Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 17 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 5

 

Le lendemain était un samedi. Théo et Hassan passèrent la matinée dans leur chambre où ils étaient censés faire leurs devoirs. Louise resta avec Monique afin de l’aider dans les tâches matinales : donner à manger aux poules et aux lapins, recevoir les clients qui venaient emprunter un cheval pour une randonnée. Amaury s’attacha aux pas d’Henri dont il aimait la nonchalance. L’homme s’occupa de ses chevaux et emmena au pré un troupeau de moutons avant de regagner la pièce qu’il appelait son bureau. Il s’assit devant l’écran de son ordinateur et se mit à pianoter pour imprimer des factures. Amaury ne perdait pas un détail de la manipulation. Il avait posé le sien sur une étagère et brûlait d’envie de se connecter à Internet. Mais pour cela, il devait relever le numéro de la box d’Henri.

Après avoir imprimé ses factures, le cultivateur voulut consulter les tarifs d’un fournisseur de céréales. Amaury remarqua sa lenteur, ses hésitations, mais surtout sa maladresse. Tout à coup, après avoir tapé à plusieurs reprises sur la même touche, il s’écria :

— Eh bien, ça y est, il a encore planté !

Amaury attendait cet instant. Un léger sourire éclaira son visage. Henri pestait contre sa gaucherie et cette maudite machine qui se bloquait à la moindre erreur.

L’homme se tourna vers le gamin.

— Tu as vu ? Il suffit que je tape sur une mauvaise touche et c’est fait, il ne veut plus marcher. Et si je l’arrête, je vais perdre tout ce que j’ai fait !

— On n’a pas besoin de l’arrêter !

Henri tourna un regard curieux vers lui.

— Tu sais faire, toi ? demanda-t-il sur le ton de l’incrédulité.

Amaury était rouge de bonheur. Le vaurien qui avait menacé les Sabrenais avec une arme était à cet instant un petit garçon docile et poli.

— Je crois bien que oui.

Il atteignit le comble de la félicité quand Henri se leva de son siège pour le laisser s’asseoir à sa place. C’était une marque de confiance qu’aucun adulte ne lui avait jamais témoignée. Il n’osait cependant pas toucher le clavier. Henri lui demanda, marquant une impatience qui était aussi une forme de complicité :

— Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ?

Amaury appuya sur des touches et plusieurs fenêtres s’ouvrirent sur l’écran. Il pianota encore un peu, et la page d’Henri se débloqua.

— Toi alors ! Comment as-tu fait ?

— Ben, c’est simple !

Amaury avait pu accéder à des sites où on expliquait comment réparer les erreurs et télécharger les logiciels dont on avait besoin. En un mot, il avait appris l’informatique de base sans l’aide de personne. Le cancre de l’école qui n’arrivait pas à retenir trois lignes de poésie, qui ne savait pas faire une division, se débrouillait mieux que tout le monde avec cet outil moderne qui le passionnait.

— Franchement, tu m’en bouches un coin ! Qui t’a montré ?

— Personne. Il suffit de chercher sur Internet. On trouve tout, même la manière de réparer son ordi !

Amaury n’était pas prêt d’oublier cette journée. Il eut droit aux félicitations d’Henri devant tout le monde. Théo et Hassan le regardaient avec envie et dissimulaient mal leur jalousie. Il n’était pas question de laisser le petit nouveau prendre toute la place. Théo avait son idée pour le rendre inoffensif.

Au soir du deuxième jour, Monique et Henri Blondin, ravis de voir Amaury plus à son aise, appelèrent M me Vouzac pour lui annoncer la bonne nouvelle. Le garnement violent et coléreux était devenu calme et docile. Cependant, l’assistante sociale ne manqua pas de les mettre en garde : le garçon dissimulait fort bien ses humeurs, jusqu’au jour où ses colères éclataient sans raison apparente. Monique Blondin avait bien remarqué ses gestes brusques, ses grimaces, ses paroles saccadées qui trahissaient une excessive nervosité ; il fallait sûrement peu de chose pour libérer l’énergie excessive que ce corps maigre gardait en lui. Monique avait accueilli beaucoup d’enfants difficiles, et elle avait généralement réussi à améliorer leur comportement, aussi restait-elle optimiste. Les jours suivants, elle observa Amaury pour mieux cerner son caractère, mais il ne se livra pas, ou si peu. Il ne participait pas aux conversations avec Théo et Hassan, préférant la compagnie de Louise, ou bien il restait dans son coin, comme s’il n’était que de passage. Comme un voyageur sur un quai regardant les voies désertes.

Dès le lundi matin, Amaury se rendit à l’école avec les trois autres pensionnaires. Ils devaient prendre le car qui les conduisait à Châteauneuf-du-Faou. Ce détail du quotidien lui montrait que les grandes personnes avaient décidé qu’il serait ici pour longtemps et qu’il ne retournerait à Sabrenat que pour les vacances scolaires. Pourtant, l’océan lui manquait, son rêve d’Amérique ne trouvait pas ici l’espace et l’horizon nécessaires à son épanouissement. Il aimait tant courir sur les sentiers, sentir la bruyère lui fouetter les mollets, s’arrêter en haut de la falaise, écouter la rumeur du large et, à travers elle, les bruits du continent rêvé que lui cachait l’horizon. Il aimait tant suivre des yeux le vol des mouettes parties pour le grand voyage. Il était de la race des marins. L’odeur de la terre labourée lui soulevait le cœur. Sa grand-mère aussi lui manquait. Ses colères constantes contre la vieille femme étaient la marque d’un attachement qu’il ne savait pas exprimer autrement. Les voisins, la place du village, l’église, tout lui manquait. Heureusement qu’il n’était qu’en transit, et que les vacances de la Toussaint commençaient dans une semaine et demie.

Sa première journée d’école se passa à peu près bien. Amaury avait été présenté au maître comme une furie qu’il fallait ménager. L’instituteur ne voulait pas d’histoires. Le devenir de ce petit écorché vif et celui de ses trente élèves ne comptaient pas pour lui. Seuls sa petite vie tranquille, son potager à entretenir et ses deux filles à choyer avaient de l’importance à ses yeux.

Le soir, les quatre pensionnaires des Blondin revinrent sagement ensemble. Monique commença à se dire qu’elle était une excellente éducatrice, que chez elle les tensions s’apaisaient grâce à l’environnement rassurant de la ferme. Elle appela encore Mme Vouzac pour lui exprimer une nouvelle fois sa satisfaction. Amaury se montrait aussi doux qu’un agnelet.

— Je vous souhaite que ça dure !

Monique Blondin, qui aimait bien se mettre en valeur et jouer à la femme de décision, suggéra :

— Je crois que vous aviez prévu de le ramener chez sa grand-mère pour les vacances de la Toussaint. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Il vaudrait mieux qu’il reste là, qu’il s’habitue complètement à son nouvel environnement avant de retrouver son milieu.

Mme Blondin ne perdait jamais le sens des affaires, les services sociaux lui versaient le montant de la pension, mais ils n’oublieraient pas de retenir les journées où l’enfant était ailleurs.

Pourtant, malgré les apparences, Amaury n’avait pas changé. Un soir, après l’école, il partit avec Louise au bord de la mare pour observer les poissons. Ils étaient tous les deux tapis dans les joncs, traquant les taches jaunes et ocre des carassins dans l’eau trouble. Des grenouilles endormies sur les feuilles fanées des nénuphars profitaient des derniers rayons du soleil. Louise était transparente et ne contrariait pas le garçon. Avec elle, il ne dissimulait rien, alors qu’avec Théo et Hassan il éprouvait le besoin de faire le malin, de montrer sa supériorité dans les jeux avec son ordinateur ou la Nintendo de Théo. Les deux garçons étaient vraiment mal assemblés. Théo, tout en rondeurs, peu bavard, sournois, comprenait tout ; Amaury, qui rechignait à lui prêter son ordinateur, avait senti en lui un rival. Et s’il n’y prenait garde, Théo serait vite aussi fort que lui. Hassan, en revanche, ne rêvait que de sport, de football et de tennis. Il travaillait mal au collège et les réprimandes de Monique ne changeaient rien à son comportement. Paresseux, il préférait taper dans un ballon au milieu de la cour plutôt que de faire ses devoirs. Après un moment de méfiance, certains qu’Amaury ne gênerait en rien leurs habitudes, les deux garçons ne s’étaient plus préoccupés de lui.

Amaury et Louise étaient donc accroupis entre les roseaux, au bord de la mare. Les premiers poissons remontaient timidement à la surface. La fillette souffla à l’oreille d’Amaury :

— Ils avalent de la lumière pour refaire leurs couleurs.

Amaury ne pensait à rien. Depuis un instant, il venait de repérer une poule d’eau terrée tout près de lui, d’une couleur si semblable aux herbes sèches qu’elle se fondait parfaitement dans les brindilles. Au bout d’un moment, le ballet des poissons l’agaça. Le garçon fit un geste brusque et ils disparurent dans les profondeurs floues. Louise voulut protester, puis elle remarqua que la poule d’eau était blessée. Amaury avança ses mains ouvertes vers l’oiseau qui hérissa ses plumes, et le saisit d’un geste rapide. Louise tendit la main.

— Laisse-moi la caresser !

Le regard d’Amaury avait pris cet air froid et cruel que la fillette n’avait jamais remarqué, celui du félin qui tient sa proie. Elle eut peur, tout à coup.

— Qu’est-ce qui te prend, Amaury ?

L’enfant ne répondit pas. Il regardait la poule d’eau, sa petite tête surmontée d’une crête écrasée, son bec très jaune, et ressentait les tremblements du petit corps chaud. Une irrésistible frénésie s’empara de lui, vida son esprit. Une lueur rouge voila son regard. Ses mains, qui enserraient l’oiseau, se crispèrent. Il serra de toutes ses forces, concentré sur la cage thoracique qui se vidait de son air. La poule d’eau ouvrit le bec, tenta de se débattre, mais Amaury, qui avait l’habitude de ce genre d’exercices, ne lâcha pas prise. Louise s’écria :

— Mais qu’est-ce que tu fais ?

Il ne répondit pas. La tête de la poule, dans un dernier soubresaut, s’affaissa et roula sur le côté. Louise resta en retrait, horrifiée, ne trouvant pas les mots pour qualifier cet acte monstrueux.

— Mais, tu l’as étouffée ? dit-elle enfin, offusquée.

— Et alors ? Elle a une patte et une aile cassées, elle n’aurait pas passé la nuit.

— Mais c’est horrible, comment tu as pu…

Amaury fixa sur la fillette un regard cruel. Elle eut peur et s’enfuit. Le garçon posa l’oiseau mort à l’endroit où il l’avait capturé. Pourtant, il ne poussa pas son habituel cri de haine. Il regarda le cadavre et se sentit tout à coup très triste.

Monique l’attendait dans la cour. Amaury passa à côté de la fermière, entra dans la maison où elle le suivit. Cette forte femme croyait en la vertu des bonnes corrections. Elle se planta devant Amaury et lui demanda ce qu’il avait fait. Le gamin, la tête basse, ne répondit pas. Une paire de gifles claqua.

— On ne tue pas les animaux quand ce n’est pas nécessaire. C’est malsain. Qu’est-ce qui t’a pris de faire ça ?

Amaury, toujours silencieux, reçut les coups, sans dire un mot. Il ne chercha même pas à s’enfuir.

— Tu vas monter dans ta chambre et tu n’en sortiras que quand je te le demanderai.

Elle le poussa dans l’escalier sous les regards ravis de Théo et d’Hassan. Louise, elle, n’avait pas bronché. Monique Blondin claqua la porte qu’elle ferma à clef, étonnée que le gamin n’ait exprimé aucune protestation. Il avait reçu la correction sans réagir, preuve de son caractère bien trempé. Elle découvrait un enfant peu malléable, mais elle ne doutait pas de l’efficacité de ses méthodes.

— Tu es privé d’ordinateur, cria-t-elle à travers la porte. Je le confisque et tu n’es pas près de le retrouver.

Assis au bout de son lit, Amaury ne semblait pas avoir entendu. Mme Vouzac avait insisté sur sa violence, ses incessantes provocations. À Sabrenat, il cassait les vitres de l’école, rayait la peinture des voitures, lançait des pierres aux passants. Monique mettait cela sur le compte de la faiblesse de Marthe. Ici, Amaury avait très bien compris qu’il ne gagnerait pas et filait doux. Le lendemain matin, à l’heure habituelle, Monique alla réveiller le garçon qu’elle trouva couché tout habillé sur son lit. Il dormait, pelotonné comme un chat. Elle le secoua, il ouvrit les yeux et se leva sans un mot. Il enfila ses vêtements et descendit prendre son petit déjeuner en compagnie des autres. Théo leva sur lui un regard amusé, presque moqueur. Hassan, dans sa bonté de garçon simple, lui serra la main, comme pour exprimer une solidarité ordinaire en pareille circonstance.

Louise, en retrait, ne lui dit pas un mot. Dans la matinée, Monique Blondin alla voir l’instituteur et lui raconta ce qui s’était passé. L’enseignant la laisser parler puis donna son point de vue :

— J’ai pu constater qu’il savait des tas de choses, qu’il s’intéressait à des sujets beaucoup trop compliqués pour un enfant de son âge. Franchement, il me semble qu’un rien, qu’un grain de sable bloque cet esprit d’une intelligence sûrement bien au-dessus de la moyenne.

Les deux éducateurs en déduisirent que le gamin était sur la bonne voie et qu’une fois de plus, l’éloignement avait eu raison d’un caractériel jugé irrécupérable.

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