Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 14 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 2

 

Une fois seule, Marie resta longtemps prostrée. Malgré tout le repassage en retard, elle ne quitta pas son fauteuil, incapable d’entreprendre quoi que ce soit.

Marie était assistante de direction dans une société de transports frigorifiques. Ses journées se terminaient souvent tard. Elle ne comptait pas ses heures, ne rechignait pas à rester au bureau le temps qu’il fallait pour boucler des dossiers urgents. Ainsi, personne ne lui faisait le moindre reproche lorsqu’il lui arrivait de s’absenter. D’ailleurs, avec son chef, M. Angel, elle entretenait des rapports cordiaux, presque amicaux.

Elle réfléchit jusqu’à la tombée de la nuit, ne réussissant pas à comprendre ce qui aurait pu pousser Paul à tirer sur M. Legyère. Cela lui ressemblait si peu. À mesure que les heures passaient, Marie fut confortée dans l’idée que le meurtre de M. Legyère était peut-être l’occasion de sauver Paul malgré lui. Un espoir insensé venait de se glisser en elle, lui soufflant les plus folles audaces.

Elle se dit que la mère de Paul pouvait être une alliée et qu’elle devait aller la voir. Marie n’ignorait rien du caractère inflexible d’Odile Benalec, ni de sa rancœur à l’égard de Paul. Les deux femmes ne s’étaient jamais bien entendues, mais les circonstances pouvaient les rapprocher. L’envie d’en découdre avec ce Dieu qui les condamnait l’une et l’autre à la solitude les pousserait à unir leurs forces et leur détermination.

Marie monta dans sa voiture et s’éloigna de la ville. Sur la route, elle se demanda si ce n’était pas un peu prématuré, mais, cédant à sa nature impatiente, elle poursuivit jusqu’à la petite maison de la banlieue de Quimper où elle était souvent venue avec Paul. Elle poussa le portail de bois blanc, monta les marches du perron et appuya sur la sonnette. La porte s’ouvrit. Odile ne put réprimer son étonnement en voyant Marie.

— Vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ?

Sa voix était rude, agressive. Marie, sans un mot, la prit dans ses bras et la garda un instant pressée contre sa poitrine. C’était un geste un peu forcé, celui des condoléances. Odile se dégagea vivement.

— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda-t-elle encore en braquant sur la visiteuse un regard dur.

— Donc, vous savez ! répondit Marie par une affirmation qui lui semblait évidente.

— Je sais quoi ?

C’était dit sur le ton de l’exaspération. Odile fit mine de s’éloigner pour mettre un terme à la conversation, mais Marie la retint, bien décidée à aller au bout de sa démarche.

— Paul a besoin de nous !

— Pourquoi aurait-il besoin de nous ? Il a beaucoup plus que nous pour le réconforter, il a son Dieu. Alors vous pensez bien qu’il n’a pas besoin de deux mortelles comme nous !

— Ce n’est pas vrai, répliqua Marie. Je connais Paul. Il ne s’est jamais remis de l’accident qui a coûté la vie à ses compagnons et à son frère. Son engagement dans les ordres n’est que le résultat de son suicide raté. Je suis certaine qu’il est innocent du crime dont on l’accuse.

Odile avait appris l’arrestation de son fils le matin même par le commissaire Brunet qui était venu la voir pour lui poser des questions sur l’enfance du prévenu. Elle l’avait reçu froidement, et le policier, comprenant qu’il n’en tirerait rien, avait coupé court à l’entretien.

— Vous savez comme moi qu’il est incapable de tuer quelqu’un, reprit Marie en s’animant. Il faut l’aider à prouver son innocence. Le commissaire m’a dit qu’il refusait de répondre aux questions. Il reste enfermé dans un mutisme total. Selon M. Brunet, Paul sait beaucoup de choses à propos du meurtre. Il connaît probablement le nom du meurtrier. Mais il refuse de parler à cause du secret de la confession.

— Entrez, dit enfin Odile en s’écartant pour laisser passer Marie.

Rien n’avait changé depuis le temps heureux où la jeune femme venait ici pour parler de son prochain mariage avec Paul. Elle entra naturellement dans le petit salon où l’odeur de cuir des fauteuils était toujours présente. Au-dessus du canapé, une photo agrandie montrait la famille au complet. Félix Benalec, le père, austère malgré son air absent, sa moustache déjà blanche et ses cheveux précocement gris qu’il portait longs, Odile, encore jeune et fringante mais le regard sévère, les deux garçons, debout devant les parents, Paul, déjà grand et fort, et Alexandre, le petit dernier, fluet, le visage fin. Marie s’assit en face d’Odile qui tendit la main vers la photo.

— Qu’est-ce qui me reste ?

Elle baissa les yeux. Un chat obèse vint se frotter contre ses jambes. Enfin, après un instant de réflexion, elle se tourna vers Marie qui avait respecté son silence.

— Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse pour cette tête de mule ? demanda-t-elle.

— Vous connaissez Paul, répondit Marie dont la question était surtout une affirmation.

Odile fit oui de la tête et précisa :

— Ne comptez pas sur moi pour prier, ce n’est pas mon genre. Et son Dieu nous a fait assez de mal à toutes les deux.

— On doit le sauver. À nous deux, on pourrait le persuader de parler.

Odile regardait son chat roux rayé de noir se vautrer sur le tapis. Elle en voulait à Paul mais ne supportait pas de le savoir en prison. Les journaux allaient parler de lui, le présenter comme un prêtre renégat, un meurtrier capable d’assassiner un homme dans le dos.

— Vous n’arriverez à rien, insista Odile. Je veux bien vous aider, mais Paul fera tout ce qu’il peut pour s’enfermer un peu plus.

— Je sais, murmura Marie. Pourtant, ce serait bien si vous acceptiez de venir le voir en prison avec moi. Pétronille, la femme d’Antoine Bernard, m’a dit qu’elle connaissait quelqu’un qui pouvait arranger une entrevue demain après-midi.

— Qu’est-ce que ça va changer ?

— Je l’ignore. Nous sommes ses seuls soutiens. Il doit savoir que nous sommes de son côté.

Marie regrettait d’exprimer un tel désarroi devant la mère de Paul. Mais elle mesurait l’immense détresse du prêtre et croyait entendre son appel.

— Je passerai vous prendre, dit-elle en se levant pour repartir.

Elle hésita, avant de préciser :

— Je n’ai plus rien à perdre, je le sauverai malgré lui.

Odile accompagna Marie jusqu’à la porte, puis descendit avec elle les marches du perron. Au portail, elle lui souffla :

— Vous avez raison, il faut l’aider ! Dites-lui que j’irai le voir, mais pas tout de suite. Il faut que je m’habitue.

Marie remonta dans sa voiture avec la certitude qu’elle venait de marquer un point déterminant. Odile aurait-elle pardonné à Paul ou pris conscience qu’il n’était pas aussi coupable qu’il le disait ?

Le lendemain, juste après le déjeuner, Pétronille vint chercher Marie en lui annonçant que tout était organisé pour une première visite. Le commissaire Brunet espérait que le curé craquerait devant Marie et lui avouerait ce qu’il refusait de dire aux policiers. Marie et Pétronille se rendirent à la prison de Quimper. Pétronille, vêtue sombrement mais élégamment, entra la première, presque souriante, devant une Marie plus réservée qui redoutait la confrontation avec l’homme qu’elle aimait. La salle des visites était coupée en deux par une grille qui allait du plafond au plancher. Les barreaux espacés permettaient le passage d’une main. Quand la porte du fond s’ouvrit et que Paul arriva encadré par deux policiers, Marie crut défaillir. Le premier regard du prisonnier alla à Pétronille, qui ne cilla pas. Un léger sourire crispait le petit visage rond de la veuve. Enfin, Paul se tourna vers Marie en s’approchant de la grille. Il tendit une main, prit celle de la jeune femme et la serra très fort.

— Paul, il faut que tu aides la justice ! supplia Marie. Je sais que tu es innocent !

— Tout le monde sait que vous êtes innocent, reprit Pétronille d’une voix forcée qui étonna Marie.

Mais Paul ne répondit pas. Il ne quittait pas Marie des yeux, comme pour lui dire ce qu’il ne pouvait exprimer par des mots. Pétronille voulut faire diversion :

— Paul, nous sommes avec vous !

Elle jubilait. Sa soif de vengeance chauffait son esprit et elle devait se surveiller pour ne pas éveiller les soupçons. Quand Paul la regarda, elle lui dit mentalement : « Je savoure ta détresse, elle est encore bien douce à côté de ce que tu m’as fait endurer. Tu vas croupir ici, tu seras anéanti, foulé aux pieds. Jamais tu ne t’en remettras. Moi, désormais, je peux vivre ! »

— Paul, insista Marie, il faut que tu me parles, que tu me donnes un indice, quelque chose qui permettrait de te tirer de là.

Paul se tourna et fit signe aux policiers qu’il souhaitait s’en aller. L’entretien était terminé. Marie était accablée. Près d’elle, Pétronille piétinait, comme impatiente, pressée de quitter ce lieu malsain. Marie lui prit les mains.

— Je vous remercie. Je l’ai vu, maintenant je sais ce qui me reste à faire.

— Il est vraiment étrange, vous ne trouvez pas ? fit semblant de s’inquiéter Pétronille. Pourquoi ne vous a-t-il pas parlé ?

L’éclair qui passa dans le regard de Pétronille échappa à Marie, perdue dans ses pensées. Les deux femmes rentrèrent à Concarneau sans échanger la moindre parole. Pétronille savourait sa victoire comme le plus doux des bonbons. Marie, de son côté, commençait à se demander pourquoi Pétronille Bernard en faisait autant alors que pendant six ans elle ne s’était jamais manifestée.

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