Le cri du goéland
Seconde Partie la Vague Scélérate
SECONDE PARTIE
LA VAGUE SCÉLÉRATE
OceanofPDF.com
1
En apprenant l’arrestation de Paul Benalec, Pétronille Bernard resta figée un long moment. Un frémissement parcourut son corps, une vague de chaleur éclata dans sa poitrine. Elle sourit, d’un de ces sourires légers qu’on adresse à des souvenirs, puis elle rit franchement, un rire qui sonna comme une sorte de gloussement d’animal satisfait. Les yeux brillants, elle se tourna vers ses trois filles, des blondinettes entre huit et douze ans. Les gamines la regardaient de leurs grands yeux clairs pleins d’étonnement. Depuis la mort de leur père, dont elles gardaient un souvenir lointain auréolé de lumière, elles n’avaient plus jamais entendu rire leur mère. Pétronille ne cessait de leur parler de ce marin pêcheur devenu, par son absence, une sorte de Dieu omniprésent. Elles grandissaient dans son souvenir, obéissaient à leur mère pour faire plaisir à cet homme dont elles avaient hérité, paraît-il, les cheveux blonds et les yeux verts. « Votre père sera content ! » leur disait Pétronille quand elles revenaient de l’école avec de bonnes notes ou les félicitations de la maîtresse. « Soyez sages, votre père vous regarde ! » Ainsi, les deux grandes, Annabelle et Marlène, avaient-elles le sentiment d’être constamment surveillées, observées par un être invisible. Les gamines s’étaient habituées à cette présence, et il leur arrivait de lui parler comme s’il allait leur répondre. Elles lui écrivaient des lettres naïves et pleines d’une tendresse qui n’attendait rien en retour. À Noël, c’est à lui qu’elles commandaient leurs cadeaux.
Ainsi Pétronille vivait-elle avec une ombre. La photo du disparu trônait sur sa table de nuit et un peu partout sur les étagères de la maison. On ne pouvait pas passer d’une pièce à l’autre, longer un couloir, entrer dans la cuisine ou même le débarras sans tomber sur un cadre représentant Antoine Bernard. Au retour de la pêche, chez lui tenant ses filles sur ses genoux, à la piscine municipale ou en train de boire un verre à la terrasse d’un café. Antoine hantait cette maison qui avait cessé de vivre avec lui. Sa présence excluait les autres. Les fillettes n’osaient pas inviter leurs copines par peur de le déranger et la jeune veuve rentrait chaque soir de son travail pour le retrouver, refusant systématiquement les invitations de ses collègues.
C’était pourtant une belle femme, à l’air encore juvénile. Elle était brune, avec de grands yeux noirs, et des cheveux courts. Son visage sans rides et harmonieux attirait les regards. Mais Pétronille ne les voyait pas. Elle ignorait les signes des uns et des autres et ne sortait jamais, sous prétexte qu’elle devait garder ses filles alors que sa mère habitait la même rue. Sa coquetterie naturelle laissait aux soupirants l’espoir d’un rendez-vous, et il aurait fallu un simple mot pour les encourager à poursuivre leur tentative d’approche. Mais Pétronille était morte. Elle n’avait de la vie que l’apparence. Son âme était détruite, brûlée par ce chagrin immense qui ne s’était jamais tari. Sa vie s’était arrêtée ce jour de tempête où le Fringant n’était pas rentré au port. Quand, vers midi, les sauveteurs lui avaient annoncé qu’ils avaient repêché vivant Paul Benalec mais qu’il n’y avait plus aucun espoir de retrouver les autres. Une profonde haine s’était alors emparée d’elle.
Le rire, qui avait étonné les filles, se poursuivit par une grimace qui les glaça d’effroi. Jamais elles n’avaient vu leur mère leur lancer un regard si cruel.
— Voilà, c’est fait, leur dit-elle. Maintenant, on va pouvoir recommencer à vivre. Mais ne vous en faites pas, les filles, on va savourer notre vengeance. C’est moi qui vous le dis !
Finalement, Pétronille comprit que son bonheur serait de courte durée. Sa vengeance accomplie l’avait libérée de cette haine qui l’emprisonnait depuis le naufrage, mais cela ne suffisait pas à la réconcilier avec la vie. Elle n’avait pas d’autre choix que de poursuivre son harcèlement, inlassablement. Elle ne pouvait plus s’en passer, comme un délicieux poison qu’on s’administre à petites doses. Sans cela, il lui semblait qu’Antoine mourrait pour de bon, qu’il quitterait cette maison et ses pensées. Et ça, elle ne pouvait pas le supporter.
— Bon, les filles, prenez votre manteau, vous allez chez Mamy. Moi je dois terminer mon travail.
Elle avait une assez bonne situation. Responsable des approvisionnements dans un petit supermarché, Pétronille organisait ses journées comme elle l’entendait. Elle prenait le temps d’aller chercher ses filles à l’école, de préparer leur déjeuner et de s’occuper de leurs devoirs. En contrepartie, elle travaillait souvent très tard, sacrifiant même ses journées de congé hebdomadaires quand ses filles étaient chez la mère d’Antoine, près de Sabrenat.
Ce dimanche après-midi, Pétronille se rendit à Concarneau. Elle gara sa voiture sur le parking d’un immeuble, près du port. Le soleil brillait entre de gros nuages pressés, irradiant une agréable chaleur. Le souffle du vent donnait une impression de liberté. La jeune femme prit le temps d’observer la façade du bâtiment et se dirigea vers l’une des trois entrées abritées par un auvent. Elle gravit l’escalier jusqu’à une porte de chêne clair qu’elle avait déjà franchie au temps d’Antoine. Elle appuya sur la sonnette. Une femme d’une quarantaine d’années vint lui ouvrir. Elle était brune elle aussi, ses yeux bleus tranchaient sur sa peau hâlée et lui donnaient un petit charme exotique, comme si elle était issue d’un pays de soleil. Marie Marchand manifesta un petit mouvement de surprise, ses sourcils se froncèrent, puis se détendirent. Elle sourit.
— Madame Bernard… Mais entrez donc.
Marie et Pétronille s’étaient un peu perdues de vue depuis le naufrage. Elles s’étaient rapprochées pendant le procès qui avait suivi, puis chacune était repartie de son côté. Pétronille n’avait jamais montré sa haine à l’égard de Paul, elle s’en félicitait à cet instant.
— Je viens d’apprendre la terrible nouvelle, dit-elle en prenant un air affecté et en baissant les yeux. Nous avons été solidaires pendant ces dures journées qui ont suivi l’accident, j’ai pensé que mon devoir était de le rester.
— Mais, quelle nouvelle ?
Marie ignorait donc tout de l’arrestation de Paul. Une aubaine ! Pétronille eut une très légère contraction des lèvres, que l’on aurait pu prendre pour de la retenue mais qui exprimait un rictus de triomphe. Au fond d’elle-même, Antoine était heureux. Elle l’entendait jubiler de ce terrible coup qu’elle allait infliger à la femme de son ennemi.
— Ce pauvre Paul, il aura porté sa croix sur cette terre. Espérons que là-haut, on saura s’en souvenir.
— Qu’insinuez-vous ? demanda Marie, tout à coup anxieuse.
— La vie nous réserve à tous de bonnes surprises, poursuivit la perfide Pétronille. Regardez, j’ai cru qu’elle s’arrêtait quand mon Antoine est mort, et puis, avec le temps, j’ai tourné la page, et maintenant je me sens prête à refaire ma vie !
Elle grimaça. La seule pensée de partager son lit avec un autre homme la révoltait, lui donnait la nausée. Enfin, elle prit un air accablé, baissa la tête, comme si ce qu’elle allait annoncer lui causait beaucoup de peine. Elle soupira plusieurs fois, puis dit enfin, faisant durer son plaisir :
— Comment, vous n’êtes pas au courant ?
— Au courant de quoi ? Je sais que Paul a quelques difficultés à se faire accepter à Sabrenat. Mais je le connais, il ne transigera pas. Et puis je m’en fous. Pour moi, il est mort.
— Mais il ne s’agit pas de ça, poursuivit Pétronille en baissant le ton. Je vous parle de l’assassinat de M. Legyère.
Marie fixa la jeune femme qui gardait toujours la tête baissée par peur de trahir sa jubilation. La visite de Pétronille l’avait étonnée, même si l’accident avait créé des liens entre elles, indéfectibles et d’une nature particulière. Elles étaient sœurs de malheur.
— Que s’est-il passé ? demanda Marie. Je sais que Paul souhaitait récupérer une partie de l’argent de l’assurance.
Elle soupira à son tour, mesurant que sa situation était pire que celle de Pétronille. Paul n’était pas mort, pourtant elle était veuve ! Pétronille savourait son plaisir et ne lâchait les informations que par bribes.
— Il paraît que c’est un gamin qui a retrouvé l’arme du crime. Et qu’il y avait des empreintes.
— Ah bon ? murmura Marie d’une voix anxieuse, car elle commençait à comprendre.
— Et c’était les empreintes de Paul. Il a été arrêté, inculpé de meurtre.
Marie eut un bref instant d’incrédulité, mais quand son regard croisa celui de Pétronille elle comprit que c’était l’atroce vérité.
— J’en suis encore toute bouleversée, ajouta Pétronille en prenant un air affecté. J’ai préféré vous annoncer la mauvaise nouvelle plutôt que vous ne l’appreniez par d’autres. Les gens sont si peu délicats…
Marie porta ses mains à son visage et resta longtemps prostrée, incapable de dire un mot, d’exprimer la moindre pensée. Pendant ce temps, Pétronille ne perdait rien de sa peine. Elle jouissait de ce spectacle tant espéré. La douleur de Marie lui causait un tel bonheur qu’il lui sembla qu’Antoine lui murmurait des mots tendres à l’oreille, comme s’il avait été à ses côtés, visible par elle seulement. La douce sensation de reprendre ce que Paul lui avait volé faisait battre son cœur. Enfin, le soleil allait de nouveau briller !
— Que me racontez-vous ? demanda soudain Marie en hasardant un regard vers sa voisine, comme si elle redoutait que ce regard ne lui apprenne une vérité encore plus terrible que celle pressentie.
— Paul a été arrêté. Il est à la prison de Quimper en attendant d’être transféré à Brest ou ailleurs. L’instruction du procès sera très rapide, il refuse de se défendre. Il ne répond pas aux questions des policiers. Ni oui, ni non, ce qui est la pire manière de plaider sa cause.
Marie était abattue. Des larmes se formèrent aux coins de ses yeux et roulèrent sur ses joues. Elle mourait une seconde fois.
— Je ne sais pas si sa mère a été avertie…, ajouta Pétronille, qui regretta aussitôt sa question, redoutant que Marie ne finisse par douter de sa sincérité.
— Ce n’est pas mon souci, rétorqua Marie. Il faut que je voie Paul.
— Figurez-vous que le hasard fait bien les choses, et que c’est l’une des raisons qui m’ont amenée à venir vous voir. On m’a fait comprendre qu’il n’était pas envisageable d’obtenir une visite en passant par la voie ordinaire. Or il se trouve que le directeur de la prison est mon cousin. À moi il l’accordera sûrement. Et j’ai pensé que vous seriez intéressée.
— Je vous remercie, répondit Marie en s’essuyant les yeux. Quand pourrons-nous y aller ?
— Avec mon cousin, tout peut aller très rapidement. Je l’ai contacté ce midi, et comme j’imaginais que vous souhaiteriez voir Paul au plus vite, j’ai demandé une autorisation pour demain après-midi. Je sais bien que pour le sauver, il ne faut pas perdre de temps. Comme vous, je ne crois pas qu’il soit coupable, mais comment expliquer la présence de ses empreintes sur l’arme du crime ? C’est ce qu’il devra nous dire.
Marie prit les mains de Pétronille dans un élan de reconnaissance.
— C’est vrai qu’on ne s’est pas beaucoup vues pendant ces années. Votre gentillesse me touche vraiment. Mais je ne me fais aucune illusion, Paul ne dira rien.
Un léger sourire passa sur le visage de Pétronille, une lumière courut dans son regard.
— Il faut que j’y aille, déclara-t-elle en se levant. Mes filles sont chez ma belle-mère, et elles n’ont pas fait leurs devoirs. On se retrouve demain vers quinze heures, devant la prison.
— Merci encore, dit Marie en embrassant Pétronille sur les deux joues. Ce que vous faites pour moi n’a pas de prix. Je vous en serai toujours reconnaissante.
Pétronille descendit l’escalier d’un pas léger. Elle attendit d’être montée dans sa voiture pour laisser éclater sa joie. Jamais elle n’avait été aussi heureuse. En elle, l’image d’Antoine s’animait, la poussait à aller toujours plus loin. « Je l’écraserai, murmura-t-elle en pensant à Marie. Je la ferai mourir elle aussi à petit feu. Je veux rayer de cette ville tout ce qui rappelle Benalec. »
Elle hésita à aller jouer la même comédie à la mère de Paul, puis renonça. Il ne fallait pas trop en faire. Odile serait mise au courant par un inspecteur de Brunet ou le commissaire lui-même. Elle récupéra ses filles et rentra chez elle. Là, elle s’assit devant la photo d’Antoine qui trônait dans son cadre doré au-dessus de la télévision, et murmura un mot d’amour.
OceanofPDF.com