Le cri du goéland
Chapitre 11
Amaury était chez les Blondin depuis une dizaine de jours. Les vacances de la Toussaint arrivaient. Mme Vouzac, considérant que le jeune garçon faisait de grands progrès, décida qu’il ne retournerait pas chez sa grand-mère. L’enfant en fut tellement contrarié qu’il chercha immédiatement un moyen de s’échapper. S’il attendait encore, avec des journées de plus en plus courtes et une météo qui s’annonçait capricieuse, il devrait ajourner une fois de plus son projet.
Depuis quelque temps, Théo s’étonnait de la facilité avec laquelle Amaury lui prêtait son ordinateur. « Je sais tout, avait dit le gamin sur un ton blasé. J’ai plus rien à apprendre ! » Les logiciels piratés sur Internet avaient rempli leur rôle. Comme il devait se rendre à Sabrenat par ses propres moyens, il avait dû s’entraîner virtuellement à conduire une voiture, ce qui lui sembla plus compliqué que le pilotage d’un bateau en haute mer.
Considérant qu’il ne pouvait plus attendre, l’enfant décida de jouer son va-tout le dimanche de la Toussaint. Le ciel était clair mais le vent soufflait assez fort. Il n’avait pas pu écouter la météo, mais cela n’avait pas d’importance. Il se rendit à la messe, comme Monique l’exigeait de ses pensionnaires. À la fin de l’office, ils rentrèrent à la ferme. C’était l’heure où Monique exigeait qu’on reste dans sa chambre pour faire ses devoirs, même pendant les vacances. Si elle était inflexible envers Théo et Hassan, elle laissait Amaury plus libre afin qu’il ne perturbe pas ses camarades. Le cancre bénéficiait ainsi d’une certaine liberté, un privilège aux yeux des autres. Monique voulait agir par étapes : d’abord stabiliser le gamin, ensuite, le faire travailler.
Amaury avait tout préparé : l’itinéraire par des petites routes peu fréquentées par les gendarmes, le départ au retour de la messe. Henri avait laissé sa voiture devant le portail pour se rendre chez ses vieux parents dans l’après-midi, ce qui simplifiait grandement l’opération pour le garnement. Restait à voler la clef du véhicule posée par habitude sur un coin de la table basse dans le salon, bien en vue. Amaury n’eut aucun mal à s’emparer du trousseau. D’un geste rapide, profitant d’un instant où personne ne le regardait, il le fit disparaître dans la poche de son pantalon. Puis, il n’eut qu’une hâte, sortir, s’échapper, mais il devait être prudent pour ne pas attirer l’attention.
Il traversa la cour les mains dans les poches, dissimulant son impatience. Le vent balayait le ciel aussi fin qu’un tissu de soie. Il passa le portail, jeta un regard circulaire. La cour était vide, les poules grattaient la paille éparpillée devant la porte de l’écurie. Il se cacha derrière le mur, attendit un instant, le cœur battant, fiévreux. Il n’avait pas eu beaucoup de temps pour s’entraîner sur le logiciel de simulateur de conduite automobile et redoutait la confrontation avec la réalité. Ce qui semblait facile derrière un écran l’était moins sur une route sinueuse, avec un véritable volant.
Un dernier regard à droite, à gauche, et il ouvrit la portière, puis la referma délicatement en évitant de la claquer. Il posa les mains sur le volant, la tête dépassant à peine du tableau de bord. La peur qui l’étreignait répandait en lui une délicieuse excitation. Jamais il n’avait vécu avec autant d’intensité. Il pensait à son père au volant d’une puissante voiture après son premier braquage, son père poursuivi par la police et réussissant à s’échapper. Il retrouvait sa véritable tribu, tant pis si on l’abattait sur un trottoir !
D’un regard rapide, il parcourut le tableau de bord, vérifia que le levier de vitesse était bien au point mort. C’était exactement comme sur son simulateur, et pour l’instant il ne se sentait pas dépaysé. Il tourna la clef, le moteur démarra. Il approcha le siège, enfonça la pédale d’embrayage, qui lui sembla très dure, enclencha une vitesse, desserra le frein à main puis lâcha l’embrayage un peu vite. La voiture fit une embardée, mais il reprit vite le contrôle. Il tenta de changer de vitesse, réussit. Suivre la route n’était pas difficile. En quelques minutes, il sut adapter les coups de volant aux tournants. Pour ne pas attirer l’attention des autres conducteurs, il s’obligeait à respecter le code de la route et restait bien à droite. Il poussa un cri de triomphe.
Au bout de quelques kilomètres, un stop l’obligea à s’arrêter. Deux gendarmes surveillaient la circulation, debout à côté de leur fourgon bleu. Amaury se dit que son aventure allait s’arrêter là, mais il ne se démonta pas. Les deux hommes, qui bavardaient, ne virent pas que la voiture qui repartait était conduite par un enfant. Amaury traversa le village en jubilant.
Il approcha de Sabrenat, étonné de ne pas avoir été arrêté. La chance était avec lui, cette chance qui avait tant manqué à son père. Il pensa qu’Henri ne s’était sûrement pas encore aperçu du vol de son véhicule et que Monique s’occupait dans sa cuisine. Le dimanche, ils déjeunaient toujours plus tard que d’habitude.
À un panneau indiquant l’arrivée à Sabrenat, Amaury engagea la voiture dans un chemin de terre, où il s’arrêta. L’horloge indiquait presque quatorze heures. Le temps était assez calme. Il se demanda si les pêcheurs étaient sortis.
Dans ce cas, il devrait attendre leur retour et la fin de la criée. Il s’éloigna du véhicule, qui risquait de le faire repérer, prit un chemin par la petite forêt pour s’approcher du port. Il fut étonné par le calme qui y régnait. La plupart des bateaux étaient là, ce qui lui parut étrange. Mais cela simplifiait son projet. Il fit un détour jusqu’aux falaises et constata que le vent s’était renforcé. Une barre de nuages menaçants se dressait au-dessus de l’horizon, annonçant une tempête, mais Amaury s’était suffisamment exercé sur son ordinateur pour affronter tous les gros temps. Il fouilla sous les rochers et trouva facilement la petite boîte de pastilles avec la clef. Il l’enfouit rapidement dans sa poche. Le Sémillant, le magnifique bateau d’Éric Laroch, peint de frais, solide, capable d’affronter toutes les tempêtes jusqu’à l’autre bout de l’océan, était à quai. Amaury se dissimula derrière un gros arbre et attendit. Après un long moment d’observation, pour s’assurer que la voie était libre, il inspira profondément, courut jusqu’à l’embarcadère, dénoua la corde d’amarrage et sauta à bord. La clef enfoncée dans le contacteur, le moteur démarra. Amaury manœuvra le bateau près du quai et longea la digue. Personne ne s’était aperçu de rien. Le port restait désert. Il sortit, prit la direction du large. Les vagues étaient de plus en plus fortes, mais, s’il se laissa surprendre au tout début, il sut vite les attaquer pour les franchir sans difficulté. Amaury poussa un cri de joie. L’Amérique l’attendait juste derrière l’horizon gris où le ciel et l’eau se confondaient. Une multitude d’oiseaux accompagnaient l’embarcation, formant un cortège triomphal. Plus tard, Amaury serait marin, il ferait le tour du monde en solitaire, gagnerait la Route du Rhum. Il afficha un cap plein ouest en tenant solidement la barre…
Paul Benalec marchait sur les falaises en compagnie de Marie. La jeune femme était venue en tout début d’après-midi passer quelques heures avec son ancien compagnon. Elle se contentait de sa présence sans rien attendre en retour. Cette abnégation touchait le prêtre qui se sentait toujours lié à elle par un amour qu’il n’avait plus le droit de bafouer. « Je n’ai de comptes à rendre qu’à ma conscience, qui est le reflet de Dieu », répétait-il comme pour s’en convaincre lui-même.
Tout à coup, elle tendit le bras en direction du port :
— C’est qui ce gamin qui détache le bateau ?
Paul vit nettement Amaury sauter à bord du Sémillant et entrer dans la cabine de pilotage. Le moteur, en démarrant, libéra un panache de fumée noire. Le bateau longea la digue et se dirigea à pleine puissance vers le large. Paul s’exclama :
— C’est pas possible ! Qu’est-ce qu’il ferait là ?
— Qui ? demanda Marie. De qui tu veux parler ?
— Mais Amaury, évidemment ! Viens !
Ils coururent jusqu’au port. La place vide du Sémillant se découpait le long du quai et montrait l’invraisemblable : quelqu’un quittait le port alors que la tempête se préparait. Jérôme Neyrec, qui était en train de nettoyer son bateau, sortit de la cale.
— Qu’est-ce qui se passe ? J’ai entendu un bateau démarrer, j’ai cru qu’Éric essayait le moteur du Sémillant, alors je ne m’en suis pas préoccupé. Mais qu’est-ce qui lui prend de partir ? Il n’a pas vu les cendres sur l’horizon ? Ça va faire méchant !
— On n’a pas une minute à perdre ! s’écria Paul. C’est le gamin de Marthe qui a piqué le bateau !
Jérôme se tourna vers le bout de la rade et vit le Sémillant qui filait vers le large. Paul sauta à bord.
— On ne peut pas le laisser, vite, mets en route, on va le chercher !
Puis, se tournant vers Marie qui était restée sur le quai, il cria :
— Va alerter les secours !
Malgré le sérieux de la situation, Marie sourit. Elle retrouvait Paul tel qu’il était autrefois, directif, plein de volonté.
— Mets en marche ! hurla Paul à Jérôme, qui hésitait.
— Pas si vite. J’ai pas envie de casser mon bateau pour ce garnement. Il suffit de téléphoner aux secours…
— Tu as un portable sur toi ?
— Non.
— Moi non plus, et c’est dimanche, ajouta Paul. Avant que les secours n’arrivent, le gamin a largement le temps de se noyer. Tu as vu la taille des vagues ? Mets en route, je te dis !
Paul avait détaché l’amarre du Margot et poussait Jérôme vers la cabine. Le pêcheur hésitait encore, tout en mesurant l’urgence de la situation.
— Écoute, le Sémillant est trop rapide. Mon moteur n’est pas tout neuf, et puis…
— Et puis fonce ! cria Paul.
Le bateau dépassa la digue. Là, le vent leur opposa sa force rageuse. D’énormes vagues soulevaient l’embarcation. Le Sémillant avait disparu devant eux dans une grisaille de mauvais augure. Atterré, Paul regardait les crêtes s’effilocher en longues lanières blanches. La peur lui broyait les entrailles. Il se mit à trembler. Livide, claquant des dents, il s’affaissa et se prit la tête entre les mains.
— Eh bien, monsieur le curé, qu’est-ce qui vous prend ? demanda Jérôme.
— C’est rien, dit Paul. Continue.
Une sueur froide ruisselait sur son front. Incapable de se tenir debout, il s’accrochait au bastingage en regardant le plancher.
— Ça se gâte, on ne tiendra pas longtemps !
— Avance, je te dis !
Paul s’était dressé. Titubant, il s’approcha de Jérôme, qui tenait la barre et faisait son possible pour garder son bateau face aux vagues.
— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda le pêcheur. Le mal de mer ? Vous en faites pas, même ceux qui sortent tous les jours en souffrent parfois !
— C’est la première fois que je remonte sur un bateau depuis le naufrage, grogna Paul.
— Alors, je comprends, répondit Jérôme.
Comme tous les marins, Neyrec avait connu de mauvais moments sur cet océan jamais tendre avec ceux qui le fréquentaient. Combien de fois avait-il échappé au pire en se disant que c’était un miracle ? Il savait aussi que la peur était mauvaise conseillère, et s’attacha donc à tenir fermement la barre.
— Jamais on n’y arrivera. Je vais envoyer un message à Concarneau !
Paul mesurait l’ampleur que prenait la tempête. Il savait que les secours mettraient du temps avant d’arriver et que, très vite, ils ne pourraient plus intervenir. Les vagues roulaient, noires, de plus en plus hautes et lourdes. Des murs de plomb heurtaient la coque de bois.
— Continue, je te dis !
— Non, c’est de la folie, hurla Jérôme. Il faut faire demi-tour. C’est pas la peine de casser deux bateaux, et nous avec !
Quelque chose se débloqua dans l’esprit de Paul, une barrière se rompit. Il se dressa tout à coup, le regard dur. Une main solide se posa sur l’épaule de Jérôme qui s’étonna d’une telle métamorphose.
— On continue, je te dis, cria Paul en bousculant Jérôme et en prenant la barre.
Il n’avait plus peur. Il redevenait lui-même. Le marin expérimenté et courageux qu’il avait été devait sauver Amaury. Tout en dirigeant le bateau contre les vagues, il ne pensait pas à Dieu, mais à la nécessité de rattraper le Sémillant.
— Ton moteur est vieux ? hurla-t-il à l’intention de Jérôme.
— Il est ce qu’il est, mais c’est moi le maître à bord, alors, je fais demi-tour !
— Pas question !
— Si on s’en sort, on réglera nos comptes, monsieur le curé !
Enfin, dans le creux d’une vague, ils virent le Sémillant. Le bateau n’avançait plus, ballotté comme un bouchon.
— Le voilà, fit Paul triomphant. Qu’est-ce qui se passe ? Il faut l’approcher.
— Vous n’y pensez pas, c’est dangereux !
Sans répondre, Paul manœuvra comme il put, tant le vent était fort et les mouvements du bateau imprévisibles. Le Sémillant semblait vide, livré à lui-même. Où était Amaury ? Serait-il passé par-dessus bord ?
Jérôme mesurait le courage de ce curé qui avait retrouvé son pied marin et une étonnante dextérité à manœuvrer malgré un vent changeant et les violentes bourrasques.
— Je vais essayer d’aborder. Mets le Margot dans le sens du Sémillant et approche lentement, ordonna Paul. Les deux seront pris dans le même mouvement. Avec un peu de chance, je vais pouvoir sauter à bord.
— Vous n’y pensez pas, vous allez vous tuer !
— Non, je me suis attaché. Si je tombe à la mer, tu n’auras qu’à me repêcher !
— Et si vous êtes écrasé entre les deux coques ?
— T’occupe pas ! Fais ce que je te dis !
Jérôme comprit qu’il avait affaire à un véritable patron, un de ces marins dont les ordres ne se contestaient pas parce que leur force, semblable à celle de l’océan, s’imposait à tous.
La première tentative échoua, le bateau se rapprocha du Sémillant mais s’en éloigna brutalement de plusieurs mètres. Déséquilibré, Paul faillit tomber à l’eau. Il se retint grâce à la corde et demanda à Jérôme de tenter une nouvelle approche.
— Mais où est le gamin ? cria-t-il encore d’une voix qui se perdit dans le tumulte des vagues déferlantes.
La deuxième tentative fut la bonne. Au moment où le Margot heurta le Sémillant, Paul enjamba le bastingage et se lança en avant. Il roula sur le pont fouetté par des paquets d’eau gelée. Il se releva vivement et se hissa jusqu’à la cabine dont la porte ouverte claquait à chaque embardée. Amaury était là, recroquevillé, la tête sur les genoux. Insensible aux gerbes d’eau qui le frappaient. Paul le secoua.
— Est-ce que tu vas bien ? hurla-t-il.
Un sanglot lui répondit.
— T’en fais pas, je vais te tirer de là ! cria encore Paul.
Puis il sortit, sa voix dominait le tumulte du vent et de l’eau brassée.
— Tu peux rentrer maintenant, dit-il à Jérôme. On va se débrouiller.
Depuis son bateau, Jérôme pouvait voir Paul se démener, solide sur ses jambes malgré les mouvements du Sémillant. Il observait ce curé balafré, ce marin aguerri, prêt à se battre avec le monstre. Il était plus à sa place ici que dans une église.
— Va, je te dis, file et envoie les secours !
— Jamais, hurla Jérôme. Pas avant que vous ayez remis le moteur en marche.
Paul inspecta les cadrans du poste de pilotage et découvrit aussitôt la cause de la panne. Il n’y avait plus de carburant dans le réservoir. Il sortit et cria à Jérôme :
— C’est bon. Il y a un jerrican plein dans la cale. Tout va bien, rentre, on arrive.
Cette fois, Neyrec ne se fit pas prier. Il mit le cap vers la terre qui avait disparu dans une brume épaisse. La pluie commençait à tomber et le vent, au lieu de mollir, se renforçait.
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