Le cri du goéland
Chapitre 12
Le lendemain était un dimanche, jour de grand-messe et de contestation. Les fidèles, irrités par les propos de Paul Benalec, allèrent assister à l’office dans la commune voisine de Pont-l’Abbé où le vieux curé racontait toujours les mêmes niaiseries, commentait les Évangiles avec les mêmes propos depuis quarante ans. C’était reposant de l’écouter tout en pensant à autre chose. Au moins, lui ne remettait pas tout en question. Juliette Usellat pouvait parader et assurer aux parents que leurs enfants feraient une communion convenable.
L’église de Sabrenat était pratiquement vide. Ne restaient que quelques personnes qui n’avaient pas pu se rendre ailleurs, Marthe Pollet notamment, qui s’était attachée à ce curé dont elle avait découvert le grand cœur au fil des jours. Paul dit sa messe comme d’habitude, mais il évita de prêcher devant des chaises vides. Il savait cependant que sa mission n’allait pas tarder à prendre fin et que les gens ne trouveraient pas de mots assez durs pour le condamner. C’était sa punition, il l’acceptait, il l’attendait, bien conscient de ne pas être à sa place à la tête d’une paroisse.
À la fin de l’office, il passa au presbytère et déjeuna rapidement. Il attendait les policiers d’un instant à l’autre, s’étonnant qu’ils tardent autant. Ils arrivèrent en milieu d’après-midi, alors que tout le monde profitait d’un beau soleil d’automne pour prendre l’air. Sur la place, des retraités jouaient aux boules, la terrasse du bistrot avait des airs de vacances avec ses consommateurs assis aux tables que Jugon avait sorties pour la circonstance sur la terrasse. Le ciel, entièrement dégagé, avait une belle teinte bleu-vert. Un léger mais persistant vent d’ouest annonçait pourtant des averses et des grains en mer. Sur le port, les pêcheurs préparaient leur sortie du lendemain, vérifiaient leurs lignes tout en surveillant le temps. S’il ne pleuvait pas, ils pouvaient espérer une belle pêche et quelques prises de taille, celles qui se vendaient le plus cher.
Vers seize heures trente, la petite voiture du commissaire Brunet s’arrêta sur la place. Les retraités arrêtèrent de jouer pour commenter l’événement. Quelques minutes plus tard, un fourgon de gendarmerie vint se garer près de la fontaine. Brunet, accompagné de deux inspecteurs, entra sans un mot dans le presbytère, monta rapidement les marches jusqu’au bureau, suivi de ses hommes.
— Monsieur le curé, dit-il enfin, les empreintes que nous avons relevées sur l’arme du crime sont bien les vôtres. Pouvez-vous nous expliquer quand vous l’avez eue entre les mains ?
Paul ne répondit pas. Brunet échangea un regard accablé avec ses hommes. Il était obligé d’aller au bout de sa démarche.
— À défaut d’explication, vous êtes suspecté d’être le meurtrier de M. Legyère. Vous êtes en état d’arrestation.
Paul poussa un soupir mais ne dit rien. Il tendit ses poignets à l’inspecteur qui tenait les menottes.
— Vous n’ignorez pas les conséquences de votre silence, je suppose…
— Je refuse de parler parce que je n’ai rien à dire. La justice décidera de mon sort, j’attends le verdict avec sérénité.
— Cela veut-il dire que vous êtes innocent et que vous protégez quelqu’un pour ne pas trahir le secret de la confession ?
— Certainement pas, répondit calmement Paul Benalec.
Les inspecteurs l’encadrèrent, et ils sortirent. Tout le village observait le curé menotté, marchant la tête haute jusqu’au fourgon de gendarmerie. Des cris de haine fusaient. Depuis qu’il était arrivé, les Sabrenais savaient que le diable était chez eux. Enfin, ils allaient pouvoir respirer, écouter la messe avec un véritable prêtre et éviter que les statues ne soient délogées de leur niche.
Tout à coup, venu d’on ne sait où, un enfant passa comme l’éclair entre les grandes personnes et se précipita sur Paul que les gendarmes encadraient. Un cri sortit de la gorge d’Amaury, toujours aussi strident mais cette fois différent de ses habituels cris de haine.
— Mais pourquoi vous l’emmenez ?
— Allez, pousse-toi, dit Brunet, qui s’étonnait de cet attachement inattendu du garnement.
— Pourquoi vous l’emmenez ? Je veux qu’il reste !
Les gendarmes sourirent en repoussant Amaury qui pleurait à chaudes larmes. Ses petites épaules étaient secouées de gros sanglots. Il comprenait que c’était lui qui avait précipité l’arrestation du curé en retrouvant l’arme du crime, et il s’en voulait.
— Alors, moi aussi je peux aller en prison, dit-il en s’éloignant, pleurant comme jamais personne ne l’avait vu pleurer.
Il se jeta dans les bras de sa grand-mère, comme s’il cherchait un réconfort. Marthe en fut plus étonnée que les autres puisque Amaury refusait toujours le moindre geste de tendresse.
— Pauvre petit, dit Brunet en montant dans sa voiture.
— C’est quand que je vais dans la famille ? demanda Amaury à sa grand-mère entre deux sanglots. Je veux partir tout de suite.
C’était l’heure où Ghislaine Pillard emmenait sa mère à la promenade. La vieille aveugle portait sa coiffe bretonne dont elle ne se séparait jamais. Elle s’arrêta devant le presbytère.
— Tiens, ça ne sent plus le diable. Au contraire, on dirait que ça sent le printemps alors qu’on va vers l’hiver !
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