Le cri du goéland

Bordes Gilbert · Chapitre 4 sur 24

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Le cri du goéland

Chapitre 4

 

La sonnerie de son portable fit sursauter Paul qui hésita avant de répondre. Son petit écran affichait « numéro privé ». Il décrocha néanmoins. La voix qui murmura un « allô » lointain lui était tellement familière qu’il la reconnut d’emblée, même s’il ne l’avait pas entendue depuis longtemps. Un vertige brouilla sa vue. Il bredouilla :

— Marie ? Comment as-tu eu mon numéro ?

— Qu’importe. Je t’attends, je suis à Audierne, sur le port.

— Mais Marie, tu sais ce que… As-tu reçu ma lettre ?

— Je sais aussi qu’on devait se marier et que tu m’as écrit une lettre de rupture peu ordinaire, mais c’était quand même une lettre de rupture. Il faut qu’on se voie une dernière fois. Je veux te dire ce que je pense de toi.

La voix était sèche, cassante, haineuse.

— Je t’attends, fais vite, le vent est glacé.

Il implora le crucifix dans la cuisine d’un regard perdu. Comment paraître devant Marie la tête haute ? Il ne l’avait pas revue depuis six ans et se sentait sale, répugnant, honteux de sa fuite. Lui demander pardon une nouvelle fois ne changerait rien. Pendant ses six années de retraite, il avait lâchement espéré que le silence de Marie signifiait qu’elle avait tourné la page. Son appel lui indiquait le contraire.

Paul se savait totalement démuni devant cette femme qu’il n’avait pas cessé d’aimer.

Il rangea son assiette sur l’évier : Marthe passerait faire la vaisselle dans l’après-midi et récupérer son plat. Il prit sa veste et sortit par le garage. Puis, il traversa la place à grands pas. Les enfants arrêtèrent leur jeu pour le laisser passer.

Un cri strident le fit sursauter. C’était le jeune Amaury qui s’enfuyait de chez sa grand-mère en hurlant. Paul se précipita vers le garçon, le prit par l’épaule et l’obligea à s’arrêter.

— Qu’est-ce qui te prend ?

Marthe arriva, essoufflée.

— Cet enfant me fera tourner en bourrique ! s’écria-t-elle.

Amaury tenta de se dégager de la poigne ferme du curé. Comprenant qu’il n’y arriverait pas, il tourna vers Paul son visage rond et fit une petite grimace de chat sauvage.

— Dis-moi, pourquoi tu fais crier ta grand-mère, et pourquoi tu m’as lancé une pierre tout à l’heure, sur la falaise ?

— Je vous déteste, cria le gamin.

D’un geste vif, il se libéra et partit en courant à l’autre bout de la place. Marthe se lamenta :

— Mon Dieu, cet enfant est trop dur ! Et je ne suis plus toute jeune !

— Voulez-vous que j’aille le chercher ?

— C’est pas la peine. Il va revenir. Dès qu’on le contrarie, il se met à crier et court se cacher ! Je lui ai promis que s’il continuait je jetterais son ordinateur dans la mer. Mais franchement, à quoi il a pensé, l’éducateur ?

Marthe repartit chez elle sous le regard des voisins pour qui ce genre de scène était habituel. Paul monta dans sa voiture et emprunta la route qui s’éloignait du littoral pour sillonner une campagne de prairies et de cultures. Des moutons paissaient sur les pentes qu’éclairait un soleil jaune. Par endroits, des blocs rocheux surgissaient des taillis, dressés comme des bergers immobiles qui surveillaient leur troupeau de pierres.

Il arriva à Audierne, traversa la ville en direction du port, qu’il connaissait bien, laissa sa voiture sur le parking à côté de la halle où il n’y avait pas eu de criée à cause de la tempête. Le long du quai, les bateaux se balançaient au vent marin presque froid. Sur la jetée, une silhouette se tourna vers lui. Paul s’arrêta à quelques pas, hésita, retenu par la certitude que le temps qui les avait éloignés ne comptait plus. Une vive douleur lui oppressait la poitrine. Marie avait maigri. Son visage avait perdu ses courbes pour devenir plus anguleux, comme le visage des gens qui ont beaucoup souffert. Incapable de faire un pas de plus vers celle qui avait été sa compagne pendant dix années, Paul tremblait, ses jambes flageolaient. Un volcan venait d’exploser en lui et la lave qui coulait dans ses membres étouffa ses pensées.

Marie s’approcha de lui, ouvrit la bouche sans réussir à prononcer un seul mot. Elle le fixait droit dans les yeux, comme pour percer cette carapace qui l’emprisonnait. Elle eut envie de faire demi-tour, de courir très loin de ce pantin qui avait l’apparence de Paul Benalec, marin pêcheur à Concarneau. Autrefois, il ne baissait jamais la tête, c’était un frondeur qui n’hésitait pas à montrer les poings. C’était aussi un homme libre, indépendant. Sa honte avait fait de lui cette caricature de religieux, mais n’avait-il pas d’autres solutions pour rendre acceptable sa survie ?

Il tendit la main vers la jeune femme qui recula d’un pas, comme si elle redoutait ce contact hors nature. Elle eut un mouvement de tête incrédule et murmura encore :

— Je t’aimerai toute ma vie et voilà ce que tu as fait : en me trahissant, tu m’as tuée. Je suis une morte vivante. C’est ça qu’il a voulu, ton Dieu ?

Il la fixa intensément, puis il baissa les yeux vers le sol.

— D’ailleurs, tu es mort, la croix épinglée sur ton veston prouve que tu as réussi ton suicide.

— Je suis indigne de toi, indigne de vivre !

— Arrête tes simagrées !

Elle tourna les talons et s’enfuit en courant. À son tour, Paul courut vers le parking. Un bateau partait à la pêche. Paul crut voir le Fringant et détourna la tête. Il arrivait à sa voiture quand il aperçut Marie qui le regardait de loin.

— Refais ta vie ! lui cria-t-il. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Tu ne comprends pas que j’ai tué trois personnes ?

Un couple de promeneurs tourna la tête vers lui. Il monta dans sa voiture et partit en trombe, comme pour fuir sa propre image. Il n’avait pas envie de rentrer à Sabrenat et roula longtemps au hasard des routes secondaires. Fuir encore et toujours pour ne pas avoir à se regarder. N’était-il pas un imposteur ? À d’autres époques, quand l’Église ne manquait pas cruellement de prêtres, son ordination aurait sûrement été différée. Comme chaque fois qu’il butait contre la paroi invisible de ses doutes, il se réfugia dans une prière qu’il récita machinalement. Les mots n’avaient pas d’importance, seule la musique connue des phrases emplissait son esprit. En même temps, tout au fond de lui, il avait la conviction de choisir la facilité de l’inexistence. Ce n’était pas ça, vivre sa foi.

Les litanies récitées mécaniquement le tranquillisèrent un moment. Il rentra à Sabrenat à la vitesse d’un vieillard qui s’obstine à prendre sa voiture. En arrivant au village, il fut étonné de voir la place envahie de gens qui parlaient avec animation. Le fourgon de gendarmerie était garé devant le bistrot, les portes arrière ouvertes. Quelques instants plus tard, un groupe de trois gendarmes arriva, encadrant deux hommes. La foule se mit à protester, des poings se levèrent. Benalec demanda :

— Que se passe-t-il ?

— Ce qui se passe ? On accuse Éric Laroch et André Michaud d’être les meurtriers de ce M. Legyère. C’est quand même un comble !

Les gens protestaient. Une femme s’écria :

— On arrête nos jeunes qui ont le courage de partir en mer par tous les temps parce qu’ils n’arrivent pas toujours à payer les traites de leur bateau. Mais où va-t-on ? Ici, les gens sont honnêtes !

— On n’arrête personne, rectifia un gendarme debout près des portes ouvertes. On emmène ces deux hommes pour vérifier leur emploi du temps.

— C’est déjà douter de leur innocence ! hurla Jérôme Neyrec, le cousin d’André Michaud.

Les enfants s’étaient rassemblés au premier rang et ne perdaient rien de cette scène hors du commun qu’ils n’oublieraient jamais : un crime à Sabrenat. C’était impensable, même si la victime était M. Legyère. Impensable aussi que l’un des deux pêcheurs arrêtés puisse être le meurtrier.

Sans tenir compte des protestations, les gendarmes forcèrent les deux hommes à monter dans leur fourgonnette et s’en allèrent sous les huées. Un gamin se détacha alors du groupe et courut derrière le véhicule en hurlant :

— Sales flics ! Assassins ! Croque-morts !

Marthe, qui s’était mêlée à la foule, intervint :

— Amaury, qu’est-ce qui te prend ?

— Assassins ! hurla encore l’enfant en retournant vers sa grand-mère.

Amaury n’était pas très grand pour son âge, maigre, les yeux pleins d’une lumière rebelle, les cheveux en broussaille. Son visage à la peau très blanche exprimait une haine profonde qui déformait sa bouche et plissait son nez comme un petit chien qui s’apprête à mordre.

— Je déteste les flics, je les tuerai tous !

— Voyons, tu ne peux pas parler comme ça ! dit Paul en s’approchant du gamin qui s’écarta vivement.

Amaury traversa la place à toutes jambes et disparut du côté du port. Personne n’avait vu pire garnement. Il perturbait la classe et l’institutrice le menaçait chaque jour de le mettre à la porte. Il volait les bonbons (qu’il ne mangeait pas) sur l’étalage de la supérette et le gérant lui tirait les oreilles chaque fois qu’il pouvait l’attraper. Mais il avait la rapidité d’un renard qui vient piller les poulaillers et qu’on ne réussit jamais à prendre au piège.

Les regards se tournèrent vers le curé qui était resté près de Marthe. Ils pensaient tous aux singuliers propos tenus le matin même dans leur église. Pour ces marins, on ne plaisantait pas avec les forces surnaturelles. La démesure qui les entourait leur donnait conscience de leur petitesse. Plus que les autres, ils savaient que les hommes n’avaient que rarement le dernier mot face à la nature.

— Il a une tête de loup, constata tout à coup Georges Dumas en abaissant sa casquette de marin sur ses yeux.

Le maire s’était mêlé aux groupes de curieux. Hervé Jugon l’avait averti du coup de main des gendarmes qui venaient d’emmener deux Sabrenais courageux sûrement innocents. Le maire, un petit homme assez rond, le visage sanguin, était un bon vivant. Fils de pêcheur lui-même, ce représentant de commerce restait cependant très attaché à son village. Il s’était servi de toutes ses relations pour trouver les crédits nécessaires à l’agrandissement du port de pêche, qui s’était doublé d’un port de plaisance en été. Cet homme réputé pour sa générosité et son bon sens allait régulièrement à la messe.

Il regarda le curé, détailla son visage ridé et sa cicatrice qui lui donnait l’aspect d’un baroudeur. Il mesurait la contradiction entre cette robuste silhouette et le rôle qu’on attendait de lui.

— Je ne crois pas qu’il fera de vieux os ici, dit-il. Ce n’est pas un curé comme il nous faut.

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