Le dernier mot
Chapitre 28
J’ai réglé l’alarme de mon téléphone sur six heures, je ne veux pas rater cette étape. En fait, je me suis réveillée seule bien avant l’heure. J’ai rendez-vous avec elle. Il y a dans mon humeur une gravité solennelle. Je veux faire les choses correctement, être jusqu’au bout celle qui ne bâcle pas, celle qui pourra se regarder dans un miroir sans faillir. Dans la cuisine, mon père me rejoint. Ma sœur dort encore. La veille, j’ai préparé comme au soir de Noël deux petits paquets distincts, enveloppés dans du vieux papier de soie déniché dans la maison. Il fait très humide. Des nuages plombent le ciel mais il y a un espoir, pas de pluie, pas encore. Il fait froid. Un pull en cachemire, un autre par-dessus, un manteau étroitement boutonné, un pantalon noir et aujourd’hui des escarpins noirs. Je ne sais pas combien de kilos j’ai perdus mais malgré toutes ces couches, je ne me sens pas engoncée. Ce matin, il n’y a pas de confidences, pas de discussions anodines ni de radio. Devant nos cafés au lait que nous touchons à peine, mon père et moi restons silencieux, bizarrement affairés, concentrés. Aujourd’hui c’est le jour de l’enterrement, le jour du chagrin, des larmes partagées, des mots qui voudraient mais échouent à consoler.
Aujourd’hui, tout le monde souscrit au même chagrin, pleurer la partante, lui souhaiter bon voyage, ne se souvenir que de ses réussites notoires, enrober le tout d’une couleur chaude. On ne se rend compte que lorsqu’on la croise que l’agressivité du geste de celui qui met fin à ses jours continue d’irradier tous ceux qui s’en approchent, même lors de la mise en terre, même lorsque la politesse et les conventions qui arrondissent les angles sont là pour créer une communion d’affliction et d’empathie. Il continue de planer un orage, la vibration macabre de ce qui ne fut pas un accident, d’un moment gouverné par la décision d’un humain contre lui-même. C’est ce grondement qui va se faire entendre toute cette journée. Nous le savons.
Mais avant ça, là tout de suite, c’est moi qui vais à la morgue sceller le cercueil de ma mère. Seule.
Au moment de partir, mon père me dit merci. La veille, j’ai consulté un plan pour savoir exactement où aller. J’ai prévu un bon délai. Je dois être là-bas à huit heures et demie précises. Lorsque je me gare sur le parking de la maison funéraire, il y a peu de voitures. Tout est calme. Il est tôt. Dans une salle où on attend, deux pancartes : famille X, porte A, famille Y, porte B. La porte B, c’est la mienne. Je reconnais la gendarme qui est là. Dans sa main, elle a un dossier cartonné. La famille X est déjà arrivée, quatre ou cinq personnes qui vont et viennent au distributeur automatique de café. « Tu veux du sucre ? Un long ou un court ? » Ils chahuteraient presque si le recueillement des lieux ne les obligeait pas à un peu de tenue. Ils discutent, tentent de chuchoter mais finissent par parler tout fort. De toute façon, le silence qui règne ici fait résonner le moindre bruit. Je sais qu’au concours de dignité muette, je gagne. Ils évoquent leur défunt, partagent tel ou tel souvenir. On attend. Le « bonjour » qu’ils m’ont adressé quand je suis arrivée me signale que je les dérange. Je regarde si eux aussi ont des paquets. Je ne vois rien. Suis-je la seule à avoir eu cette idée saugrenue de placer dans le cercueil de ma mère des objets que ma sœur et moi voulons confier à son éternité ?
La veille, j’ai encouragé ma jumelle à écrire quelques mots, pour qu’elle adresse à notre mère un dernier message. Au début, quand je lui ai demandé si elle ne souhaitait pas placer quelque chose dans son cercueil, elle a répondu immédiatement des fleurs. Je lui fais valoir qu’à cette heure-là ce sera compliqué, et puis en est-elle certaine, est-ce qu’il ne vaut mieux pas un message, quelque chose qui n’appartienne qu’à elles deux, qu’elles partageraient en secret, comme une lettre, des pensées, quelque chose de plus pérenne ? Elle convient que oui, peut-être, elle va voir. Finalement, elle a trouvé. En plus d’une enveloppe cachetée, elle ajoute un foulard que Nathalie aimait beaucoup. On emballe ça comme on peut, sans boîte, en paquet mou qui se défait dès qu’on le prend, mais ça va aller, lui dis-je. De mon côté, j’ai choisi mon premier livre publié que je ne suis pas certaine qu’elle ait lu entièrement, dans lequel j’ai glissé le mot que j’ai dépunaisé du mur de la cuisine, celui qui dit « bonjour maman ». Tout est entassé au fond du sac en plastique que je serre contre moi, dans la salle d’attente.
La famille X a été appelée dans la pièce qui lui est attribuée. Elle a laissé derrière elle gobelets vides, serviettes en papier froissées et surtout du silence. Mon frère aurait dû être ici avec moi mais il m’a laissé un message vocal à l’aube, m’expliquant qu’il a dû emmener aux urgences sa femme atteinte d’un cancer et qui souffre atrocement d’une occlusion intestinale. Il nous rejoindra à l’église.
Une fois de plus, comme la nuit où je suis descendue la voir dans la chambre bleue, j’ai rendez-vous avec elle en tête à tête.
La famille X ressort. Ils font moins les malins. Yeux rougis, mouchoirs en main, ils défilent un à un vers la sortie, tout à leur chagrin, dans les hoquets et les larmes. « Et vous, madame ? » me dit-on. Moi ? Non, moi non plus, il n’est pas certain que je serais différente d’eux. Ce n’est pas ce qu’on me demande. On me réclame ma carte d’identité. Je sors mon passeport. La gentille gendarme passe avec moi la porte B, elle doit elle aussi assister à la clôture du cercueil. Je lui demande quelques minutes seule. Bien sûr, accepte-t-elle avant de sortir de la pièce. Quinze jours sont passés. La décomposition a commencé. On voit que ma mère a été maquillée. Des pans de son visage se sont affaissés. Ce n’est pas formidable, pas trop épouvantable non plus, à moins que je devienne inaccessible à l’épouvante. Je pensais naïvement que je retrouverais intacte celle emportée deux semaines plus tôt. Lorsque je m’approche, il est hors de question que je touche son corps, ça me fait horreur, ou que je l’embrasse comme on fait dans les films. Je m’aventure en tremblant à lui toucher un peu les cheveux mais je retire très vite ma main parce que ça me dégoûte et qu’au fond, cette
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carcasse un peu avancée, ce n’est pas elle. J’y vois tout juste une enveloppe terrestre qui ressemble à peu près à celle qu’elle a été. Je place près de son corps, en faisant attention à ne pas l’effleurer, le foulard, le mot de ma sœur ainsi que mon livre.
À l’agent des pompes funèbres, je fais signe que j’ai terminé. La gendarme réapparaît et assiste avec moi, dans le boucan des visseuses électriques qui scellent le couvercle au cercueil, à la disparition de celle qu’elle a un peu connue à travers ce que j’en ai dit, qui fait l’objet de pages dactylographiées dans le dossier qu’elle me fera signer. D’un geste qui m’émeut, lorsque les premières vis s’enfoncent, elle retire son calot et incline la tête.
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