Le cri du goéland
Chapitre 7
Le lendemain, Marie se rendit à son bureau afin de mettre en place un nouveau partenariat en Autriche et élargir son réseau de clients. Sa connaissance de l’allemand la plaçait toujours en première ligne pour ce genre de démarche. Son patron lui faisait entièrement confiance. Entre eux s’était établie une amitié qui dépassait le cadre professionnel. M. Angel, un bel homme d’une cinquantaine d’années, n’hésitait pas à lui parler de ses problèmes avec sa fille unique qui faisait les quatre cents coups. De son côté, Marie ne lui cachait rien de sa tentative pour sauver Paul, le seul amour de sa vie. Quand elle lui eut relaté sa dernière tentative pour démasquer le coupable, Hubert Angel eut un petit sourire.
— Vous vous êtes lancée dans la bataille sans réfléchir, dit-il. Votre hâte de réussir vous a masqué l’essentiel. Rien ne prouve que d’autres personnes soient impliquées. Pourquoi concentrez-vous vos recherches dans une seule direction ? Le coupable peut être quelqu’un que vous ne soupçonnez pas.
Marie y avait bien sûr pensé. Elle avait failli provoquer Pétronille au jeu de l’ADN, mais elle n’avait pas osé après le service que la jeune femme lui avait rendu. Et puis, son instinct lui disait que Pétronille ne pouvait pas avoir manigancé un acte aussi machiavélique.
L’après-midi, elle décida d’aller rendre visite à Paul pour lui montrer qu’elle ne l’abandonnait pas, qu’elle resterait toujours près de lui. C’était peut-être aussi la meilleure manière de le faire craquer, de le pousser à commettre une indiscrétion involontaire qui la mettrait sur la voie. Elle espérait surtout qu’il briserait enfin le mur du silence, qu’il lui dirait quelques mots anodins, sans rapport avec le meurtre, des mots simples qui lui réchaufferaient le cœur. Elle se rendit à Quimper aussitôt après le déjeuner. Des nuages ventrus écrasaient les collines. Il allait pleuvoir, un de ces temps de fin de saison, fait de bourrasques et de feuilles mortes. L’hiver qui arrivait rendait Marie morose. Elle se sentait vieille comme la nature, prête à cesser le combat.
Elle entra au parloir et attendit. Paul arriva comme d’habitude encadré par deux policiers. Il s’approcha de Marie, la fixant de ses yeux clairs dans lesquels la jeune femme voyait encore son amour d’avant, mais voilé comme s’il la regardait à travers une vitre couverte de buée. Il s’approcha d’elle et prit la main qu’elle lui tendait. Marie lui répéta mot pour mot ce qu’elle lui disait à chaque visite :
— Bonjour, Paul. Je ne veux pas t’abandonner. Je comprends ton silence, je comprends ton engagement. Je sais que tu ne peux rien dire, mais je suis là !
Cette fois, forte de l’expérience de la veille, elle ajouta :
— Avec le commissaire Brunet, nous sommes persuadés de ton innocence. J’ai inventé un stratagème pour forcer le coupable à se dénoncer.
Le regard de Paul s’éclaira curieusement, une sorte de lumière d’espoir aussitôt dissimulée. Et, pour la première fois depuis son incarcération, il parla :
— Ça ne servira à rien, dit-il.
En entendant sa voix, Marie ressentit une telle joie qu’elle prit sa main et l’embrassa avec effusion. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux.
— Si, ça servira à te tirer de ce lieu sordide qui n’est pas ta place.
Il ouvrit la bouche, comme pour parler, mais se ravisa. Ses paupières s’abaissèrent. Marie fut déçue, elle avait espéré qu’un dialogue pouvait s’installer entre eux, les rapprocher enfin. Elle se mit à pleurer, Paul serra vivement sa main.
— Mais tu ne comprends pas que je suis aussi une victime, gémit Marie. Ce crime dont on t’accuse me salit. Il faut que je trouve la vérité. Après, seulement, je pourrai construire quelque chose, même si je sais que tu ne seras plus jamais à mes côtés et que personne ne pourra prendre ta place !
Elle avait insisté sur les derniers mots pour pousser Paul dans ses ultimes retranchements. Il soupira. Marie comprit alors qu’il avait dû y réfléchir longuement pendant ses heures de solitude. Elle attendait un mot de réconfort, une parole de tendresse, mais elle n’obtint que le silence. Enfin, Paul lâcha la main de Marie et se tourna vers les deux gardiens. Il fit un pas en retrait, hésita, puis revint vers elle.
— Occupe-toi du petit Amaury, dit-il d’une voix grave. C’est un très bon petit gars, mais il est perdu. Il faut l’aider.
Il s’en alla de ce pas tranquille qu’il avait adopté depuis qu’il était prêtre, comme si le temps n’avait plus d’importance. Un des policiers ouvrit la porte qu’il franchit sans se retourner. Marie resta un long moment pensive avant de s’éloigner à son tour. Elle hésitait entre la joie et le désespoir, passant de l’une à l’autre avec la rapidité d’une réflexion qui n’arrive pas à se fixer. La joie parce que Paul lui avait parlé pour la première fois et que le son de sa voix disait beaucoup plus de choses que les mots prononcés, le désespoir parce qu’il semblait détaché de tout. Un seul lien pourtant le rattachait à la réalité : le petit Amaury.
Le soir, elle se rendit à Sabrenat. Elle n’y était pas revenue depuis le jour où, avec Odile, elles avaient déménagé les affaires de Paul. La criée se terminait sur le port. Une odeur de poisson flottait dans l’air. Les marins pêcheurs nettoyaient leurs bateaux et prenaient le temps de bavarder. Près de la halle couverte, les commerçants empilaient les caisses dans leurs camions frigorifiques. La journée n’avait pas été mauvaise, tous s’en félicitaient, car l’hiver qui s’annonçait allait les empêcher de sortir.
Marie passa boire un café chez Jugon qui la reconnut et lui sourit. Il s’accouda au comptoir en face d’elle et dit :
— Vous savez, l’ancien curé avait des manières qui ne plaisaient pas à tout le monde, mais au moins, c’était un homme d’ici. Avec le nouveau, c’est une autre histoire. Il a une façon de célébrer la messe qui ne convient pas. Figurez-vous qu’il envisage d’inviter un groupe de jeunes de Concarneau pour accompagner l’office…
Marie profita de l’occasion pour mettre Jugon et les Sabrenais en face de leurs contradictions.
— Vous avez pourtant rédigé une pétition contre Paul. Et là encore, vous n’êtes pas satisfaits avec le nouveau curé. À l’évêché, on va penser que vous ne savez pas ce que vous voulez !
Jugon ne répondit pas : Marie n’avait pas tout à fait tort.
— Et puis, réfléchissez bien à ce que vous allez faire, menaça Marie, on va vous accuser de racisme, et ça, ça peut vous conduire très loin. Enfin, je suis contente que vous regrettiez Paul, car il est innocent. Mais il faut m’aider à le prouver.
— Ça sera difficile. Les gens d’ici ne restent pas derrière leurs fenêtres pour épier ce qui se passe dans la rue !
Marie sortit du café d’un pas léger et alla frapper chez Marthe qui lui ouvrit aussitôt la porte et la fit entrer.
Après avoir échangé quelques amabilités, Marthe confia à Marie les difficultés qu’elle rencontrait avec le nouveau curé. Il était si désordonné qu’elle refusait de faire son ménage.
— Et pour manger, n’en parlons pas. Il aime des plats épicés, des choses qu’on ne mange pas ici et qu’on ne trouve pas au marché. À côté de ça, c’est un bon garçon, très ouvert.
Enfin, Marie aborda le sujet de sa visite.
— Paul m’a demandé des nouvelles d’Amaury.
Marthe prit un air affligé et soupira.
— Il est chez des agriculteurs qui élèvent des chevaux. L’éducateur est récemment passé me voir. Il paraît que tout va bien.
Elle semblait désolée qu’Amaury se comporte mieux chez des étrangers que chez elle. N’était-ce pas la preuve qu’elle avait été incapable d’élever son propre fils ?
— Je ne sais pas si on a eu raison. Ils ne le connaissent pas. Pour l’instant, il fait le gentil, mais ça ne va pas durer. Il est capable de tout ! ajouta Marthe.
— Vous n’allez pas le voir ?
— L’éducateur me le déconseille. Il faut qu’il prenne de bonnes habitudes. Moi, j’en sais rien, alors je laisse faire ! Je pense l’avoir pour les vacances de la Toussaint.
Marie avait envie de prendre Marthe dans ses bras. Alors que la vieille dame s’affairait dans la cuisine pour préparer du café, Marie s’attarda sur les photos disposées sur le vaisselier. Sur l’une d’elles, un jeune couple sortait d’une église. L’homme était vêtu d’un habit militaire et la jeune femme portait un nourrisson en aube blanche.
— C’est Amaury le jour de son baptême, dans les bras de sa mère. Depuis que mon pauvre Luc a été tué comme un chien, elle ne veut plus entendre parler ni de moi ni de son fils. Ça me fait beaucoup de peine.
— Vous n’avez pas son adresse ou un numéro de téléphone où la joindre ?
— Non. Je ne l’ai jamais demandé à l’assistante sociale. Je me dis qu’il faut tourner la page et penser qu’Amaury n’a plus de parents.
Marie laissa passer un moment et exposa la véritable raison de sa visite.
— Comment ça se passait avec Paul ?
— Très bien, répondit Marthe en levant un regard soupçonneux sur la jeune femme. C’était un homme très gentil malgré ses idées un peu particulières. Vous croyez qu’il avait besoin de se mettre tout le monde à dos en parlant comme il le faisait ?
— Il est convaincu que l’immobilisme des autorités religieuses et leur refus de prendre en compte les progrès de la science sont à l’origine du désintérêt des gens pour la religion…
— Tout ça, c’est trop savant pour moi ! Mais je crois qu’il aurait fini par faire quelque chose du petit Amaury. Il m’en parlait tout le temps. Il avait su le prendre dans le bon sens !
— Justement, Paul est innocent du crime. Il faut le sortir de prison et trouver le véritable coupable. Je crois que vous avez vu la femme qui lui a rendu visite le soir du crime. Si on pouvait l’identifier…
— Écoutez, reprit Marthe, avec un geste d’impatience, j’ai déjà tout dit à la police. J’ai vu une ombre, rien de plus ! Je ne vais quand même pas inventer des détails qui pourraient faire condamner un autre innocent. Mais franchement, ils ne sont pas bien malins, les policiers ! Paul est incapable de faire du mal à une mouche !
— Il n’y a pas un détail qui vous serait revenu, quelque chose qui vous semblerait sans importance ?
Marthe secoua la tête.
— Je ne peux pas vous aider. Bien sûr, si je découvrais quelque chose je ne manquerais pas de vous en parler.
— Je vais probablement aller voir Amaury pour lui parler de Paul. Vous voudriez m’accompagner ?
— Non, répondit sèchement Marthe. On m’a dit que j’avais une mauvaise influence sur lui. Alors qu’ils se débrouillent, même si je suis malheureuse de ne pas le voir. Et si vous allez rendre visite à ce pauvre Paul, faites-lui part de… de mon soutien.
Marthe fouilla dans un placard et en sortit un paquet de bonbons.
— Amaury n’aime pas les bonbons, sauf ceux-là, confia-t-elle. Vous les lui donnerez de ma part.
Déçue, Marie regagna sa voiture. Elle avait espéré que Marthe aurait pu l’aider à orienter ses recherches. Elle butait toujours sur le même point. La tempête qui s’annonçait le soir du crime, les bourrasques de vent et la pluie faisaient que personne n’était dehors cette nuit-là. Cette mystérieuse femme avait pu sortir du presbytère sans qu’on la voie. Le commissaire avait cherché sa voiture, mais comment retrouver une Clio verte ou bleue parmi les milliers de modèles semblables ? Le crime était parfait. Marie, comme le commissaire Brunet, perdait espoir.
Elle décida d’aller rendre visite à Amaury le jour même. Elle s’engagea sur les petites routes de Bretagne autour de Quimper. Grâce à son GPS, elle trouva sans peine la ferme d’Henri et Monique Blondin. Il était presque cinq heures du soir. Monique s’occupait de ses bêtes quand la petite voiture pénétra dans la cour. Marie s’arrêta au milieu des volailles qui ne se dérangèrent même pas. Elle qui ne savait pas comment se présenter décida de jouer franc-jeu.
— Je viens voir le petit Amaury. J’arrive de chez sa grand-mère.
— Il n’est pas encore rentré de l’école, répondit Monique. Mais vous pouvez l’attendre, il ne va pas tarder.
Marie en profita pour bavarder avec Monique qui lui apprit qu’Amaury se tenait tranquille, mais que son calme cachait un enfant très perturbé dont il fallait se méfier.
— Il a des tics et fait des grimaces quand il parle. C’est un volcan prêt à exploser. Ce garçon a beaucoup de problèmes ! Il faudrait parler avec lui, mais c’est un sauvage. Il reste dans son coin, ne s’intéresse pas aux autres. Je m’occupe aussi de deux garçons plus grands que lui mais il les ignore. La seule personne avec qui il joue c’est la petite Louise. Bien que cette gamine n’ait pas beaucoup de présence.
— Il passe toujours du temps sur son ordinateur ?
— J’essaie de le limiter parce que ça le rend fou ! Quand il a joué deux heures sur cette machine, il devient tout excité et bien près de faire des bêtises. Mais je le laisse un peu, bien sûr !
Un car s’arrêta devant l’entrée de la ferme et quatre enfants en descendirent. Deux garçons, asiatique et africain, une fillette, et Amaury. Marie fut étonnée car il ne correspondait pas du tout à la description que sa grand-mère avait faite de lui. Il semblait absent, perdu dans ses rêveries, alors que Marie s’attendait à trouver un garnement hyperactif et bruyant. Marie salua les autres, fit une bise à Louise qui rougit, et s’approcha d’Amaury.
— Tu ne me connais pas, mais je viens de chez ta grand-mère.
Elle sortit le paquet de bonbons et le tendit au gamin.
— Elle t’envoie ça parce qu’elle pense beaucoup à toi.
Amaury se renfrogna, comme s’il en voulait à sa grand-mère de l’avoir abandonné. Il eut un regard vers Louise alors qu’elle entrait dans la maison.
— Le cri des goélands me manque…
— Paul aussi m’a parlé de toi.
Amaury lui lança un regard incrédule.
— Le curé ? demanda-t-il entre ses dents.
— Oui, le curé qui est en prison parce qu’on l’accuse d’un meurtre qu’il n’a pas commis.
Marie décida de jouer le tout pour le tout. Brunet avait interrogé tous les adultes de Sabrenat mais il n’avait pas pensé aux enfants, et particulièrement à Amaury qui voyait tout et furetait là où on ne l’attendait pas.
— Tu te souviens du soir de la tempête quand on a trouvé M. Legyère assassiné. Tu étais où ?
Amaury baissa les yeux pour ne pas dévoiler ses pensées à la femme qui ne le quittait pas des yeux. Embarrassé, il posa son sac, tripota la bride et le remit sur son épaule.
— Je m’en souviens plus !
Il mentait. Pas un détail de cette soirée n’avait déserté sa mémoire. Il se souvenait de chaque instant, de ce qu’il avait fait et avait entendu, mais il ne voulait pas en parler.
— Je devais être à la maison, sûrement en train de jouer à l’ordi !
— Ta grand-mère m’a dit que tu n’étais pas chez toi et qu’elle ne savait pas où tu étais.
— Elle ne sait jamais où je suis. J’étais dans ma chambre alors qu’elle devait me chercher dehors. C’est toujours comme ça !
— Donc, tu n’as rien vu ? Tu ne te souviens pas d’une femme sortie du presbytère ?
— Non, répondit-il en s’éloignant à toutes jambes.
La fuite était la meilleure manière de ne pas se trahir. Amaury aimait bien Paul et il aurait voulu le sauver. Mais il ne pouvait pas parler. Il ne voulait surtout pas aider les policiers qui avaient tué son père.
Monique rejoignit Marie qui se dirigeait vers sa voiture.
— C’est une tête de mule, dit-elle, mais pas un idiot. Il comprend tout, cependant sa sensibilité le rend très fragile.
La moindre remarque le touche et il se met en colère. Alors il devient capable de faire n’importe quoi.
— Je me demande s’il me dit la vérité, répondit Marie, comme si elle se parlait à elle-même. Le soir du crime, sa grand-mère le cherchait, et c’est pour ça qu’elle a vu l’inconnue quitter le presbytère. Il n’était sûrement pas dans sa chambre. Mais pourquoi refuse-t-il de parler ?
— Il se confie très peu, reprit Monique. Ce n’est que lorsqu’il est en colère qu’il déballe tout, mais avec tellement de haine qu’on ne cherche pas à en savoir plus.
Marie rentra chez elle complètement abattue. Toutes les issues se fermaient. Paul serait condamné et il n’aurait pas un mot pour crier son innocence. Elle avait l’impression de sombrer dans un océan noir et sans fond.
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