Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 6 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 6

 

Paul Benalec emprunta les petites routes en direction de Quimper. Il obéissait à une pulsion, une volonté extérieure qui le poussait à se rapprocher d’une personne dont il avait brisé la vie. Il arriva dans les faubourgs de la ville qui avait beaucoup changé en quelques années, parcourut des rues qu’il connaissait bien, le quartier de ses jeunes années. Il passa devant l’école publique où il avait appris à lire, puis le collège, et enfin le lycée qu’il avait quitté en fin de première. Le départ de son père l’avait beaucoup affecté et on avait imputé à l’époque son échec scolaire à cet abandon.

Il s’arrêta devant une petite maison récente située dans un quartier peuplé surtout de retraités et de gens sans histoire. La maison n’avait pas changé. C’était le même pavillon de son enfance, couvert de tuiles rouges. Le lierre avait poussé le long des murs crépis et personne n’avait pensé à le couper. Paul poussa le portail toujours ouvert, suivit une allée bordée de rosiers nains dont les dernières fleurs de la saison se fanaient. Un rideau bougea derrière la fenêtre. Un visage de vieille femme apparut, puis s’estompa. Paul monta les trois marches du perron et frappa. La porte s’ouvrit. Sans un mot, il prit sa mère dans ses bras et la garda un long moment serrée contre lui, comme si elle avait été une petite fille, quelqu’un de très fragile qu’il souhaitait protéger.

Odile Benalec se dégagea vivement de l’étreinte et regarda son fils bien dans les yeux.

— Qu’est-ce que tu fais là ? murmura-t-elle. Je ne t’attendais pas.

Ils ne s’étaient pas vus depuis six longues années, depuis la cérémonie à Concarneau pour la disparition des trois matelots du Fringant. D’un regard dur, elle examina la silhouette de son fils et la croix épinglée au revers de sa veste qui moulait ses épaules de travailleur de la mer. Son costume austère le séparait des autres, en faisait un être indéfinissable, hors de la vie. Paul lui avait écrit une fois pendant sa retraite, mais comme Marie, Odile n’avait pas répondu. Son caractère trempé que les difficultés de la vie avaient rendu sec et tranchant ne cédait à aucune faiblesse.

— Ta place n’est plus ici ! dit-elle d’une voix qui se voulait neutre, se tournant comme pour s’éloigner.

— Ma petite maman…

— Tu as fait ton choix, alors maintenant laisse-moi tranquille.

— Il faut que je te parle.

— Je sais ! Tu as probablement de bonnes raisons. Mais ce serait trop simple. Ton frère n’est plus là !

Sa mère lui avait rendu visite à l’hôpital de Concarneau après le naufrage. Odile, qui pleurait Alexandre dont on n’avait pas retrouvé le corps, lui avait dit alors : « Jamais je ne te pardonnerai. » Son état de prêtre ne changeait rien, au contraire, il aggravait le ressentiment de la vieille femme !

— Cette chose ! ajouta Odile en désignant la croix. Franchement… Je me demande comment tu oses porter ça ! Ils savent, tes paroissiens, que tu as tué trois personnes dont ton jeune frère ?

— J’aurais préféré être avec ceux qui ne sont plus là, répliqua Paul. Tout serait plus simple.

— C’est vrai, tout serait plus simple pour toi !

Paul ne savait quoi répliquer. Il poussa un soupir qui montrait sa confusion. Odile en profita :

— Marie est venue me voir, ajouta-t-elle. La pauvre !

Odile était intelligente. Restée seule après le départ de son mari, elle avait fait tourner la petite conserverie qu’elle avait hérité de ses parents. Son sens des affaires lui avait permis de réussir là où d’autres auraient mis la clef sous la porte. Mais la mort d’Alexandre l’avait terrassée. Elle avait vendu son usine pour se replier dans une banale retraite.

Les voisins, plantés devant leur porte, regardaient dans la direction de Paul et devaient se questionner sur le retour de ce fils aîné qu’on avait dit enfermé dans un monastère.

— Entre, inutile de s’exposer, dit sèchement Odile.

Paul pénétra dans la petite cuisine qui n’avait pas changé depuis son enfance. Il regarda les chaises, la place de son père, restée vide en bout de table près de la commode, celle de son frère, à droite, et celle de sa mère, juste à côté. Lui mangeait en face de son père. Félix s’était contenté d’une position secondaire dans l’entreprise de sa femme. C’était un homme fantasque qui passait ses soirées à lire des livres d’aventures maritimes. Sa vraie vie était là, dans ses lectures. Il aurait voulu naître au temps des grandes explorations. On le disait un peu fou, porté sur la bouteille, capable de grandes envolées lyriques, et surtout incompétent. Un soir, Odile avait trouvé une lettre. Félix annonçait qu’il la quittait pour rejoindre les hommes de ses rêves, ses frères du bout du monde. On crut à une lubie de plus. Il allait faire demi-tour à la première difficulté. Mais il ne revint pas. Elle le fit chercher, les gendarmeries et les polices de la région ne trouvèrent rien. Sa disparition ne fut jamais élucidée.

— J’ai expliqué à Marie que tu étais comme ton père, un fugueur. N’ayant pas le courage de te supprimer, tu as fui la vie et tu t’es réfugié dans la religion. Cela aurait pu être autre chose, tu aurais toujours trouvé le moyen de fuir. Tu n’es rien, surtout pas un homme !

Odile avait appuyé sur le dernier mot. Marie, comme elle, avait eu le tort d’aimer un maudit Benalec, un égoïste qui ne faisait aucun effort pour les autres.

— Ton ordination, c’est quoi ? demanda encore Odile en se plantant devant la chaise, comme elle le faisait autrefois pour parler à Félix.

— Je suis désormais prêtre. Je suis mon chemin. L’appel de Dieu au lendemain du naufrage m’a poussé dans cette voie.

— C’est ça, se moqua Odile. Si tu avais été un homme, si tu avais eu une once de courage, tu aurais employé toute ton énergie pour aider ceux que tu avais plongés dans le malheur. Au lieu de ça, tu as fui…

Odile avait les cheveux courts, très blancs, qui faisaient ressortir son visage peu ridé et resté jeune. Elle braqua ses yeux clairs sur Paul, qui semblait aussi vieux qu’elle à cet instant.

— Franchement, je n’ai plus envie de te voir, ni de te parler. Maintenant, pars.

C’était dit sur le ton du reproche. Paul garda la tête baissée, fixant les fleurs rouges de la nappe cirée. Enfin, il tourna vers sa mère un regard triste, ouvrit la bouche comme s’il voulait répliquer, mais, ne trouvant pas les mots, se contenta de murmurer :

— Je ne pouvais pas faire autrement.

— Mais enfin, s’emporta Odile. Réfléchis un instant. Je ne crois pas en ta vocation !

C’était dit, clair et net. Paul accusa le coup, mais il avait mal. Le doute ne l’avait pas quitté et le rongeait comme une multitude de fourmis.

— Ton père est peut-être devenu moine ! Vous feriez une belle paire ! Peut-être est-il mort dans quelque fossé, comme un chien errant !

Ne trouvant rien à répondre, Paul baissait la tête, comme au temps où il ramenait une mauvaise note. Il sortit sans un mot, monta dans sa voiture, plus perdu que jamais. Il s’éloigna, ignorant Odile qui était sortie devant sa porte. Hors de la ville, il s’arrêta sur le bord de la route, sortit son portable de sa poche, hésita un long moment avant de composer un numéro. La belle voix un peu onctueuse du père Léhran, son directeur de conscience à Sept-Fons, le surprit par sa soudaineté à répondre.

— C’est Paul, dit-il. J’ai besoin de te parler.

— Eh bien, parle.

— Je ne sais plus où j’en suis. Mon ancienne vie me rattrape, m’accroche comme un roncier. Je viens de chez ma mère qui m’a rejeté.

Il y eut un court silence. Paul avait la respiration rapide d’un animal aux abois.

— Je ne peux rien pour toi, Paul, répondit le moine. Tu dois faire le ménage tout seul. Je te connais et je sais que tu es un homme de bien. Tu as voulu être prêtre, je t’avais conseillé d’attendre, tu n’as pas voulu m’écouter. À toi d’être digne de l’idée que tu te fais de toi-même !

Paul rangea son téléphone, puis reprit la route. Au bout de quelques kilomètres, il fit demi-tour en direction de Concarneau, s’arrêta près d’un immeuble. Il gravit l’escalier jusqu’au deuxième étage, hésita un long moment avant d’appuyer sur la sonnette. Avait-il raison ? Sa démarche n’était-elle pas encore un acte de lâcheté ? Ne cherchait-il pas à se faire plaindre ? Les battements saccadés de son cœur lui faisaient mal. Quelque chose le poussait à s’en aller ; pourtant, son index appuya sur le bouton blanc. Une sonnerie retentit à l’intérieur. La porte s’ouvrit. Marie fut tellement surprise qu’elle laissa échapper le livre qu’elle tenait à la main.

— Mais qu’est-ce que tu fais là ? bredouilla-t-elle.

Que lui répondre ? Il parla, conscient de la banalité de ses propos.

— J’avais besoin de te voir.

— Pas moi, je n’ai plus rien à te dire.

Marie eut un geste comme pour fermer vivement la porte, puis elle se ravisa :

— Entre.

Il fit un pas dans l’appartement où il avait vécu pendant dix ans. Marie avait déplacé les meubles, remplacé le canapé et les fauteuils. Paul se sentit étranger dans cet intérieur où toutes les traces de son passage avaient été effacées. Il resta debout, n’osant pas s’approcher de la jeune femme qui le fixait avec un visage sévère. Il redevenait un homme. Ses belles résolutions, son sacrifice n’avaient plus de sens. Il restait là, les bras légèrement écartés, les mains ouvertes sur un geste arrêté, perdu.

— Je ne pourrai pas m’habituer, dit-elle. Tu ressembles à un revenant, quelqu’un sorti d’un tombeau pour torturer les vivants.

Il ne sut que répondre. Il se perdait dans le regard franc et sincère de cette petite femme qui ressemblait un peu à sa mère. Dans ses yeux bleus cerclés d’or.

— Je suis mort, en effet, mais je ne suis pas là pour torturer les gens, je suis là pour les écouter, les conseiller, pour les aider à être heureux. Et le chemin n’est pas facile, martela-t-il comme pour se convaincre lui-même. Ma propre personne n’a plus d’intérêt.

Le visage de Marie se contracta, prit une expression d’attaque, de panthère qui s’apprête à mordre.

— C’est bien ça, tu te punis, tu te flagelles parce que tu as conscience d’avoir commis une faute. Tu tournes le dos à la vie parce que tu ne supportes pas d’être vivant quand tes compagnons sont morts ! Et parce que tu as peur d’affronter tes remords. Tu entraînes ceux qui t’aiment dans ta déchéance. Comment un gaillard aux épaules aussi larges peut-il être plus faible qu’un tout petit enfant ?

Chaque mot de Marie le transperçait comme une lame de feu.

— Je voudrais qu’on devienne amis, complices, qu’on retrouve cette belle entente qui…

— Pars, je ne veux plus te voir !

Le cri de Marie avait dû s’entendre aux étages inférieurs, et même dans la cour. Elle se jeta sur le canapé en le martelant de ses petits poings. Paul, qui ne s’attendait pas à une telle réaction, fit un pas vers elle mais n’osa pas la forcer à se relever et la prendre dans ses bras. La jeune femme pleurait maintenant.

— Comment oses-tu me parler ainsi ? Comment peux-tu être cruel à ce point, me faire autant de mal au nom du Bien ? Mais tu ne comprendras donc jamais rien à la vie ?

Il était là, paralysé, face à une Marie qui avait été tout pour lui et lui reprochait ce que justement il avait voulu éviter. Elle se dressa vivement, se jeta sur lui. Les doigts courbés, les ongles griffant sa veste, elle arracha vivement la croix et la jeta au sol.

— Désormais je suis morte moi aussi, et cette mort, tu la porteras sur ta conscience. Une de plus !

Il était vaincu, et Dieu avec lui. Il recula d’un pas, ramassa la croix, se tourna lentement vers la porte, mais renonça à quitter Marie sans lui dire un dernier mot. Marie qui pleurait, la bouche tordue, les yeux plissés d’où coulaient les larmes sur des rides nées de son désespoir.

— Marie, murmura-t-il.

— Tu n’es qu’un croque-mort !

Cette fois, il eut la force d’aller au bout de son élan. Il fit un pas vers la jeune femme et l’attira contre lui. Elle le repoussa avec vivacité.

— Ne me touche pas ! Tu pues la mort et tu me fais peur !

Il ne lâcha pas prise et la pressa contre lui. Elle finit par s’abandonner.

— Je t’aime, dit-il. Je t’aime en homme, je ne t’ai jamais menti.

Il posa un rapide baiser sur le front de la jeune femme et s’éloigna.

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