d’un vaisselier. À l’étage, un couloir donnait sur plusieurs petites pièces dont le plancher craquait atrocement à chaque pas, des chambres alignées comme dans un internat. Monique Blondin entra dans l’une d’elles, indiquant que ce serait celle d’Amaury.

Quelques instants plus tard, Mme Vouzac et Thomas prirent congé, laissant Amaury un peu désemparé. C’était la première fois qu’il se sentait aussi fragile, aussi vulnérable. À Sabrenat, il pouvait fuir vers les falaises, crier à pleins poumons face à l’océan. Ici, dans cet environnement étranger, loin des grands espaces marins, il se sentait prisonnier, perdu.

— Bon, tu poses ton ordi dans ta chambre et tu viens avec moi. Je vais te montrer les chevaux et tu aideras Henri à leur donner à manger.

Ça ne lui déplaisait pas. À son arrivée, il avait observé le cheval que Mme Blondin tenait par la bride. C’était un bel animal, mais Amaury ne comprenait pas qu’une telle masse de muscles, une telle force de la nature se laisse asservir par une femme qu’il aurait pu terrasser d’un coup de collier. Ils descendirent dans la cour. Une cavalière à l’allure frêle sortit de l’écurie, en selle sur un énorme animal qui prit le chemin des champs. Le chien se mit à aboyer. Monique le réprimanda et il se tint à distance, puis il vint lécher la main du gamin qui en éprouva un grand réconfort. Amaury redoutait surtout l’arrivée des deux garçons qui devaient avoir deux ou trois ans de plus que lui.

Il s’attacha aux pas d’Henri Blondin. Ce paysan tranquille allait d’un box à l’autre en sifflotant. Son regard exprimait un peu celui du vieux chien, soumis, mais son attitude, toujours la même, montrait qu’il gardait beaucoup de choses pour lui, que Monique Blondin menait la maison et l’affaire, mais que lui, sous une apparente indifférence, savait aussi imposer ses vues quand c’était le moment.

— Alors, comme ça, tu aimes les ordinateurs ? demanda Henri, qui ne savait pas quoi dire à ce gamin que l’on avait présenté comme une furie et qu’il découvrait très calme.

— J’adore.

— Pour moi, c’est toujours compliqué. Je ne comprends pas tout et souvent je me trompe. Et les chevaux, tu aimerais t’en occuper ?

— Je ne sais pas.

La conversation en resta là. Henri disposait de la paille dans les box, passait l’étrille sur le poil des chevaux et les flattait du plat de la main. Amaury restait dans l’allée, incommodé par la forte odeur qui régnait dans le local. Comme Henri ne s’occupait pas de lui, il sortit dans la cour. Ici, l’automne avait plus de couleurs qu’à Sabrenat. Les feuillages d’un beau jaune et d’un rouge éclatant donnaient aux collines un relief inattendu. Il eut tout à coup envie de suivre le chemin qui s’enfonçait entre deux haies vers la forêt et les prairies que le soleil éclairait d’une lumière diffuse. Un car arrivait sur la route départementale en direction de la maison des Blondin, isolée du reste du village dont on apercevait le clocher entre les arbres. Le car s’arrêta devant le portail toujours ouvert sur la cour et le manège en retrait. Amaury vit deux garçons en descendre, d’abord Théo, un petit Asiatique à la tête large, puis Hassan, un grand Africain de treize ou quatorze ans. Il aperçut enfin une fillette à peu près de sa taille, aux longs cheveux noirs bouclés, le regard triste. Très maigre, elle semblait ne pas toucher le sol malgré son sac trop lourd pour ses frêles épaules. Amaury eut envie de s’enfuir quand les deux garçons s’approchèrent de lui. Théo lui tendit la main. Hassan resta en retrait.

— C’est toi le nouveau ?

Cette manière de lui parler ne plut pas à Amaury qui fit sa grimace de fouine en colère. Hassan lui tendit à son tour un bras très long. Ce garçon filiforme était tout en hauteur et en membres. Son torse minuscule surmontait des jambes qui semblaient aussi mal assurées que des échasses. Les deux garçons, n’ayant rien à ajouter au « nouveau », traversèrent la cour et entrèrent dans la maison. Amaury demanda à la petite fille, qui n’avait pas suivi Théo et Hassan :

— Et toi, tu ne vas pas goûter ?

— J’ai pas faim. Je déteste manger. J’ai jamais faim et Monique me force à manger. Alors, souvent, je vais vomir.

— Ils ont l’air très gentils, tes deux frères !

La fillette prit un air offusqué et, posant son sac devant elle, dit sur le ton du reproche :

— C’est pas mes frères. C’est des enfants que Monique garde, comme moi, et comme toi. Ils sont toujours en train de se disputer, mais pour me faire des misères, ils s’entendent toujours. Je les déteste, surtout Théo. Il est méchant et Hassan, qui est pourtant aussi grand qu’un homme, lui obéit toujours. Méfie-toi de Théo, il te fera de grands sourires pour te frapper par-derrière.

— Et Mme… Mme Monique laisse faire ?

— Elle s’en fout. On peut se battre, c’est pas son affaire. Elle s’occupe mieux de ses chevaux que de nous. Elle veut seulement qu’on mange ! Et quand je pleure parce qu’ils m’ont battue, elle me dit que j’ai qu’à me défendre.

Tout en parlant, ils marchaient à travers la cour où les poules picoraient du grain que la fermière venait de leur lancer à la volée. La cavalière qu’Amaury avait vue partir à cheval venait juste de rentrer. Elle posa le pied à terre devant les enfants à qui elle adressa un sourire. Ils pénétrèrent dans la maison. La fillette monta à l’étage, suivie par Amaury qui voulait récupérer son ordinateur. À la porte de sa chambre, il s’arrêta net. Théo et Hassan, assis sur son lit, avaient réussi à démarrer sa machine. Théo pianotait sur le clavier tout en suivant les images sur l’écran. Amaury ne put retenir son cri aigu qui trancha avec le silence de la vieille bâtisse.

— Laissez ça ! C’est à moi !

Il se jeta sur Théo qui, surpris, bascula. Amaury s’empara de l’ordinateur et courut vers la porte. Hassan se dressa, prêt à le poursuivre.

— C’est mon ordi. Personne n’a le droit d’y toucher !

— Tu peux bien nous le prêter, dit Hassan d’une voix déjà virile.

— Non, je ne le prête à personne.

Amaury dévala l’escalier quatre à quatre, poursuivi par les garçons qui le regardèrent courir à travers la cour. Ils n’avaient pas l’intention de le rattraper, certains qu’ils finiraient par avoir gain de cause. Amaury s’engouffra dans l’écurie, heurta Henri qui distribuait de l’avoine aux animaux.

— Eh bien, qu’est-ce qui te prend ? Tu as eu peur des chevaux ?

— Non, répondit Amaury, mais je ne veux pas que les autres se servent de mon ordi.

Henri jeta un regard amusé vers le garçon qui serrait son trésor contre lui.

— Tu veux dire Théo et Hassan ? Ça, c’est sûr qu’ils vont tout faire pour l’avoir un peu.

— Je veux pas.

Henri alla vider du grain dans la mangeoire d’un des chevaux qui se mit à agiter sa queue en guise de satisfaction.

— Tu y tiens drôlement à ton ordinateur. Tu lui as donné un nom ?

Le gamin fut surpris par cette question. Il n’avait jamais pensé donner un nom à son ordi, et pourtant il en comprenait tout à coup la nécessité. Ce n’était pas une simple machine, mais son ami, son confident qui savait tout du monde, comme un grand frère.

— Je l’appelle Paul !

Il s’étonna de sa réponse. Pourquoi l’avait-il appelé Paul ? Après tout, il n’avait pas envie de se poser des questions. C’était Paul, un point c’est tout. Paul était un très beau prénom, bien plus joli qu’Amaury, Théo ou Hassan. Oui, Paul, c’était très bien. La pensée du curé sortant du presbytère avec les menottes s’imposa alors à son esprit.

Il revint dans la cour. D’une fenêtre ouverte à l’étage, il entendit Hassan et Théo qui bavardaient dans une chambre. Louise sortit de la maison et traversa la cour accompagnée de Ballotin qui trottait dans ses jambes. Amaury les rejoignit. Les grands yeux tristes de la fillette l’attiraient. Lui qui cassait tout, dont les colères étaient si soudaines et d’une violence inouïe, n’était pas tellement différent de la gamine qui acceptait tout, qui baissait la tête, victime désignée parce que sans défense.

— Ils vont essayer de te reprendre ton ordi. Ils ne comprennent pas que tu en aies un et pas eux, alors ils vont t’obliger à partager.

— Jamais. Je ne peux pas partager Paul.

Louise lui jeta un regard curieux où l’on sentait la moquerie prête à jaillir.

— C’est son nom ?

— Oui, c’est son nom. Je l’ai toujours appelé comme ça, mentit-il, et puis ça lui va bien.

— C’est un nom de vieux !

— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est le nom d’un marin pêcheur qui est très fort. C’est très joli, Paul.

Louise n’insista pas. Elle rejoignit Monique qui sortait du bâtiment abritant le clapier. La fillette emboîta le pas à la femme. Celle-ci demanda à Amaury :

— Tu viens avec nous ? On va couper de l’herbe pour les lapins. Mais laisse donc ton ordinateur à la maison. T’as pas besoin de ça tout le temps.

— Non, je veux pas le laisser !

— Les autres veulent le lui prendre, expliqua Louise.

— Et alors ? répliqua Monique. Même si tu le leur laisses un peu, c’est pas très grave. Il faut prêter ses affaires !

— Non, répliqua vivement Amaury. Je ne le prêterai pas.

Il redoutait surtout que les deux maladroits le cassent ou qu’ils regardent ce qu’il écrivait, ses dessins, les jeux qu’il inventait, autant de choses qui dévoileraient le véritable Amaury.

— Non, je le garde avec moi !

— Toi, mon petit, il va falloir que tu apprennes à partager, sinon on ne s’entendra pas !

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