Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 22 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 10

 

Interpellée le soir même et conduite en garde à vue, Pétronille avoua vite son crime et sa machination. Elle avait cru que la vengeance lui rendrait la joie de vivre. Après en avoir joui pendant quelque temps, après avoir vu Paul derrière les barreaux lors de sa visite avec Marie, elle portait son forfait comme un fagot d’épines. Elle ne vivait plus, redoutant à chaque instant que la vérité n’éclate. Elle était soulagée d’avouer au commissaire Brunet comment elle s’y était prise. Legyère était un homme à femmes, cela, tout le monde le savait, mais le commissaire ignorait qu’il avait fait la cour à Pétronille. Elle l’avait abattu à bout portant, sans le moindre état d’âme, certaine qu’en se vengeant elle supprimait un salopard. L’arme appartenait à son mari, qui participait à des compétitions de tir à Quimper.

— Mais vous n’avez pas redouté qu’on entende le bruit ? On aurait pu vous voir !

— Mes filles étaient chez ma belle-mère, près de Sabrenat. J’avais passé l’après-midi à me promener sur les falaises pour m’assurer que personne ne s’y trouvait. Le bruit de la tempête et des vagues qui se brisaient sur les rochers était suffisant pour couvrir celui de la détonation. La preuve, personne n’a entendu !

Paul Benalec fut libéré le jour même. Marie l’attendait à la porte de la maison d’arrêt. Quand elle le vit sortir, elle hésita à courir vers lui. Il lui sourit et elle l’embrassa avec emportement. Il ne répondit pas à son étreinte ; pourtant, l’émotion l’étranglait. Elle lui prit la main et l’emmena jusqu’à sa voiture.

— On peut aller chez moi, proposa-t-elle. Tu te souviens peut-être, il y a deux chambres et deux lits.

Il sourit et répondit à voix basse :

— Je ne sais plus ce que je veux, ni où je vais.

Ce désarroi plongea Marie dans une grande joie. Elle espérait très égoïstement que Paul lui reviendrait, qu’il comprendrait que sa vocation de prêtre n’était peut-être pas aussi sincère qu’il le pensait et qu’il pouvait racheter sa faute d’une autre manière que par le sacrifice.

— Je veux retourner à Sabrenat.

Marie n’insista pas et le conduisit au village. À leur arrivée, Hervé Jugon sortit de son bistrot pour le saluer. Les gens arrivaient des maisons alentour, acclamaient leur curé balafré qui sortait de prison après avoir accepté d’être condamné pour ne pas trahir un secret de confession. Malgré ses idées, ils le préféraient à Jules N’Mabok. Décidément, ils ne s’habituaient pas à ce nouveau prêtre. Celui-ci vint saluer son collègue. Les deux hommes, qui ne se connaissaient pas, échangèrent quelques paroles. Jules proposa à Paul de rester à Sabrenat en attendant que l’évêché lui ait trouvé une nouvelle affectation. Il accepta.

Un attroupement s’était formé autour de Georges Dumas et de Juliette Usellat. Le retour du curé était une bonne nouvelle pour eux. Il était blanchi et son comportement durant ses deux semaines de détention militait en sa faveur. Ceux qui avaient signé une pétition pour le renvoyer considéraient qu’il n’était pas si mal, et en tout cas mieux que Jules qui bousculait les habitudes locales en accompagnant la messe d’une musique rythmée par une batterie et les puissants accords de guitares électriques.

— Il faut prévenir l’évêché, dire qu’on veut reprendre le père Benalec, dit Georges Dumas.

— Ils vont nous dire qu’on ne sait pas ce qu’on veut ! On a fait une pétition pour s’en débarrasser et maintenant on fait une pétition pour le garder !

— On expliquera que c’était à cause des soupçons qui pesaient sur lui. Le voilà blanchi maintenant, et rien ne s’oppose à ce qu’il reprenne sa place parmi nous !

Ils étaient prêts à accepter les idées particulières de Paul, son refus des statues et des textes sacrés, sa notion même de Dieu pourvu qu’on les débarrasse du curé N’Mabok.

Paul se dirigea vers la maison de Marthe. Il avait beaucoup pensé à elle pendant sa détention. La vieille femme l’accueillit avec effusion, les yeux mouillés de bonheur. Elle le fit asseoir et lui proposa un café. Elle aussi le regrettait. Le nouveau curé avait des habitudes alimentaires qu’elle était incapable de satisfaire. Elle embrassa Marie et lui présenta une chaise à côté de Paul.

— Ce pauvre Amaury, dit enfin Marthe, revenant à sa principale préoccupation. Je ne vis plus sans lui. Il est infernal, mais c’est mon petit. J’espère qu’il n’est pas malheureux là où il est. Je comprends qu’il fallait le séparer de moi, mais quand même…

Elle poussa un gros soupir.

— C’est un écorché vif, un garçon sans méchanceté, dit Paul. Vous verrez, il s’en tirera.

— Dieu vous entende, ajouta Marthe.

— Je vais faire mon possible, répondit Paul en se dirigeant vers la porte.

Il était revenu pour un autre rendez-vous avec lui-même. Il s’éloigna du village. Marie, qui avait compris, l’accompagna sur le sentier conduisant à la falaise. Il s’arrêta au bord du précipice, face à l’océan dont les gris jouaient sur un fond mauve et changeant. La marée était haute, des vagues pressées couraient vers les rochers et s’y brisaient en gerbes blanches. Les nuages au-dessus de l’horizon annonçaient du gros temps, tout comme les cris des goélands qui s’intensifiaient avant les tempêtes. Paul s’arrêta, le visage fouetté par le vent du large. Une peur panique lui triturait l’estomac. Les mouvements de l’océan qui engloutit, qui emporte ses proies le mettaient face à lui-même et il claquait des dents. Qu’attendait-il pour partir vers l’intérieur des terres, oublier l’instabilité des bateaux, la force des bourrasques et le cri strident des goélands ? Vaincu, les jambes flageolantes, un froid glacial l’envahissait…

Marie le rejoignit et posa sa tête sur son dos, entre les omoplates. La tempête qui se préparait n’était rien à côté de celle qui se déchaînait en lui. Elle murmura :

— Paul, je t’aime.

Il eut un mouvement de la tête, comme pour chasser ses démons intérieurs, puis, brusquement, se retourna.

— On s’en va ! grogna-t-il, conscient d’être lâche devant l’adversaire qui gagnait une nouvelle fois.

Les piaillements des oiseaux devenaient insupportables, raclements de fer rouillé qui déchiraient ses chairs. Les images défilaient : Médéric Lebleu lui jurant de lui « casser la gueule » s’ils échappaient à la tempête, Antoine faisant son possible à la barre pour maintenir le bateau à flot, et Alexandre, terrorisé par sa première tempête, affalé dans un coin, qui vomissait. Et puis la grosse vague était arrivée sur eux, la vague scélérate, comme les marins l’appellent, parce que rien ne permet de la prévoir et qu’elle engloutit tout sur son passage…

— On s’en va ! répéta-t-il, sans se préoccuper de Marie qui restait en retrait.

Il courait, poussé par une peur qu’il ne maîtrisait plus. Il baissait la tête pour éviter les branches basses. Son grand corps cassé en deux fuyait un cauchemar qui ne s’effacerait jamais.

Au village, Marie lui proposa une nouvelle fois de l’emmener chez elle, mais Paul préféra rester avec Jules N’Mabok.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

Il haussa les épaules. Il était aussi perdu qu’un enfant, aussi peu sûr de lui que le jeune Amaury.

— Je reviendrai demain. Sois sans crainte, je ne t’abandonnerai pas ! dit Marie en posant un rapide baiser sur sa joue. Je respecterai ta décision quelle qu’elle soit, souffla-t-elle en s’éloignant en direction de sa voiture.

Paul porta la main à sa cicatrice qui lui faisait mal par mauvais temps. Il entra dans le presbytère. Marthe était en train de préparer le repas du jeune curé, dans la cuisine.

Paul rejoignit Jules N’Mabok dans le bureau où il lisait son bréviaire.

— On dit que la religion est universelle mais ce n’est pas vrai. Ici, les gens ne me considèrent pas comme un véritable curé parce que je ne leur ressemble pas.

— Il est temps de dépasser les différences, répondit Paul. Dieu n’a pas de couleur, pas de nom, pas de forme. Et il ne préfère pas une religion à une autre !

— Certes, mais Jésus était juif. Dans l’Ancien Testament, Dieu a choisi le peuple juif, le peuple élu. Une façon de créer une hiérarchie entre les peuples, entre les hommes. Nous, les Africains, sommes les derniers de la liste !

— L’Ancien Testament est totalement dépassé, c’est un texte écrit par des hommes et pour des hommes. Dieu y est pris en otage par ceux qui veulent imposer leur supériorité. Dieu devient la cause de tant de guerres, tant de souffrances !

Nous avons fait beaucoup de progrès techniques, mais sur le plan spirituel, nous en sommes encore au Moyen Âge. Il est temps d’évoluer.

Jules regardait avec curiosité ce prêtre dissident aux allures de lutteur. Venu d’un lointain Cameroun, il ne pouvait être que de son avis. En chassant les statues des églises, Dieu ou Jésus ne seraient ni blancs, ni noirs, mais universels.

— La Bible n’est qu’un mauvais conte pour enfants, poursuivit Benalec. Si on n’y prend pas garde, les chrétiens se détourneront de notre parole pour aller chercher ailleurs des croyances plus conformes aux raisonnements modernes.

— Comment peux-tu accepter d’être prêtre et parler de la sorte ? demanda Jules. On a l’impression que vous n’êtes pas croyant !

Alors, Paul exposa le fond de sa pensée. C’était la première fois qu’il parlait ainsi, avec autant de franchise, qu’il exprimait ses doutes longuement ressassés en prison :

— Je ne suis pas certain que je sois fait pour être prêtre !

Jules N’Mabok contemplait l’homme qui lui faisait face, son visage osseux, ridé, enlaidi par la balafre. Il osa :

— Tu as reçu le sacrement. Si tu renies tes vœux, tu seras excommunié !

— Ce ne sont que des mots d’hommes destinés à faire peur. Qu’est-ce que ça signifie, l’excommunication ? On peut se tromper, non ? Dieu n’en veut pas à un homme de s’être trompé.

— Peut-être as-tu raison, mais je ne veux pas aller dans ton sens.

— Je ne suis pas fait pour obéir à une hiérarchie, ajouta Paul. Je n’ai de comptes à rendre qu’à ma conscience !

Jules sourit. Paul le dissident le confortait dans son propre engagement. Cet ancien marin pêcheur lui ouvrait de nouvelles perspectives.

— Je vais partir d’ici, réfléchit-il à haute voix. Je vais demander à retourner en Afrique. Là-bas, les enfants ont besoin de moi.

Paul découvrait un jeune homme sensible et agréable, extrêmement généreux et conscient de ne pas être utile aux paroissiens bretons. Jules lui raconta son enfance en Afrique, son amitié avec un prêtre paysan.

— Je voulais suivre le même chemin et voilà que je me retrouve en Bretagne, si loin de chez moi où il y a tant à faire !

Ils bavardèrent ainsi jusqu’à très tard dans la nuit. Paul se sentait bien auprès de ce jeune homme ouvert et dévoué. Il oubliait ses peurs. Parfois, fugitive, l’image de Marie passait devant son regard.

— Avant d’être prêtre, je vivais avec Marie que tu as vue cet après-midi. On devait se marier.

Il n’alla pas plus loin, conscient de sa faiblesse.

Jules leva ses grands yeux sur Paul. La privation des femmes le tourmentait constamment, mais il n’osa pas en parler. Il dit finalement :

— Dieu ne s’oppose pas à l’amour d’un homme pour une femme. Rien ne t’empêche de l’aimer encore. Pardonne-moi de parler comme ça. Moi, je n’ai connu aucune femme, alors si j’allais vers l’une d’entre elles, ce serait un péché puisque je me suis engagé à ne pas le faire. Mais toi, c’est différent. Dieu ne te demande pas de sacrifier une innocente. Ce serait contraire à Sa loi d’amour, conclut-il en souriant.

Paul restait silencieux. Le grondement lointain de l’océan accaparait ses pensées.

— Un enfant m’a sorti de prison, murmura-t-il enfin, et j’ai bien conscience de ne pas être digne du cadeau qu’il m’a fait. Pourtant, il m’a montré le chemin.

— Dieu s’exprime souvent par l’intermédiaire des enfants, murmura Jules.

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