Le dernier mot
Dédicace
À E. et F.
Et puis à elle aussi…
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On se parlait comment ?
Je ne m’en souviens pas.
Je te disais quoi ?
Je ne m’en souviens pas.
On ne parlait pas.
On criait.
Une fois, je t’ai prise en photo, à la volée. Tu détestais être photographiée. Je suis arrivée derrière toi en silence, j’ai préparé l’appareil photo, j’ai cadré un peu au hasard, à hauteur de ton visage. Maman ? Tu t’es retournée et j’ai déclenché. Ça, je m’en souviens, de ton visage à ce moment-là. Il disait non. Quoi ? Quoi encore ? J’ai quatorze ans peut-être. Tu te retournes et je prends cette image de force. Qu’est-ce que tu veux ? Tu ne prononces pas ces mots mais tout ton corps, ton visage l’expriment. Qu’est-ce que je cherche à cet instant ? Te fixer. Pour le reste, c’est flou. Je t’ai souvent détestée, maudite, accablée sans me rendre compte que ma colère n’était que l’écho de la tienne. Une rage partagée. C’était notre façon de nous connaître, de dialoguer. C’était fatigant. Ça t’a usée, plus que moi. C’était ta langue maternelle. J’en ai appris d’autres. Devoir m’en sortir est devenu mon urgence. Vouloir y rester a été ta posture. C’est le reniement de toi-même qui t’apaise. Cela me prendra des années pour comprendre que tu trouves ça confortable. « Confortable », un mot insensé en ce qui te concerne. Si je dis que tu as préféré ne pas te laisser d’autre choix, est-ce que ça te convient ? En dehors de fuir pour vivre, je n’ai que très peu de moyens à ma disposition pour t’interpréter. Un jour, tu dormais, à moins que ce soit une de tes migraines, je me suis dirigée vers ta chambre en silence, en secret, un couteau à la main. Je l’avais pris dans le tiroir de la cuisine, à gauche de l’évier, un couteau d’office qui sert à tout, petit, pointu, tranchant. Je voulais en finir. Je suis restée face à ton corps allongé, devant ton visage, un mouchoir sur tes yeux. Ça a lieu peut-être au même âge que celui où je vole ton image. Je suis restée là, couteau en main, dans cette chambre silencieuse. Il ne s’est rien passé de magique, personne qui entre dans cette pièce et me dérange ni toi qui retires d’un coup le mouchoir et me surprends, rien de cet ordre. Juste moi qui suis incapable de mettre en œuvre mon envie. Ce sont des pensées classiques qui m’en empêchent. La culpabilité, la peur, la prison, la raison, des choses pratiques comme où frapper pour que ce soit fatal en un coup. Il n’y a pas de voix intérieures qui me parlent et me poussent, il n’y a pas de folie telle que je m’exécute. Je repars vers la cuisine, range le couteau à sa place. Tu m’insupportes, pourtant je viens de te sauver d’un accident. Je ne te l’avouerai jamais. Il me faudra du temps pour attribuer à ta tension, au fait qu’un soir à mes dix-sept ans tu me traites de putain, et à d’autres choses du même ordre, pour attribuer à tout ça donc, le statut de formalités. Ce n’est rien. Ce sont juste des idiomes, les seuls à ta portée pour verbaliser ce que tu crains et ce que tu envies. Pour me dire que tu enrages. Moi je traduis la furie qui t’habite à travers des maladies que je développe, dans des cours de dessin, de théâtre, en mots dans des rédactions en classe, rien que du banal. Jusqu’au jour où je décide de rompre avec ça et partir, quitter ta maison, et transporter ailleurs ce volcan qui couve. Toi tu restes sur place, tu fermentes. Tu piétines. Tu vas exploser. À distance, je t’observe. Tu m’atteins encore. Je t’ai tourné le dos, j’ai cherché par tous les moyens à ne plus être ta fille, il le fallait. Tu t’étais déjà engagée depuis longtemps à ne plus être toi-même.
Pourquoi je t’écris aujourd’hui ? Je ne sais pas. Si je sais, enfin disons qu’une des raisons est que je rencontre dans ma vie des colères karmiques, des rages qui appartiennent à d’autres et que j’aimante malgré moi. Tu en es la source, une lave éteinte qui brûle encore. Je ne te reproche rien. J’y reconnais les traces d’une furie familière, ta lecture du monde. Elle provient d’un passé qui n’est plus le mien. Il y a une race d’êtres humains chez qui l’apaisement trahit leur raison d’être. Vous êtes de la même famille eux et toi. T’écrire pour t’éteindre, te vaincre. Si c’était ça le but, une étreinte, t’offrir une chance, je ne veux pas écrire une forme de paix parce que ça sonne christique. M’adresser à toi plutôt qu’à ta violence, c’est reprendre cette photo obtenue autrefois sans ton consentement.
S’il te plaît, retourne-toi. Écoute-moi.
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