Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 7 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 7

 

Deux jours plus tard, Marthe apprit à Paul qu’une pétition circulait dans la commune. Juliette Usellat, qui s’occupait du catéchisme, en était à l’origine, et la plupart des Sabrenais l’avaient signée.

— Moi, je les ai envoyés promener avec leur pétition, dit Marthe en se tournant vers le curé. Ils demandent votre remplacement parce que vos propos ne conviennent pas aux fidèles. Ils ne veulent pas que vous fassiez le catéchisme à leurs enfants et leur mettiez des idées saugrenues en tête. Ils disent que vous ne croyez pas en Dieu et aux saints, que vous avez l’intention d’enlever toutes les statues.

— Je ne sais plus, Marthe, je ne sais plus ce que je crois, je ne sais rien. Je suis un pauvre malheureux.

— Voyons, monsieur le curé, fit Marthe en tournant vers lui un regard étonné, vous ne pouvez pas parler comme ça !

— La vie n’est pas facile. Le chemin que j’ai choisi est plein d’embûches et de barrières infranchissables. Je me demande si j’ai eu raison !

Marthe, qui ne comprenait pas ce que Paul voulait dire, alla au bout de sa pensée.

— Ils ne veulent pas que vous enleviez les statues parce que ça porte malheur. Là, je suis de leur avis.

— Je trouve stupide qu’on puisse adorer un saint en plâtre, tonna Paul. Tout comme je n’admets pas qu’on vénère des reliques, des objets en tout genre. C’est ridicule de croire que ces objets peuvent porter chance ou attirer le malheur. Ce ne sont que de stupides superstitions !

— Vous avez sûrement raison, reprit Marthe, montrant par là qu’elle avait beaucoup plus de réflexion que la moyenne, mais ici, avec le métier dangereux qu’on fait, on reste attaché à la tradition.

— Rien n’est plus stupide que d’admettre des comportements, des croyances que l’on n’a pas soi-même compris.

Marthe était partie après avoir fait la vaisselle et préparé le bouillon du soir. Paul resta seul dans le silence de cette maison qui le rejetait. L’image de Marie accaparait ses pensées.

Le lendemain, vers deux heures de l’après-midi, le fourgon des gendarmes s’arrêta à nouveau sur la place. André Michaud en descendit, libre. Sa femme, qui avait été prévenue, se jeta dans ses bras et l’étreignit longuement sous le regard des curieux. Ses trois enfants embrassèrent timidement leur père. L’innocence du jeune pêcheur avait été démontrée : il ne pouvait pas avoir tué Legyère puisque à l’heure présumée du crime, avant la tempête, il se trouvait encore chez un marchand de poissons à Concarneau. Il était rentré à Sabrenat où il était allé vérifier les amarres de son bateau avec un autre pêcheur, qui avait confirmé ses dires. En revanche, Éric, son beau-frère, n’avait pas d’alibi. Absent la veille au soir et toute la nuit, il avait raconté aux policiers qu’il avait dormi dans sa voiture, mais personne ne pouvait témoigner. Il était rentré chez lui aux premières heures de l’aube, puis s’était de nouveau absenté.

Les rumeurs qui couraient à propos de sa femme avaient poussé les policiers et le commissaire Brunet à le considérer comme le suspect numéro un. Dès qu’on évoquait le sujet, Éric devenait enragé et maudissait ceux qui tournaient autour de sa belle épouse au regard aguichant. Quand Brunet lui avait demandé ce qu’il pensait de Legyère, la réponse avait été franche et directe :

— Je le détestais. Cette ordure nous ponctionnait, mon beau-frère et moi. Un sale type qui n’a eu que ce qu’il méritait.

Éric avait la réputation de ne pas cacher ses pensées, ce qui lui avait souvent joué de mauvais tours. Sa manière excessive et radicale d’exprimer ses sentiments l’avait perdu.

— Et les relations de Legyère avec votre femme ?

Éric avait bondi tel un tigre, toutes griffes dehors. Il s’était jeté sur le policier qui lui avait posé cette question.

— Je ne veux pas qu’on en parle. Les gens disent ça, mais c’est pas vrai. Mathilde est une femme sérieuse.

— Si Legyère acceptait de repousser toujours les échéances, contrairement à ce qu’il faisait avec votre beau-frère, c’était pour quelle raison à votre avis ?

Éric s’était affaissé, vaincu par une réalité qui le détruisait.

— On l’a tué, et c’est bien fait pour lui !

Après une telle affirmation, Brunet n’eut pas de mal à obtenir des aveux circonstanciés. Pourtant, quelques contradictions avaient intrigué le policier, notamment l’endroit où était cachée l’arme du crime. Éric n’avait pas pu le préciser exactement. De plus, il restait incapable de décrire correctement le pistolet avec lequel il avait assassiné Legyère, ni l’armurerie où il se l’était procuré. Cela n’avait pourtant pas une grande importance dans l’immédiat. Le juge d’instruction était satisfait. Mais pour Alain Brunet, la véritable enquête commençait.

Paul Benalec apprit donc qu’Éric avait avoué et se demanda ce que cela signifiait. Pétronille n’avait-elle pas mis ses menaces à exécution ? Éric l’aurait-il devancé ? Marthe arriva en coup de vent.

— Monsieur le curé, c’est un grand malheur ! Amaury a encore fait des siennes !

Il suivit Marthe qui le conduisit jusque chez elle. La petite maison se trouvait sur la route d'Audierne, juste avant le cimetière. La femme entra la première et s’arrêta devant la porte de la cuisine.

— Regardez !

Paul vit alors des débris d’assiettes sur le plancher, des tiroirs cassés dont le contenu était répandu sur le sol : fourchettes, et couteaux de cuisine. Sur la table, des morceaux de plats décorés de fleurs rouges, une chaise brisée contre la pendule au bois défoncé.

— Regardez ! Je n’en peux plus !

Marthe s’assit sur un tabouret à côté de la table et posa ses coudes parmi les débris de faïence. Les larmes roulaient sur ses joues ridées.

— C’était le service de ma pauvre mère ! Il savait que j’y tenais, c’est pour me faire du mal qu’il l’a cassé !

— Que s’est-il passé ?

— Il écoute de la drôle de musique sur son ordinateur et ça le rend fou !

— Je vais lui parler, dit Paul. Où est-il ?

— Je sais pas, répondit Marthe en essuyant son visage avec un mouchoir blanc. Moi qui fais tout pour qu’il soit heureux, voilà comment il me remercie. Je crois que je vais suivre les conseils de l’assistante sociale. Je vais le placer dans une maison où il sera tenu !

— S’il agit comme ça c’est qu’il est malheureux, précisa Paul. Un enfant ne casse pas la vaisselle par plaisir. Il l’a fait pour attirer l’attention parce qu’il souffre !

— Vous en avez de bonnes, vous ! Il a tout ce qu’il veut. Tenez, pas plus tard qu’hier, l’éducateur lui a apporté un nouveau jeu pour son maudit ordinateur, ajouta Marthe. Il n’a aucune reconnaissance, jamais le moindre geste affectueux. Il est toujours en train de frapper, de casser. Il n’aime que torturer les oiseaux et faire souffrir notre vieux chat. J’ai même dû placer la pauvre bête au refuge parce qu’il aurait fini par la tuer.

Elle sanglotait, la tête basse, vaincue par un enfant de onze ans.

— Il ressemble à son père. Cette malédiction me poursuit ! Son père, je l’ai élevé comme j’ai pu parce que j’étais seule. Mon mari est mort en mer. J’ai tout fait pour lui, et vous savez comment cela s’est terminé. Amaury prend le même chemin…

— Je vous répète, Marthe, qu’Amaury est malheureux. On ne fait pas le mal par plaisir, cela je ne le croirai jamais ! Où est-il ?

— Il est parti en courant. Il a pris la direction des falaises, comme toujours.

Paul laissa Marthe et suivit le chemin de terre qui menait à la colline. L’approche de l’océan, la vue du large éveillait en lui cette peur qui ne le quittait plus depuis son retour, preuve que le marin pêcheur n’avait pas abdiqué en face du prêtre. Il franchit le sommet de la colline où le vent soufflait toujours, quand son regard fut attiré par des oiseaux qui se laissaient porter, très haut dans le ciel. Il aurait voulu être un de ces animaux pour qui la côte n’est pas une barrière et qui se tiennent hors du monde tout en le regardant de haut.

Il trouva Amaury au bord de la falaise, face au large. Le curé eut envie d’intervenir puis décida de rester un instant en retrait. Amaury s’accroupit pour observer quelque chose entre les herbes. Comme il semblait calme, Paul s’approcha.

— Bonjour, Amaury. Qu’est-ce que tu fais là ?

— J’ai pas envie de vous parler.

— Pourtant, il faut que tu m’écoutes.

— Non, répliqua l’enfant sans lever les yeux. Comme les autres, vous racontez n’importe quoi.

Paul fit un petit détour pour que le gamin ne puisse s’échapper. Celui-ci comprit sa manœuvre et se dressa, prêt à s’enfuir.

— Reste, je ne suis pas venu pour te réprimander mais pour parler avec toi.

— J’ai rien à vous dire.

— Pourtant, ta grand-mère m’a dit que tu aimais la musique…

Il tourna un regard étonné vers le curé, puis éclata d’un rire moqueur.

— La musique ? Je déteste. Pourquoi j’aimerais ça, c’est rien du tout !

— Moi, j’aime la musique. Je sais même jouer un peu de violoncelle. J’ai appris quand j’avais ton âge.

— Du violoncelle ? s’étonna le gamin. C’est quoi, ça ?

— C’est un gros violon avec un son très grave. C’est formidable ! La musique dit les choses mieux que les mots !

— Et vous en avez un, de violoncelle ? demanda Amaury, tout à coup piqué par la curiosité.

— Oui, j’en avais un, mais ma mère l’a vendu. Ce n’est pas grave, je vais t’en trouver un. Et je ferai de la musique pour toi. Tu pourras aussi apprendre à jouer si tu veux. D’ailleurs, j’ai des disques au presbytère. Je te les ferai écouter.

— J’aime pas écouter des disques… Avec mon ordi, c’est beaucoup mieux.

— Ton ordi ! Tu n’as que ce mot à la bouche. Il faut aussi regarder la réalité autrement qu’à travers un écran.

— Je comprends pas ce que vous dites, répondit le gamin, tout à coup calme.

Paul remarqua son regard changeant, les ombres qui passaient devant ses yeux, les éclats lumineux, marques d’une vie intérieure intense.

— C’est d’accord. Je vais aller chercher un violoncelle uniquement pour toi.

— C’est pas la peine. Je comprendrai pas votre musique. Je ne comprends rien à rien, tout le monde vous le dira.

— Je ne te crois pas. Au contraire, je pense que tu comprends beaucoup plus de choses que les autres !

Il avait tourné sa tête ronde. Pour la première fois, il montrait un visage qui n’était pas agressif, sans sa grimace de chaton pris au piège, ouvrant de grands yeux pleins de curiosité. Paul crut y lire comme un appel au secours.

— Tu sais, poursuivit le curé, mon père est parti de la maison alors que j’avais onze ou douze ans, à peu près ton âge. On n’a jamais su où il était allé. Il m’a beaucoup manqué.

Amaury sembla réfléchir un instant, puis demanda, adoptant un tutoiement qui plut à Paul :

— Pourquoi tu me parles de ton père ? C’est à cause du mien ?

— Non, c’est pour te dire que j’ai été un gamin, comme toi.

Amaury se leva brusquement.

— Alors si tu crois que je vais faire comme toi, que je vais devenir un curé qui joue du violoncelle, tu te trompes !

Il poussa un ricanement et partit en courant. Paul revint chez Marthe qui était en train de rassembler les débris de vaisselle.

— J’ai trouvé Amaury. Je vais m’occuper de lui.

Marthe posa son balai et se tourna vers le prêtre resté à la porte.

— Vous ne serez pas le premier à essayer, mais vous n’arriverez à rien.

Amaury arriva au même instant. Sa grand-mère s’approcha lentement, le saisit par surprise et vida sa colère sur l’enfant qui se débattait et poussait des cris stridents. Paul laissa faire. Il méritait une bonne correction, même si ce n’était pas la meilleure manière de le ramener à un comportement plus calme.

Enfin, Marthe lâcha Amaury, qui en profita pour s’enfuir. Elle resta un long moment immobile, sans force. Ne venait-elle pas de montrer son impuissance, son incapacité à s’occuper de ce petit-fils qui représentait tout ce qui lui restait de sa vie cassée en morceaux, exactement comme les plats et les assiettes répandus sur le sol ?

— Ne vous faites pas trop de soucis, Marthe, reprit Paul. Ce garçon méritait amplement la fessée que vous lui avez donnée. Il s’en remettra bien vite.

Marthe lui lança un regard désespéré. Paul rentra au presbytère. Une heure plus tard, les gens virent sa voiture manœuvrer et s’éloigner sur la route départementale.

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